Voià un petit extrait d'un texte qui fera sans doute partie d'«Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires)», qui devrait – si tout va bien et que j'arrive à m'activer un peu (ce qui n'est pas complétement évident) – sortir pour le festival Ô Mots des Flamands Roses, c'est à dire courant octobre. Ce passage va sans doute être modifié substantiellement, mais je le trouvais sympa comme ça.


La docteur Steiner retira ses petites lunettes rondes et me dévisagea avec attention ; cela me mettait mal à l’aise à chaque fois qu’elle le faisait. C’était peut-être à cause de ses yeux injectés de sang. La plupart des vampires n’avaient pas des yeux qui sortaient de l’ordinaire, mais elle, si. C’était d’autant plus frappant que le reste de son apparence était plutôt banale : légèrement enrobée, les cheveux blancs et courts, une blouse sur les épaules et un stéthoscope — qui devait être inutile pour la majorité de ses patients — autour du cou, elle correspondait à l’image classique qu’on se faisait d’un médecin, et pas d’un suceur de sang.

Elle venait de me renouveler mon ordonnance pour les hormones qui permettaient de féminiser mon corps. J’en avais pris quelques mois de façon pas très légale, puis Rouge m’avais conseillé d’aller voir ce médecin qui exerçait dans une clinique privée, parce qu’elle était plutôt sympa avec ses patients. La plupart de ses patients étaient morts, mais elle avait accepté de me suivre également.

« Vous avez des bleus sur le visage, constata-t-elle. Et une ou deux coupures.

— Oui », admis-je.

Cela remontait à dix jours plus tôt, et ça ne me faisait presque plus mal.

« Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Je suis tombée dans les escaliers. »

Elle se recula dans son fauteuil et me jeta un regard désabusé.

« Vraiment ? demanda-t-elle.

— Oui. Il y a eu une légère altercation dans un bar et j’étais dans les escaliers. Il y avait le type, en dessous de moi et sur le coup, ça m’a paru une bonne idée de lui sauter dessus les deux pieds en avant. »

Steiner ne dit rien, et se contenta de secouer la tête d’un air blasé.

« J’avais vu ça dans un match de catch », argumentai-je.

Évidemment, se réceptionner sur des marches d’escalier était peut-être un peu plus douloureux que sur un ring conçu pour, mais dans l’euphorie du moment je n’avais pas eu le temps de réfléchir à ce léger détail technique.

« Cassandra, soupira mon médecin, votre corps est fragile et ne se remettra pas de tout aussi facilement. Vous devriez en prendre un peu plus soin. »

La vampire eut ensuite un léger sourire, dévoilant ses deux canines.

« Bien sûr, il y aurait une alternative qui vous permettrait de ne plus avoir à gérer les désagréments d’un corps mortel, si vous me suivez ?

— J’y réfléchirai », répliquai-je en attrapant l’ordonnance pour mes œstrogènes.

La plupart des personnes transsexuelles n’osaient pas aller chez le médecin parce que :

  • on les appelait dans le mauvais genre ;
  • on réduisait tous leur problème de santé à leur transsexualité ;
  • on leur demandait sans cesse ce qu’elles avaient entre les jambes ;
  • on les pousser à aller voir un psychiatre ;
  • etc.

Je devais être la seule qui repoussais mes rendez-vous parce que je savais très bien que mon médecin allait me faire remarquer que j’étais toujours mortelle, et que ce n’était pas quelque chose d’incurable.