Achtung : il est tout à fait envisageable que je n'ai en fait
rien compris au mot queer et que le texte suivant soit à jeter
entièrement aux orties. Et de toute façon, ça représente ma vision à moi et pas
quelque chose d'universel.
Queer, c'est un peu le nouveau mot à la mode (enfin,nouveau, ça
fait quelques temps déjà). Nouvelle définition obligatoire pour certain·e·s,
identité de genre pour d'autres, ou encore l'oeuvre de Satan selon comment on
se positionne.
Queer, au départ, c'est une insulte, notamment utilisée contre les
homos. Ça veut dire, bizarre, déviant·e, tordu·e, et du coup, vient en
opposition à straight, qui est droit (dans ses bottes).
Comme d'autres (pédé ou gouine, pour rester dans le milieu LGBT), cette
insulte a été réappropriée, et au lieu d'être stigmatisante, a été portée avec
fierté par des personnes qui ne voulaient pas s'intégrer au monde
straight, qu'elles soient homos, trans, ou d'autres choses.
Jusque là, tout va bien.
Le mot queer a aussi été utilisé par certaines personnes se considérant
comme sortant des identités binaires hommes/femmes, avec en anglais la création
du mot genderqueer. Ces personnes utilisent en général le pronom
neutre ze/hir, en lieu et place de he/him et she/her pour les genres
respectivement masculin et féminin. Ce genre neutre est difficile à «traduire»
en français : certaines personnes utilisent iel, mais le fait d'utiliser
des e tout le temps pour marquer le féminin rend la tâche compliquée à l'oral
(à l'écrit on peut encore utiliser des E majuscules dégenréEs).
Jusque là, ça va encore.
Enfin, le mot queer a été utilisé comme une théorisation de la critique du
binarisme, de la façon dont sont construites les genres et du rôle de
performativité. Honnêtement, c'est un truc auquel je ne pane pas tout. Vous
n'avez qu'à lire Butler et soit, vous, vous comprendrez, soit au moins vous
comprendrez que je ne pas pas tout.
Bon, on résume : si je ne me trompe pas, en anglais, le mot
queer désigne le fait de ne pas être straight, de ne pas être
intégrée à la société hétérosexuelle. Le mot genderqueer désigne le
fait de ne pas être homme ou femme, et est donc plus restrictif (on peut être
un homme queer ou une femme queer, par exemple si on est pédé ou gouine). La
queer theory désigne un certain courant d'analyse féministe, pas
forcément d'accord sur tout et pas forcément en désaccord avec des féministes
«classiques».
Bon, il y a toute la limite des «si je ne me trompe pas», «si je n'ai rien
oublié», et tout ça, mais ça me parait quand même possible de suivre,
non ?
Alors ça, c'est pour l'anglais. Maintenant, passons à la langue
française.
Le mot queer est aussi utilisé par des personnes pour se définir comme
«non-straight», avec la logique de se réapproprier une insulte. Ah, attendez...
là y'a une merde. Parce qu'en fait, en français, c'est assez rare de se faire
traiter de «queer», vu que, ben, à l'origine c'est un mot anglais[1]. Du coup, le côté réappropriation passe un
peu à la trappe, et il reste juste le côté un peu branchouille d'utiliser un
mot anglais. (D'accord, là, je suis un peu cynique, mais je trouve que ça
explique quand même pas mal la dérive dans certaines utilisations de ce mot.)
Cela dit c'est un usage qui me semble assez peu courant en français,
finalement.
Le mot queer est aussi utilisé par certaines personnes qui se revendiquent
ni hommes ni femmes, notamment par certaines personnes transgenres. Sauf que
contrairement à l'anglais, le mot genderqueer est peu ou pas utilisé;
c'est juste le mot queer tout seul.[2]
Enfin, le mot queer est aussi utilisé au sens de théorie, sauf que là non
plus on parle rarement de «théorie queer», mais en général «du queer».
Autrement dit, toujours avec les réserves du «si je comprends bien, si je
n'oublie rien, si je ne me plante pas», une personne queer
peut :
- ne pas être intégré·e dans la société hétéronormée ;
- se revendiquer «ni homme ni femme» ;
- avoir une grille d'analyse théorique queer.
Donc bon, il y a une petite source de confusion, il me semble, mais bon,
passons.
Après, d'un point de vue personnel, ce n'est pas vraiment à cause de cette
confusion que j'ai du mal à me considérer «queer» actuellement, mais plutôt à
cause du côté très branchouille qu'a le queer dans certains milieux (notamment
parisiens, en tout cas c'est l'impression que ça me donne, mais franchement pas
que non plus), ce qui en soi n'est pas forcément génant (j'assume assez d'être
une fashion victim) mais le devient assez rapidement quand il y a une forme de
dépolitisation du mot (sans compter que moi ça m'embête un peu de me
réapproprier un mot auquel j'ai jamais été confrontée ; me dire trans,
travelotte, gouine, transpédégouine, ça a un sens mais queer, du coup,
moyennement).
En particulier, l'approche queer me semble intéressante s'il s'agit
de remettre en cause les normes de genre et de sexualité, tout en prenant en
compte qu'elles existent dans la société actuelle afin de les combattre.
Lorsqu'il s'agit de faire comme si tout était génial, youpi, on est touTEs
transgenres, lalala, tout va bien, ça revient à nier complètement les rapports
d'oppressions : ben non, dans le monde réel, on n'est pas considérées de
la même manière quand on est catégorisé·e homme ou femme ; et non, on
n'est pas tou·te·s trangenres (et, scoop, c'est pas exactement la même chose
d'être un mec cis qui se branle sur sa subversité en enfilant une jupe dans une
soirée queer où ça va pas lui attirer d'emmerdes, et d'être une fille
trans qui se fait emmerder tous les jours parce que, elle, elle peut pas
retirer son étiquette «trans» quand la soirée est finie). Et du coup, lorsqu'on
nie que les rapports d'oppressions à l'intérieur d'un groupe existe, finalement
ça revient à les reproduire.
Par ailleurs, je trouve qu'il y a une tendance vachement gavante chez
certain·e·s, soit à jouer à la posture la plus subversive qui est assez
ridicule en soi et devient carrément relou quand il s'agit de reprocher à
d'autres de pas l'être assez, soit à vanter/critiquer des groupes et des
identités pour leur aspect subversif ou pas assez subversif[3], avec un manque total de conscience sur les
procédés d'objetisation à l'oeuvre, sans compter le non-respect des paroles et
des identités des personnes concernées[4]..
Cela dit, je reconnais tout à fait que ce que je reproche au queer n'est pas
dû au queer en lui-même, mais au manque de conscience politique et féministe de
certaines personnes, pour qui la priorité est peut-être plutôt les paillettes
et la reconnaissance que la lutte contre les rapports d'oppressions. Rabelais
disait que science sans conscience n'est que ruine de l'âme ; peut-être
que, de même, dans le queer sans conscience politique il ne reste que du
skaï.