«Les lesbiennes ne sont pas des femmes» est sans doute la phrase la plus retenue de l'oeuvre de Monique Wittig. Cette phrase, issue du texte La pensée straight m'a toujours beaucoup attirée, mais ce n'est qu'assez récemment que j'ai fait l'effort de lire ce texte (par ailleurs assez court) en entier.
De fait je ne l'ai pas trouvé super évident à lire, mais tel que je l'ai compris, ce que Wittig dit c'est que la femme n'est définie que par rapport à l'homme, dans le système hétérosexuel. Les lesbiennes, étant en dehors de ce système, ne sont donc pas des femmes :
Il serait impropre de dire que les lesbiennes vivent, s'associent, font l'amour avec des femmes car la femme n'a de sens que dans les systèmes de pensée et les systèmes économiques hétérosexuels. Les lesbiennes ne sont pas des femmes.
(Il y a une analyse plus détaillée de ce texte sur le site Féministes)
Personnellement, j'ai un peu de mal à me définir «lesbienne», d'abord parce que pour beaucoup de lesbiennes avoir un pénis reste assez rédhibitoire, mais aussi parce que au niveau de l'attraction sexuelle je me sens aussi attirée par certains «hommes».
Pourtant, j'ai trouvé très libérateur, dans des cadres avec une importante de lesbiennes radicales (je pense notamment aux Universités Euromediterrannéennes d'Été des Homosexualités) voire dans des cadres «non-mixte lesbiennes/gouines» le fait de ne pas se définir par rapport à l'homme et par conséquent de ne pas chercher à «être une femme». Il y a notamment le slogan dans la manifestation qui a eu lieu à Marseille fin juillet que j'aimais beaucoup :
On est fières, on est gouines, on est moches et masculines !
Et je trouve qu'il n'y a pas que dans le couple qu'il y a une nécessité (voire un ultimatum) de se situer en tant que femme et par rapport aux hommes. Notamment en tant que trans' MtF (ou MtQuelquechose, en tout cas) je trouve qu'il y a une véritable pression dès que je suis perçue comme «femme» et pas comme «mec travesti» pour faire de moi une «femme» et me définir par rapport aux hommes auxquels je suis forcément censée me sentir attirée et avec des jeux de séduction/galanterie pratiquement permanents, sans compter un rappel assez fort à la norme «féminine» : on me fait comprendre que je peux être acceptée en tant que «femme», mais à condition que je fasse des efforts : par exemple, il faudrait que j'enlève mes DrMartens pour avoir de vraies chaussures «féminines», même si elles me font plus mal aux pied[1].
C'est pour ça, plus que par absence de «sentiment profond d'être une femme»[2] que j'ai beaucoup de réticence à me considérer comme une «femme» : je n'ai pas envie de me définir par rapport au système hétérosexuel et binaire...
(Mais, d'un autre côté, comme je pense que le système hétérosexuel est global et ne se limite pas à une histoire de couple ou de sexe, je ne pense pas qu'il soit vraiment possible de vivre en dehors. Donc en ce sens, si, les lesbiennes restent des femmes, parce que le fait de ne pas vivre dépendante d'un homme ne protège pas de l'oppression «en tant que femme» en dehors du couple ; car si le privé est politique et que ce qui se passe à l'intérieur d'un couple est important et ne doit pas être négligé au nom du «c'est privé», il ne détermine pas tout non plus et en ce sens je ne suis pas persuadée qu'être lesbienne est suffisant pour ne pas être tout de même définie par rapport à l'homme.)
Notes
[1] Alors que quand je suis vue comme un mec, les DrMartens ça va encore, mais la jupe passe moins bien. Ça va jamais, quoi, :p
[2] Je veux dire, s'il y en a qui se sentent profondément Homme ou Femme, d'accord, c'est leur vie, tout comme il y en a aussi qui se sentent profondément Français ou Breton ou Corse et moi... ben, non plus... mais bon c'est pas pour ça que je vais me considérer comme n'étant pas française... Même si par ailleurs des événements politiques me donnent régulièrement envie de rejeter cette nationalité, mais ce n'est pas une question d'«identité».