Vernis & Sécateur

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vendredi, novembre 11 2011

Le non-binarisme me rend malade

Quand j'ai découvert les questions trans, et les différents mots pour parler de ça, le mot «transgenre» me parlait plus que «transsexuel·le», qui me semblait plus médical, plus «binaire», tout ça. C'était aussi le moment où je découvrais le queer, que je trouvais trop bien, le «non-binarisme», qui me parlait vachement, etc.

Aujourd'hui, j'ai pas spécialement envie de faire mon autocritique, mais en tout cas le moins qu'on puisse dire est que j'ai changé d'avis. Parce que, ouais, le terme «transsexuel·le» a une origine médical. Certes, et c'est bien pour ça que je lui préfère le mot plus simple «trans». Sauf qu'au moins, si le mot «transsexuel·le» a des défauts, il au moins l'avantage d'avoir un sens. Ce qui n'est pas vraiment le cas du mot «transgenre», qui peut être utilisé pour tellement de choses qu'il ne veut plus rien dire. D'ailleurs, c'est un peu ce qui est revendiqué : on veut pas faire de «hiérarchie», il n'y a pas besoin de «différencier», c'est un terme «parapluie» pour regrouper tout le monde.

Si on est queer, on peut voir dans cet usage une volonté de «non-binarisme», de «déconstruction». Sinon, on peut trouver que ça ressemble quand même un peu à notre bon vieil universalisme républicain.

Un peu de terminologie

Bon, il faut être honnête : dans la galaxie trans-pouet-pouet, il n'y a pas vraiment consensus sur les sens à donner à chaque mot. Personnellement, je suis assez d'accord avec les définitions données sur Un bruit de grelot, que je ne citerai pas (c'est bon, vous êtes capables de cliquer sur un lien) mais où «transsexuel·le» désigne le fait d'être d'un genre différent de celui assigné à la naissance, tandis que «transgenre» désigne le fait d'avoir une expression de genre qui n'est pas conforme aux critères du genre dans lequel on vit. À l'inverse, «cissexuel·le» désigne le fait de ne pas être «transsexuel·le» (donc être du même genre que celui assigné à la naissance) et «cisgenre» désigne le fait de ne pas être «transgenre» (donc d'avoir une expression de genre correspondant à peu près à la norme du genre dans lequel on vit).

On peut donc être à la fois cissexuel·le et transgenre, ou à l'inverse transsexuel·le et cisgenre, voire être très insipide et cumuler cissexuel·le et cisgenre.

Voilà, ça c'est les définitions qui seraient reconnues dans un monde idéal. Cela dit, comme on n'est pas vraiment dans le monde idéal, le sens de ces mots n'est pas toujours aussi bien défini, et s'il y a à peu près consensus pour le mot «transsexuel·le» (à part quelques crétin·e·s qui pensent que la différence transsexuel·le/transgenre est une question d'opération), le moins qu'on puisse dire est que le mot «transgenre» est devenu un terme «parapluie» qui peut désigner à peu près tout et n'importe quoi (et si vraiment on rentre pas dedans, il suffit de mettre un peu de rouge à lèvres ou une moustache postiche pour le devenir).

Comme cet élargissement du terme ne suffisait pas à ce qu'il ne veuille plus rien dire, certaines personnes pensent qu'il faut viser encore plus large, et parler non plus de «trans» (ça veut encore dire quelque chose, c'est chiant) mais de «trans*». Non, n'allez pas cherchez la note de bas de page, l'astérisque est compris dans le nom (et, non, c'est pas des personnes trans qui se prennent pour Asterix), histoire de signifier que ça inclut un peu tous les mots qui commencent par trans[1] : transgenre, transidentitaire[2], transsexuel·le, transformiste, tra(ns)vesti, transfuge, transylvanien·ne, translucide, transport·eur·rice, transistor, etc.

(Néo?)-essentialisme

Les autres sigles à la mode étant Ft* et Mt*, pour Female-to-N'importe-Quoi ou Male-to-N'importe-quoi. Une grande avancée censée être «non-binaire» et «déconstruire le genre», qui, quand on y réfléchit trois secondes, revient surtout à ne définir des personnes que par... leur genre assigné à la naissance. Mais non, c'est pas essentialiste, c'est queer, on t'a dit. Du coup, hop, tou·te·s les Mt* dans la même catégorie, que ce soit les mecs qui vivent à 99,9% du temps en tant que mec mais mettent une jupe de temps en temps, ou les meufs qui, ben, vivent tout le temps en tant que meufs ; hop, tou·te·s les Ft* idem, de la nana qui s'habille parfois de façon vaguement androgyne au gars, qui vit à temps plein en mec.

Moi, je crois que je suis une Matérialiste qui Trouve ça Foireux.

Invisibilisation trans

Par ailleurs, ce qui est bien dans l'élargissement du mot trans*, c'est que du coup, tout le monde peut être «un peu trans», c'est cool, c'est hype, youpi. Du coup, ça permet que les personnes qui sont vraiment trans, et pour qui c'est pas un truc fun qu'on peut enlever quand on rentre de soirées LGBT, sont complétement invisibilisées. Ça permet aussi d'avoir plein de cis qui parlent au nom des trans parce qu'ils sont «un peu trans» ou «trop transgenres, tu vois», ou «bio-trans», etc.

Dissimulation des privilèges

Un autre avantage d'avoir plein de termes qui veulent rien dire, mais aussi de brandir une posture «non-binariste», c'est que ça permet de dissimuler pas mal de ses privilèges, et du coup d'invisibiliser des oppressions :

Privilège masculin

Le privilège masculin, d'abord. Parce que le côté «ouais, tu vois, moi je suis trop non-binaire», ça permet de dire qu'on ne se définit pas comme mec, parce que c'est binaire et réac ; et du coup, de dire qu'on ne bénéficie pas de privilèges de mecs, y compris quand on est identifié par tout le monde comme un gars et qu'on bénéficie de privilèges grâce à ça.

Exemples :

  1. tous les gars trans qui ont un super bon passing en tant que mec, sont toujours «pris» pour des mecs, ne portent jamais le moindre vêtement ou attribut féminin, sont d'ailleurs pour la plupart hétéros (mais sans forcément se définir comme tels), mais ne bénéficient trop pas de privilèges de mec grâce à ça parce qu'ils ne sont pas binaires, tu comprends ?
  2. les gars cissexuels qui se mettent du rouge à lèvres et une jupe dans les soirées LGBT, parlent au féminin quand c'est pour dire qu'ils sont «connes» ou «salopes», et par conséquent ne se définissent pas comme mec et n'ont pas les privilèges associés. Du tout.
Privilège cissexuel

Le deuxième privilège dissimulé par ce «mélange des genres» est le privilège cissexuel, c'est à dire le privilège conféré par fait de vivre dans le même genre que celui qui nous a été assigné à la naissance.

Dissimulation puisque, en considèrant qu'est trans tout le monde qui est «un peu transgenre», ça permet d'éviter de se questionner sur les privilèges qu'on peut conserver quand, certes, on a une expression de genre qui ne correspond pas à la norme, mais qu'on reste, sortons les gros mots, cissexuels.

Exemples :

  1. les personnes «FtX queer» qui restent relativement à l'aise quand iEls sont assignéEs dans le genre féminin, qui sont beaucoup mieux acceptées chez les lesbiennes que les lesbiennes transsexuelles, mais qui vont expliquer qu'il n'y a pas de transphobie quand ces dernières la dénoncent, parce qu'euxelles ont leur place tu vois
  2. les drag-queens et les travs qui ne vont pas respecter le pronom d'une meuf trans en début de transition, parce que si eux s'en foutent du genre (et ont le privilège de pouvoir le faire), pourquoi est-ce que ça lui importe, hein ?
Privilège cisgenre

Le troisième privilège dissimulé, et qui peut paraître étrange, c'est le privilège cisgenre. Autrement dit, le privilège conféré par le fait d'avoir une expression de genre correspondant (à peu près) aux normes du genre dans lequel on vit.

Ça, ça peut paraître contradictoire avec le mot transgenre, mais ai-je mentionné que c'est devenu un terme «parapluie» qui du coup ne veut plus dire grand-chose, à la fois parce que ça désigne des choses bien différentes et parce que «ne pas correspondre aux normes de genre», ça peut être interprété de façon tellement large que ça peut englober à peu près 99,9% de la planète.

Exemples :

  1. tous les gars trans de tout à l'heure qui ont toujours un super bon passing en tant que mec, sont toujours «pris» pour des mecs, ne portent toujours pas le moindre vêtement ou attribut féminin, sont encore pour la plupart hétéros (mais sans forcément se définir comme tels), mais ne sont trop pas dans les normes de genre parce qu'ils ne sont pas binaires, tu comprends ?
  2. les meufs trans qui ont eu leur changement d'état-civil, ont une apparence dans les normes d'une féminité raisonnable (ni trop ni pas assez), mais qui ont une telle posture «transgenre» et «non-binariste» qu'elles peuvent donner des leçons, y compris à une butch pour le coup pas forcément dans les normes de «féminité», mais bon, hein, le non-binarisme est un sport de combat : ce qui compte c'est d'avoir une bonne posture.

Conclusion

Bref, tout ça pour dire que cette nouvelle politique du «non-binarisme» à tout crin mais qui ne veut strictement rien dire (ou tout, c'est selon) a, à mon sens, les mêmes travers que le queer.

Cela dit, ça veut pas dire que je méprise les personnes qui sont vraiment sur une identité non-binaire, intergenre, ou transgenre (selon la définition que je trouve pertinente donnée plus haut) qui vivent en permanence des trucs sans doute super complexes (et je suis pas sûre que le fait que tout le milieu LGTeuBé devienne «non-binaire», y compris les derniers des cissexuels cisgenres à trois sesterces, aide vraiment) ; ce qui me fait caguer, c'est plus cette mode du «non-binarisme» où ça devient une espèce de posture complétement déconnectée de toute réalité, une espèce de course à la «subversivité» uniquement basée sur l'auto-proclamation.

Notes

[1] En tant que geek, je dois bien dire que le seul interêt que je trouve à ce mot est qu'il popularise les Regexp.

[2] Non, c'est pas la section trans du bloc identitaire.

dimanche, février 28 2010

Le(s) mot(s) du jour : Trans, Transgenre & Transsexuel·le

Ça fait un bout de temps que je voulais faire un article sur ces trois mots, et qu'en même temps je repoussais parce que, franchement, c'est un peu un coup à se prendre la tête (ou à se la faire casser par des gens pas d'accord avec les définitions).

Mais là, ce soir, je suis motivée, alors je me lance. Je précise néanmoins que le sens que je mets derrière des mots relève de ma vision personnelle et n'est pas forcément universel.

Par ailleurs je pense qu'au delà d'une définition "globale", la part d'autodétermination peut jouer un rôle. J'avais vu une citation (que j'aime beaucoup, parce qu'il y a le mot "dialectique" dedans et que je kiffe trop ce mot) de quelqu'une qui disait «les identités sont la dialectique entre la façon dont quelqu'un-e s'identifie et la façon dont il-elle est traité-e».

Trans

Le mot trans est en général présenté comme étant uniquement un diminutif, qu'il s'agisse du mot «transgenre» ou «transsexuel·le» selon les gens. Pourtant il me semble qu'il a suffisamment évolué pour pouvoir être considéré comme un mot en tant que tel dont le sens n'est pas nécessairement réductible à transgenre ou transsexuel·le.

Pour moi, une personne trans est simplement une personne qui a fait, est en train de faire ou projette de faire une transition ; et pour moi cela veut dire avoir été considéré·e à un moment de sa vie comme étant dans un des deux genres reconnus (masculin ou féminin) et qui n'est plus dans le même, ou refuse d'être dans aucun des deux.

Autrement dit une femme trans, une lesbienne trans, ou une gouine trans sont une femme, une lesbienne ou une gouine qui a été assignée dans le genre masculin[1]. Un homme trans ou un pédé trans sont un homme ou un pédé qui a été assigné dans le genre féminin.

Comme pour toutes les définitions la frontière peut ne pas toujours être très clair, cela dit j'ai l'impression que globalement quand on parle des trans on sait à peu près de qui et de quoi on parle, même s'il y aura toujours des gens pour jouer aux excommunicat·eur·ice·s et dire que telle personne qui a fait ci ou n'a pas fait ça n'est pas «vraiment» trans, et des gens parfaitement cisgenres qui s'amuseront à lancer un «tu sais, baby, je suis un peu trans aussi, moi» dans les soirées fashion.

Il me semble aussi qu'il y a un certain nombre de choses qui sont partagées en terme de vécu commun, même si c'est évidemment à des degrés différents, qu'il s'agisse de la façon dont notre genre peut perpétuellement être remis en cause par les cisgenres, ou encore du rapport à la médecine et à l'administration.

Transsexuel·le

Personnellement, dans l'absolu, j'utiliserais transsexuel·le de la même manière que le mot «trans» au-dessus, même si j'ai conscience que ce n'est pas franchement consensuel, notamment parce que le mot "transexuel-le" a des connotations un peu plus pourries.

Ce mot a souvent été utilisé de manière beaucoup plus excluante, c'est-à-dire en ne considérant que les personnes qui prenaient des hormones, voire uniquement celles qui subissaient une chirurgie génitale. Pour ma part je trouve que cette distinction revient vraiment à «biologiser» le sexe et à considérer qu'il s'agit d'hormones et d'apparence des organes génitaux, alors que je considère qu'il s'agit uniquement de catégorie sociale. Par conséquent ça me paraît logique que «transsexuel·le» désigne les personnes ayant changé de cette catégorie sociale.

Cela dit, le fait que ce mot ait une origine très médicalisante et psychiatrisante me pousse plutôt à éviter de l'utiliser, et à préférer le mot «trans» à la place, qui est en plus plus court. À noter qu'il y a l'alternative «transsexe» que j'ai déjà vu quelques fois sur Internet mais qui me semble très peu utilisée. J'ai aussi déjà croisé le mot "transsexué-e", qui me semble aussi plus sympathique, mais également peu usité[2].

Certaines personnes font aussi remarquer que ce mot est très mal choisi à cause du suffixe «sexuel». Ce qui est assez légitime, puisque d'un point de vue pseudo-étymologique ça devrait plutôt désigner une personne ayant changé de sexualité qu'une personne ayant changé de genre. (Du coup, avec cette définition, je me considère comme transsexuelle.)

Transgenre

Le mot transgenre est pour moi à la fois le meilleur et le pire.

Le meilleur parce qu'il est basé sur le mot "genre" plutôt que sur le mot "sexe", et le pire parce qu'il est utilisé de manière assez ambigu.

Transgenre : qui a changé de genre

Un des usages du terme transgenre est pour désigner, là encore, les personnes trans, puisqu'il s'agit de considérer qu'il sagit des "personnes qui ont changé de genre" (ou changent de genre, ou vont changer...). Ce qui explique que, pour les non-initié-e-s, les termes trans, transgenre et transsexuel-le soient vus comme un tout petit peu synonime et toutes les discussions "transgenre vs transsexuel-le" comme un tout petit peu débiles.

Certaines personnes font la disctinction entre "transgenre" et "transsexuel-le" parce qu'elles veulent absolument faire la distinction entre trans qui se font opérer et trans qui ne se font pas opérer. On pourrait se demander «opérer de quoi ?», mais vu que ces personnes ont un peu tendance à estimer que ce qui se trouve dans nos culottes est le fondement de notre identité, on peut deviner la réponse.

Transgenre : qui transgresse le genre

Une autre utilisation du terme transgenre est en utilisant une notion plus large de transgression. Ainsi, le mot peut s'appliquer à toutes les personnes qui transgressent le genre, qu'il s'agisse de travestis, de folles, de butches et de fems, etc. A l'inverse des personnes trans qui se reconnaissent assez dans les normes de leur genre peuvent ne pas être particulièrement transgenre.

La confusion des genres

Si dans l'absolu ces défintitions sont toutes deux légitimes, le problème me semble être que ça engendre parfois de la confusion. Et, dans les milieux LGBT et féministes (et ailleurs), on réalise rapidement que si les mots "confusion" et "conflit" commencent pareil, ce n'est pas pour rien.

Et de fait autant je trouve entièrement légitime qu'on utilise "transgenre" de manière large, et ça ne me pose pas de souci, autant c'est assez chiant quand des personnes cis estiment que, parce qu'elles rentrent dans cette catégories assez large, elles ont le droit de parler au nom des trans et d'estimer que c'est exactement pareil (et souvent de se poser en donneuses de leçons). A l'opposé des personnes trans qui ne se sentent pas du tout transgenre peuvent mal prendre d'être "amalgamées" (et vouloir reconnaitre la différence des situations est légitime) et ont parfois tendance à réagir de manière assez violente (et souvent à jouer les excommunicatices).

Personnellement je rentre à peu près dans les deux catégories, et cette confusion ne me va pas non plus, parce que j'ai l'impression que ça invisibilise des parties de mon identité. Concrètement, ça me gonfle vachement qu'on considère que je suis "transgenre" parce que je suis trans, alors que si je me définis comme "transgenre" ce n'est uniquement parce que j'ai été un garçon dans une autre vie, mais parce que je me sens proche des identitiés butch et fem et que je ne rentre pas dans le modèle de la fille normée. Et ça me fait profondément chier qu'on invisibilise cette partie là de mon identité parce que je suis trans.

Du coup j'aurais tendance à penser que ce serait plus simple d'uitliser "transgenre" comme un mot assez large, "trans" pour les personnes faisant ou ayant fait une transition, de respecter qu'on puisse etre dans une catégorie sans etre dans l'autre et vice-versa, mais c'est juste mon avis.

Ah, et sinon, vous, vous comprenez pourquoi on met deux "s" à "transsexuel-le" et un seul à "transylvanie" ?

Notes

[1] Au départ j'avais précisé «à la naissance», mais au final je pense que quelqu'une pour qui ça aurait été plus tardif aurait aussi la légitimité à revendirquer le terme trans.

[2] Vu que par ailleurs le terme "bio" est le plus utilisé pour parler des personnes non-trans, je serais assez tentée d'émettre une théorie selon laquelle, dans le domaine des transidentités, c'est les mots les plus pourris qui ont le plus de succès. Bref.

mercredi, novembre 18 2009

Le mot du jour : queer

Achtung : il est tout à fait envisageable que je n'ai en fait rien compris au mot queer et que le texte suivant soit à jeter entièrement aux orties. Et de toute façon, ça représente ma vision à moi et pas quelque chose d'universel.

Queer, c'est un peu le nouveau mot à la mode (enfin,nouveau, ça fait quelques temps déjà). Nouvelle définition obligatoire pour certain·e·s, identité de genre pour d'autres, ou encore l'oeuvre de Satan selon comment on se positionne.

Queer, au départ, c'est une insulte, notamment utilisée contre les homos. Ça veut dire, bizarre, déviant·e, tordu·e, et du coup, vient en opposition à straight, qui est droit (dans ses bottes).

Comme d'autres (pédé ou gouine, pour rester dans le milieu LGBT), cette insulte a été réappropriée, et au lieu d'être stigmatisante, a été portée avec fierté par des personnes qui ne voulaient pas s'intégrer au monde straight, qu'elles soient homos, trans, ou d'autres choses.

Jusque là, tout va bien.

Le mot queer a aussi été utilisé par certaines personnes se considérant comme sortant des identités binaires hommes/femmes, avec en anglais la création du mot genderqueer. Ces personnes utilisent en général le pronom neutre ze/hir, en lieu et place de he/him et she/her pour les genres respectivement masculin et féminin. Ce genre neutre est difficile à «traduire» en français : certaines personnes utilisent iel, mais le fait d'utiliser des e tout le temps pour marquer le féminin rend la tâche compliquée à l'oral (à l'écrit on peut encore utiliser des E majuscules dégenréEs).

Jusque là, ça va encore.

Enfin, le mot queer a été utilisé comme une théorisation de la critique du binarisme, de la façon dont sont construites les genres et du rôle de performativité. Honnêtement, c'est un truc auquel je ne pane pas tout. Vous n'avez qu'à lire Butler et soit, vous, vous comprendrez, soit au moins vous comprendrez que je ne pas pas tout.

Bon, on résume : si je ne me trompe pas, en anglais, le mot queer désigne le fait de ne pas être straight, de ne pas être intégrée à la société hétérosexuelle. Le mot genderqueer désigne le fait de ne pas être homme ou femme, et est donc plus restrictif (on peut être un homme queer ou une femme queer, par exemple si on est pédé ou gouine). La queer theory désigne un certain courant d'analyse féministe, pas forcément d'accord sur tout et pas forcément en désaccord avec des féministes «classiques».

Bon, il y a toute la limite des «si je ne me trompe pas», «si je n'ai rien oublié», et tout ça, mais ça me parait quand même possible de suivre, non ?

Alors ça, c'est pour l'anglais. Maintenant, passons à la langue française.

Le mot queer est aussi utilisé par des personnes pour se définir comme «non-straight», avec la logique de se réapproprier une insulte. Ah, attendez... là y'a une merde. Parce qu'en fait, en français, c'est assez rare de se faire traiter de «queer», vu que, ben, à l'origine c'est un mot anglais[1]. Du coup, le côté réappropriation passe un peu à la trappe, et il reste juste le côté un peu branchouille d'utiliser un mot anglais. (D'accord, là, je suis un peu cynique, mais je trouve que ça explique quand même pas mal la dérive dans certaines utilisations de ce mot.) Cela dit c'est un usage qui me semble assez peu courant en français, finalement.

Le mot queer est aussi utilisé par certaines personnes qui se revendiquent ni hommes ni femmes, notamment par certaines personnes transgenres. Sauf que contrairement à l'anglais, le mot genderqueer est peu ou pas utilisé; c'est juste le mot queer tout seul.[2]

Enfin, le mot queer est aussi utilisé au sens de théorie, sauf que là non plus on parle rarement de «théorie queer», mais en général «du queer».

Autrement dit, toujours avec les réserves du «si je comprends bien, si je n'oublie rien, si je ne me plante pas», une personne queer peut :

  • ne pas être intégré·e dans la société hétéronormée ;
  • se revendiquer «ni homme ni femme» ;
  • avoir une grille d'analyse théorique queer.

Donc bon, il y a une petite source de confusion, il me semble, mais bon, passons.

Après, d'un point de vue personnel, ce n'est pas vraiment à cause de cette confusion que j'ai du mal à me considérer «queer» actuellement, mais plutôt à cause du côté très branchouille qu'a le queer dans certains milieux (notamment parisiens, en tout cas c'est l'impression que ça me donne, mais franchement pas que non plus), ce qui en soi n'est pas forcément génant (j'assume assez d'être une fashion victim) mais le devient assez rapidement quand il y a une forme de dépolitisation du mot (sans compter que moi ça m'embête un peu de me réapproprier un mot auquel j'ai jamais été confrontée ; me dire trans, travelotte, gouine, transpédégouine, ça a un sens mais queer, du coup, moyennement).

En particulier, l'approche queer me semble intéressante s'il s'agit de remettre en cause les normes de genre et de sexualité, tout en prenant en compte qu'elles existent dans la société actuelle afin de les combattre. Lorsqu'il s'agit de faire comme si tout était génial, youpi, on est touTEs transgenres, lalala, tout va bien, ça revient à nier complètement les rapports d'oppressions : ben non, dans le monde réel, on n'est pas considérées de la même manière quand on est catégorisé·e homme ou femme ; et non, on n'est pas tou·te·s trangenres (et, scoop, c'est pas exactement la même chose d'être un mec cis qui se branle sur sa subversité en enfilant une jupe dans une soirée queer où ça va pas lui attirer d'emmerdes, et d'être une fille trans qui se fait emmerder tous les jours parce que, elle, elle peut pas retirer son étiquette «trans» quand la soirée est finie). Et du coup, lorsqu'on nie que les rapports d'oppressions à l'intérieur d'un groupe existe, finalement ça revient à les reproduire.

Par ailleurs, je trouve qu'il y a une tendance vachement gavante chez certain·e·s, soit à jouer à la posture la plus subversive qui est assez ridicule en soi et devient carrément relou quand il s'agit de reprocher à d'autres de pas l'être assez, soit à vanter/critiquer des groupes et des identités pour leur aspect subversif ou pas assez subversif[3], avec un manque total de conscience sur les procédés d'objetisation à l'oeuvre, sans compter le non-respect des paroles et des identités des personnes concernées[4]..

Cela dit, je reconnais tout à fait que ce que je reproche au queer n'est pas dû au queer en lui-même, mais au manque de conscience politique et féministe de certaines personnes, pour qui la priorité est peut-être plutôt les paillettes et la reconnaissance que la lutte contre les rapports d'oppressions. Rabelais disait que science sans conscience n'est que ruine de l'âme ; peut-être que, de même, dans le queer sans conscience politique il ne reste que du skaï.

Notes

[1] Bon, d'accord, maintenant on peut se faire insulter de queer par certaines personnes, mais ça a eu lieu bien après la «réappropriation».

[2] Du coup, d'un point de vue mathématiques, l'ensemble «queer» (au sens de «non-straight») contient notamment... l'ensemble «queer» (au sens de «ni homme ni femme»). C'est récursif. (Il y a le même problème avec le mot «transgenre», techniquement).

[3] À ce titre, les discussions entre certain·e·s «queers» et certain·e·s «anti-queer» sur les trans (notamment), avec «oh c'est génial» ou «ouh c'est affreux», les deux ayant en commun de n'avoir absolument rien à foutre du vécu des personnes concernées, ne me donnent qu'une seule envie : les voir tou·te·s réunies dans une même pièce et s'entretuer jusqu'au bout.

[4] Par exemple, les trucs genre liste «top des butches les plus hots» (déjà le principe...) qui incluent des mecs trans qui, au moins pour certains, ne se définissent absolument pas comme butches (et à l'inverse absolument pas de filles trans butches, qui sont pour le coup invisibilisées).

vendredi, octobre 10 2008

Existrans 2008

Ce samedi aura lieu la 12ème édition de l'Existrans à Paris. Comme l'année dernière, il y aura aussi des manifestations à Madrid et à Barcelone le même jour ; ainsi que, cette année, à Bruxelles, Lisbonne, Saragosse et Bilbao.

En 2009, c'est la domination mondiale.

Le slogan général de cette année est «Ni hommes, ni femmes, le binarisme nous rend malade».

Concernant Paris, je me permets de copier/coller le communiqué de presse des organisateurs :

L'EXISTRANS, marche des trans et des intersexes (1) aura lieu ce samedi 11 octobre à 14h, métro Belleville Parcours : Belleville -> Beaubou...

Il y a onze ans que nous marchons, et depuis onze ans rien n'a changé. Certains pays (la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni, L'Espagne, la Hollande, le Népal) ont adapté leurs législations à la transidentité. Même si ces aménagements sont loin d'être parfaits, ils témoignent d'une volonté totalement absente en France. Les réponses de la France à la question trans sont l'immobilisme, les psys transphobes, le sensationnalisme des médias, le mépris. Dans notre communauté, la majorité fait face, bénéficie d'une vie professionnelle. Mais pour les autres, pour trop d'autres, c'est la précarité et le non-emploi, un taux de VIH qui double celui des gays, le travail sexuel non choisi, les violences subies rarement prises en compte par la justice... D'un point de vue médical, légal ou éducatif, tout reste à faire.

La médecine Que ce soit le chirurgien qui opère un bébé né intersexué ou le psychiatre qui s'attribue le droit de dire si une personne est trans ou pas, le pouvoir médical nie trop souvent la parole et les droits des trans et intersexes. Seul un rapport de confiance entre le médecin-psy et les personnes concernées, qui allie information médicale donnée et prise en compte des contraintes, peut permettre d'améliorer les choses. Nous demandons le retrait du transsexualisme des manuels de psychiatrie et que le recours à un psychiatre, dans le cadre d'une transition, ne soit plus obligatoire. La personne trans, comme tout autre personne, doit avoir la liberté de consulter ou non un psychiatre . Prochainement la Haute autorité de santé (HAS) doit soumettre un projet au sujet de la prise en charge des trans au ministère de la santé. Sans avoir réalisé d'études épidémiologiques et statistiques sur les traitements hormonaux prescrits aux trans et intersexe, ou sur les interactions des antirétroviraux avec d'autres pathologies, il est difficile d'imaginer un projet sérieux et réfléchi. D'autant que le point central de ce projet prévoit des centres experts dont le fonctionnement ressemble fortement à celui des équipes actuelles. Si expertise il y a, elle n'est certainement pas entre les mains de quelques soi-disant spécialistes mais bien entre les mains des personnes trans et intersexe elles-mêmes, et l'usagerE doit avoir le mot final sur l'hormonothérapie et les opérations.

Les lois Faire correspondre son identité sur les différents papiers administratifs reste une priorité dès lors qu'on souhaite avoir une activité professionnelle. Des évolutions doivent être mises en place : la mention de genre devrait pouvoir être changée, conservée ou supprimée à la demande des personnes. Idem pour le numéro INSEE (Sécu) dont le 1er chiffre devrait pouvoir être modifié ou supprimé. La modification de l'état-civil via une procédure administrative doit être simplifiée, sans recours à des expertises extérieures et sans contraintes de délais ou de modifications corporelles spécifiques. Ces évolutions administratives ne pourront se faire que si les discriminations à l'égard des trans et des intersexes sont reconnues et combattues :

* maintien des droits parentaux pour les trans déjà parents, * arrêt des répressions à l'encontre des travailleuses et travailleurs du sexe par l'octroi de statuts et de droits ; * mise en place de dispositifs d'insertion socio-professionnelle ; * prise en compte de la spécificité trans et intersexe et des risques que ces personnes encourent dans les espaces non-mixtes : milieu carcéral, piscines, logements étudiants, etc. * intégration de la discrimination liée à l'intersexualité et la transidentié dans les critères d'asile politique, tout comme dans les divers textes de lois destinés à prévenir les discriminations (code du travail, HALDE, loi sur la presse, etc.)

L'Éducation Chaque individu construit son genre qui doit lui être personnel, malgré les normes que nous impose la société. Nous demandons la formation, en partenariat avec des associations trans, de tous les personnels médicaux, administratifs et pédagogiques aux problématiques trans et intersexes. Parce que les trans et les intersexes sont confrontés avant tout à l'incompréhension de la société à laquelle ils appartiennent, parce qu'ils sont, dans de trop nombreux cas, en échec scolaire, parce que les violences urbaines naissent de l'ignorance, nous demandons que la transsexualité soit abordée, de la même manière que l'homosexualité, dans le cadre des cours d'éducation sexuelle. Notre colère est à la mesure des discriminations dont nous souffrons.

RESISTRANS - ASB - Act Up-Paris - MAG

Des manifestations similaires auront lieu à Barcelone, Bruxelles, Madrid, Lisbonne, Corunha, Donosti, Bilbao, Gasteiz, Saragosse. ............... (1) Trans : personne (opérée ou non) vivant socialement dans un genre autre que son genre biologique. Intersexe : personne au genre biologique indéterminé à la naissance.