Vernis & Sécateur

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche, septembre 20 2009

Nouvelle : tromperie sur la marchandise

23h54

Dans la salle de réunion du conseil des sages de la sororité des sorcières, la grande aiguille de la vieille horloge fit un mouvement presque imperceptible et vint indiquer qu’il était minuit moins six.

« Il est temps de passer au vote ! » annonça la doyenne Morgane. « Concernant la radiation à caractère rétroactif de Vénus pour nous avoir trompées sur sa véritable identité, qui est pour ? »

À l’extérieur de la pièce, ne pouvant voir ni entendre ce qui se déroulait à l’intérieur, une femme aux cheveux tondus et à la carrure de championne de rugby fumait nerveusement une cigarette malgré le panneau l’interdisant en face d’elle.

Vénus regarda sa montre d’un air anxieux. Plus que cinq minutes. Elle priait tous les dieux pour que les résultats de la délibération soient ceux qu’elle espère.

18h02

Alors que l’on attendait les dernières retardataires pour commencer a réunion du solstice d’hiver, il y eut des regards surpris lorsque Vénus entra, accompagnée de Sally. Cette dernière paraissait tendue, ou peut-être en colère.

« Mesdames, lança-t-elle d’un air polie. J’ai conscience que c’est un peu cavalier, mais la jeune « demoiselle » ici présente aurait une déclaration à faire. »

Vénus baissait la tête, l’air embarrassée.

« J’ai, euh... »

L’ensemble des aînées se tournaient vers elle, et Vénus dut inspirer un grand coup pour oser se lancer.

« Durant toutes ces années, il y a quelque chose que je n’ai pas osé vous dire, et les circonstances actuelles font que je souhaiterais clarifier ma situation aujourd’hui. »

Il était vrai, songea-t-elle amèrement, que le faire demain risquerait d’être plus compliqué.

Il y eut des réactions de stupéfaction lorsqu’elle annonça qu’elle était transsexuelle. Elle dut expliquer de quoi il s’agissait, pourquoi diable elle avait voulu « devenir une femme », et répondre à beaucoup de questions.

Puis elle expliqua pourquoi être considérée comme une sorcière était si important pour elle, tout en n’ayant pas à cacher ce qu’elle était.

Finalement, Vénus sortit pour laisser le conseil délibérer en privé.

22h39

Sally continuait à haranguer le petit groupe de sorcières réunies autour d’elle, qui devait décider du sort de Vénus. Elle mettait beaucoup d’énergie à convaincre son auditoire que la sorcière incriminée devait être non seulement radiée, mais aussi considérée comme n’ayant jamais été une sorcière.

« Elle — enfin, si l’on peut dire — nous a menti pendant toutes ces années ! Il faut voir la vérité en face : il s’agit d’un homme qui s’est moqué de nous. Est-ce qu’on va laisser passer ça ? Elle n’a jamais requis les conditions pour être une sorcière ! »

C’était la première fois que le cas d’une sorcière transsexuelle se posait vraiment à la Sororité, et Sally était bien déterminée à ce que celle-ci tranche avec le maximum de sévérité. Elle était l’une des Aînées les plus influentes et les plus respectées mais, malgré ça, elle sentait des réticences. Vénus avait, après tout, consacré ses dix dernières années à la sorcellerie, et il fallait admettre qu’elle ne ressemblait pas exactement à l’image qu’on se faisait du travelo.

Étrangement Sally avait été l’une de ses amies les plus proches, et sa réaction intriguait la doyenne Morgane. Peut-être avait-elle mal vécu cette révélation brutale ? À moins qu’il n’y ait quelque chose d’autre entre elles ?

04h32

Assise dans le noir, une cigarette à la bouche, Vénus regardait dormir Vesper, la femme qu’elle aimait.

Devant elle, sur la petite table, un cendrier rempli de mégots et une collection de bouteilles de bières vides témoignait du temps qu’elle avait passé dans la pièce.

C’était la troisième nuit qu’elle veillait Vesper, et elle savait que ce serait la dernière. C’était la vie, songea Vénus, amère : à la fin, on mourait.

Sauf que ce n’était pas juste : Vesper était trop jeune, trop gentille, pour mourir comme ça.

D’un air déterminé, Vénus écrasa sa cigarette dans la pile de mégots. Ce n’était pas non plus comme si elle ne pouvait rien faire.

06h11

Vénus grimaça quand elle sentit le tissu de la réalité se distendre légèrement, et que le prince des enfers apparut.

Il n’était pas monstrueux, comme on le présentait souvent. À vrai dire, il était plutôt beau, bien habillé, et terriblement impressionnant.

« Vous êtes venu chercher son âme en personne, commenta Vénus sans se lever de sa chaise.

— Bien sûr, Amour, répondit le Diable avec un sourire carnassier. Je savais que tu serais là. Je voulais voir ton expression à l’idée que la personne que tu aimes le plus au monde serait tourmentée en Enfer. »

Vénus grimaça. Elle avait joué avec le feu, durant les années passées, et si Vesper était condamnée à l’Enfer, c’était sans doute en bonne partie à cause d’elle. C’était dur de ne pas se sentir un peu coupable.

« Tu as joué au con, Beauté », souffla le Diable en approchant son visage de celui de la sorcière. « Tu as utilisé de la magie noire, tu as trompé des démons, tu en as renvoyé en Enfer. Tu as joué au con, Vénus, et tu le payeras. Quand ton heure viendra, tu souffriras mille tourments. Considère aujourd’hui comme une petite mise en bouche. »

La sorcière eut un petit sourire, et elle plongea son regard dans celui du Diable.

« Pourquoi attendre ? demanda-t-elle. On pourrait faire un marché. Laisse-la, et prends moi à sa place.

— Oh ? fit le Diable d’un air railleur. Toi, jouer les altruistes. J’ai du mal à y croire. »

Vénus haussa les épaules d’un air las.

« Je ne suis plus aussi jeune qu’avant. Je suis fatiguée de voir mourir les gens que j’aime. Prends moi à sa place. »

Le Diable éclata d’un rire sonore. Puis il fit un sourire horrible et plaça son visage à quelques millimètres de celui de Vénus, qui dut lutter pour ne pas reculer.

« L’amour ne rend pas qu’aveugle, on dirait. Cela dit, moi, ça m’arrange. Son âme ne m’intéresse pas plus que ça, mais la tienne... Tu vas adorer ce que je vais te faire.

— J’ai deux conditions. D’abord, je veux que tu soignes Vesper. Cela doit être dans tes capacités. Ensuite, je veux avoir une dernière journée pour laisser les choses en ordre. En échange de quoi, ce soir, quand l’horloge sonnera le dernier coup de minuit, tu pourras prendre l’âme de la sorcière Vénus. Ça te va ? »

Le Diable parut réfléchir, puis il hocha la tête d’un air satisfait.

« Marché conclu ; mais tu es vraiment stupide, ma belle. »

Il disparut dans un éclair rouge, puis l’obscurité revint. Vénus alluma alors la lampe de chevet, et aperçut Vesper qui se réveillait.

« Mon dieu, qu’est-ce que tu as fait ? demanda cette dernière.

— Dans le jargon, répondit Vénus en posant la main sur celle de son amante, on appelle ça jouer au con. »

23h58

Vénus attendait toujours, et elle commençait à être vraiment nerveuse, lorsque la porte s’ouvrit enfin.

La doyenne Morgane sortit de la pièce et se tourna vers elle, manifestement mal à l’aise.

« Je suis désolée, annonça-t-elle, mais nous avons procédé au vote et la majorité a tranché en faveur de votre radiation. »

Vénus grimaça, l’air déçue.

« Étant donné les circonstances, reprit la doyenne, il a également été décidé que vous n’aviez jamais rempli les conditions nécessaires pour être une sorcière. Par conséquent, notre décision est rétroactive. »

Vénus ne dit rien, se concentrant manifestement sur sa respiration pour digérer la nouvelle.

« Je suis désolée », répèta la doyenne alors que les douze coups de minuit commençaient à retentir. « Je dois y aller, j’ai encore des papiers à signer. »

La sorcière rentra à nouveau dans la salle du conseil, tandis que Vénus s’assit sur un banc, la tête entre les mains.

« C’est l’heure ! » annonça alors joyeusement le Diable, qu’elle n’avait pas vu apparaître cette fois-ci. Pas assez concentrée, sans doute.

« Écoute, fit Vénus d’un air embarrassé. Je ne sais pas comment dire ça, mais je ne vais pas venir. »

Le Diable eut un petit sourire joyeux, puis toute élégance disparut chez lui et ses mains griffues se resserrèrent autour de la gorge de Vénus, qu’il plaqua contre le mur.

« On a fait un marché, Beauté. Tu vas me suivre en bas. Tu vas voir. Ça te plaira.

— Le marché... dit Vénus en devant lutter pour parler. C’était que tu aurais l’âme... de la sorcière Vénus... »

Le Diable émit un grognement d’approbation et se passa la langue sur les lèvres.

« C’est cela même, ma Belle. Aux douze coups de minuit. Il est temps d’y aller.

— Sauf que... protesta Vénus avec un sourire déformé par l’étranglement. Il n’y a pas... de sorcière... Vénus... »

Le Diable fronça les sourcils, sans comprendre.

« Elle a raison, fit Sally, qui venait de sortir de la pièce. Elle n’a rien d’une sorcière. Nous avons décidée qu’elle était née homme et, par conséquent, ne pouvait prétendre au titre. »

Le démon grogna, et montra ses dents à Vénus.

« Tu te fous de moi ? demanda-t-il.

— Suis née... en vie... répondit-elle dans un grognement, en présentant un doigt d’honneur au Diable. Je compte... le rester... »

Le prince des enfers continua à serrer quelques secondes, murmurant quelques mots à l’oreille de Vénus que seule celle-ci put entendre, puis il disparut dans une explosion de soufre et de fumée, et celle qui n’avait jamais été une sorcière s’écroula par terre.

« Qu’est-ce qu’il a dit ? » demanda Sally d’un ton détaché, tandis que Vénus, à genoux, essayait péniblement de reprendre son souffle.

Avant de répondre, la transsexuelle prit le temps de respirer un peu, et de s’asseoir sur le banc. Elle avait de grosses marques rouges autour de la gorge.

« Comme d’habitude, dit-elle finalement en sortant une cigarette de la poche de son blouson. La diatribe du loser aigri qui promet une vengeance.

— Tu sais, le vote était serré. Pour un peu, tu te retrouvais vraiment en Enfer. »

Vénus haussa les épaules.

« Je n’aurais pas pris le nom de l’étoile du matin si je n’étais pas prête à prendre ce genre de risques.

— Certaines personnes diraient que renier une partie importante de son identité pour sauver sa peau, ça ne vaut pas mieux.

— Je ne sais pas, répondit Vénus en se levant. Les morts ne donnent pas beaucoup de leçons de morale. Merci pour le coup de main, en tout cas.

— Joyeux solstice.

— Ouais. Toi aussi. »

Vénus sortit du bâtiment de la sororité et grimaça en constatant qu’il pleuvait légèrement. Elle entreprit d’allumer une cigarette et dut s’y reprendre à trois reprises, à cause du vent.

Lorsqu’elle put enfin inspirer une bouffée du tabac, elle fit le point sur sa journée. Le futur ne s’annonçait pas vraiment joyeux : elle ne serait maintenant plus considérée comme une sorcière, et le Diable avait dorénavant d’excellentes raisons de lui en vouloir personnellement.

En attendant, son amie était toujours en vie, et elle aussi. Elle avait joué au con ; cela aurait sans doute des conséquences brutales dans un avenir proche, mais, ce qui comptait surtout pour l’instant, c’était qu’elle avait plus ou moins gagné.


Voilà, une petite nouvelle que je reconnais pas mal inspirée par Hellblazer (Constantine), que je trouve pas franchement satisfaisante sur certains points, mais j'avais envie de faire une histoire pseudo-complète avec Vénus. (Pour rappel, Vénus était apparue dans un extrait ici)

jeudi, août 6 2009

Extrait de (nouvelle ? roman ?) : l'imposteur

Voilà pourquoi j'ai tendance à ne pas terminer les romans que je commence à écrire[1] : quand j'en ai un qui est relativement bien entamé, il faut que je m'en lasse et que j'an envie de faire autre chose, voire de le réecrire.

Et donc voilà un brouillon de texte pour introduire un nouveau personnage, toujours basé sur l'idée de sorcière trans.


J’ai rencontré Vénus pour la première fois en 2012, lors du onzième conclave de la Sororité, qui se tenait tous les quatre ans et commençait à l’avant-veille du solstice d’été.

J’étais à l’époque une apprentie sorcière et je devais cette année-là principalement m’occuper des tâches réservées aux plus jeunes, pendant que les Aînées dissertaient entre elles de choses autrement plus importantes.

Heureusement, mon amie Sandra était là pour me tenir compagnie. On avait reçu notre éducation ensemble et on s’entendait bien, toutes les deux. Ça nous permettait de tenir le coup quand des vieilles sorcières aigries nous sermonnaient pour un oui ou pour un non.

J’étais dans la salle de travail, en train d’essayer de régler l’épineuse question des repas de midi — la Déesse savait qu’il valait mieux éviter de se retrouver avec une centaine de vieilles sorcières affamées — lorsque Sandra a débarqué, l’air un peu paniqué.

« Euh... Valérie ? a-t-elle demandé. Tu pourrais venir, une seconde ?

— Qu’est-ce qu’il y a ? » ai-je maugréé, pensant au savon que j’allais me prendre si les Aînées se retrouvaient uniquement avec des pizzas commandées.

Sandra s’est tripoté les doigts comme elle le faisait lorsqu’elle était nerveuse.

« C’est... euh... Vénus. Tu sais... »

J’ai acquiescé de la tête. Je savais qui elle était, et je savais qu’elle n’avait pas le droit de venir au conclave. Je détestais être dans le rôle de celle qui allait devoir lui expliquer, mais Sandra était un peu plus jeune que moi et, par conséquent, ça me tombait un peu dessus. Je lui ai donc emboîté le pas et on s’est dirigées vers le hall.

J’avais entendu un tas de choses sur Vénus. C’était une sorcière, bien sûr, mais ce n’en était pas vraiment une : elle était transsexuelle et les Aînées considéraient qu’il fallait avoir été une fille toute sa vie pour être vraiment l’une des leurs.

Même si je trouvais ça un peu injuste pour elle, je devais dire que je les comprenais un peu : ça me mettait légèrement mal à l’aise que quelqu’un puisse s’imaginer que, pour être une femme, il suffisait de porter des talons aiguille, une mini-jupe et une perruque.

« Salut », a fait une voix dans mon dos alors que j’étais en train de me dire que le hall était vide.

Je me suis retournée, un peu surprise, et l’ai été encore plus par ce que j’ai vu : une fille plutôt grande, avec un certain surpoids — pour ne pas dire un surpoids certain — qui, avec son crâne rasé, son treillis noir et gris et ses bottes de combat, ressemblait vaguement à une militaire dans un régiment où le cuistot aurait été particulièrement généreux.

« Je suis désolée, a-t-elle dit en me regardant l’observer, mais j’ai oublié mes talons aiguille. »

Est-ce qu’elle lisait dans mes pensées ? Je me suis posée la question une fraction de seconde avant de passer en mode « secrétaire ».

« Bonjour, ai-je fait, je m’appelle Valérie et je m’occupe des inscriptions. Vous... euh... vous êtes la sorcière Vénus, c’est ça ?

— Ouais.

— Et vous êtes là pour...

— Parce qu’on est à l’avant-veille du solstice d’été d’une année bissextile, a-t-elle soupiré. En tant que sorcière, c’est mon devoir d’être présente au conclave. Vous savez cela, non ? »

Je le savais. J’avais été briefée : tous les conclaves, Vénus se présentait. Et tous les conclaves, on lui refusait l’accès. Cette année, c’était moi qui devais me farcir le sale boulot dans cette espèce de rituel idiot.

« Je suis désolée, ai-je dit en baissant les yeux, mais les Aînées considèrent que vous... euh... n’êtes pas une sorcière parce que vous êtes... euh, née homme.

— Je suis née bébé, a corrigé Vénus en me fixant d’un regard perçant. D’ailleurs, sur bien d’aspects, je dois admettre l’être un peu restée.

— Ce que je veux dire, c’est que vous ne pouvez pas assister à ce conclave.

— Donc, vous ne me laissez pas entrer ?

— Non. Je suis désolée, mais...

— Bien, a-t-elle dit. Je vivrais avec. À plus. »

Elle m’a tourné le dos et s’est dirigée vers la sortie, alors que je reprenais ma respiration. Ça n’avait pas été si terrible.

« Waow, a fait Sandra. Je ne la voyais pas comme ça.

— Moi non plus, je pensais que... »

Je me suis interrompue en sentant la pression magique augmenter d’un cran dans la pièce. Je me suis tournée vers l’entrée et ai réalisé que Vénus était face à face avec la doyenne, Alda. La tension entre les deux sorcières était palpable alors qu’elles se toisaient.

« Tiens, tiens, a dit Alda. Voilà notre imposteur de service. »

Malgré son âge avancé, la doyenne semblait encore débordante de vitalité. Par rapport à Vénus, elle était plus petite de quelques têtes et plus maigre de plusieurs dizaines de kilos, mais elle n’en était pas moins imposante.

« Salut, la vieille. Toujours pas morte ?

— Pas encore. Et toi, toujours pas vendu ton âme au diable pour une liposuccion ?

— Pas encore. »

Elles se sont encore toisées pendant quelques instants, puis Vénus a haussé les épaules.

« Bon. J’y vais, a-t-elle dit en commençant à s’écarter.

— Tu n’assistes pas au conclave ? » a raillé la doyenne.

Vénus lui a fait un doigt d’honneur sans se retourner, ce qui a semblé amuser Alda.

« C’est triste, ai-je murmuré à Sandra. Ça a l’air tellement important pour elle, d’être acceptée comme sorcière.

— Oui. En plus, elle ne ressemble même pas à une transsexuelle.

— C’est vrai, ai-je admis. D’ailleurs, j’ai entendu une rumeur à ce sujet. Tu sais que les traitements hormonaux sont plus efficaces lorsqu’on commence à les prendre quand on est jeune ?

— Ouais, a dit Sandra. On m’a dit ça.

— Ben, il paraît que Vénus aurait utilisé ses pouvoirs pour remonter dans le temps et commencer à prendre des hormones plus tôt. »

Mon amie est restée silencieuse quelques secondes.

« Je ne sais pas. Moi, on m’avait dit qu’elle avait reçu une apparence féminine en échange d’une faveur rendue à un prince démon.

— Vos histoires, c’est un tas de conneries », a interrompu Alda.

Sandra a baissé la tête, mais moi, je tenais à défendre mon hypothèse.

« Ça a un certain sens, ai-je protesté. Je veux dire, j’ai déjà vu des transsexuelles, et elle n’a...

— Ça n’a absolument aucun sens, a répliqué la doyenne d’un ton glacial. Vénus n’est pas plus capable qu’une autre de changer l’histoire. Par contre, elle est plutôt douée pour en inventer, il faut l’admettre.

— D’accord, ai-je dit, mais il faut reconnaître que...

— Reconnaître quoi ? La vérité, c’est qu’elle se fait passer pour ce qu’elle n’est pas et que ça l’amuse qu’on raconte des choses sur elle. C’est tout. »

J’ai soupiré. Ça n’était pas facile d’essayer de discuter avec la doyenne des sorcières.

« Tout de même, vous devez admettre que, quand on la voit, c’est dur à croire qu’elle est vraiment transsexuelle.

— Et pourtant, tu y crois. Pourquoi ? »

J’ai froncé les sourcils. Je ne voyais pas trop où elle voulait en venir.

« Je le sais. Tout le monde le sait.

— Ben tiens. Et du coup, tout le monde se dit qu’elle a dû tuer un prince démon ou voyager dans le temps pour ressembler aussi peu à une transsexuelle. Alors qu’il y a une explication beaucoup plus simple à ça. »

Je suis restée silencieuse, comme Sandra. Je ne voyais pas ce que cette explication pouvait bien être.

« L’explication la plus simple, a repris Alda, c’est que Vénus n’est pas transsexuelle et qu’elle a toujours été une fille.

— Tout de même, a dit Sandra. Je veux bien qu’elle n’ait pas renvoyé de prince démon en enfer, mais...

— Oh, elle en a renvoyé un. Bizarrement, il n’était pas d’humeur à la rendre plus belle en échange. En fait, je crois qu’il s’est juré de la voir brûler en enfer pour l’éternité.

— Mais ça n’a pas de sens, ai-je protesté en revenant au sujet. Pourquoi elle prétendrait être...

— Oh, c’est vrai, a coupé la doyenne en levant les yeux au ciel. Pourquoi est-ce que quelqu’un voudrait tirer au flanc et être exempté, depuis vingt-cinq ans, de ces conclaves interminables ?

— Mais elle tient à y participer ! ai-je protesté.

— Ben voyons ! Peut-être qu’elle se dit que si elle disait explicitement que de toute façon, elle ne veut pas venir, on se douterait un peu du subterfuge ?

— Mais dans ce cas, a demandé Sandra d’un air naïf, pourquoi est-ce que vous ne la laissez pas participer ? »

Alda s’est tournée vers mon amie, l’air soudainement calme.

« C’est la nuit du solstice d’été, a-t-elle expliqué. Il y a toujours des saletés pour sortir de dimensions où elles devraient rester. Pendant qu’on a nos longues discussions futiles, il faut bien que quelqu’un soit là pour les y renvoyer, non ? »

Notes

[1] Et parfois, à lire, dans une certaine mesure.