Quand j'ai découvert les questions trans, et les différents mots pour parler
de ça, le mot «transgenre» me parlait plus que «transsexuel·le», qui me
semblait plus médical, plus «binaire», tout ça. C'était aussi le moment où je
découvrais le queer, que je trouvais trop bien, le «non-binarisme», qui me
parlait vachement, etc.
Aujourd'hui, j'ai pas spécialement envie de faire mon autocritique, mais en
tout cas le moins qu'on puisse dire est que j'ai changé d'avis. Parce que,
ouais, le terme «transsexuel·le» a une origine médical. Certes, et c'est bien
pour ça que je lui préfère le mot plus simple «trans». Sauf qu'au moins, si le
mot «transsexuel·le» a des défauts, il au moins l'avantage d'avoir un sens. Ce
qui n'est pas vraiment le cas du mot «transgenre», qui peut être utilisé pour
tellement de choses qu'il ne veut plus rien dire. D'ailleurs, c'est un peu ce
qui est revendiqué : on veut pas faire de «hiérarchie», il n'y a pas
besoin de «différencier», c'est un terme «parapluie» pour regrouper tout le
monde.
Si on est queer, on peut voir dans cet usage une volonté de «non-binarisme»,
de «déconstruction». Sinon, on peut trouver que ça ressemble quand même un peu
à notre bon vieil universalisme républicain.
Un peu de terminologie
Bon, il faut être honnête : dans la galaxie trans-pouet-pouet, il n'y a
pas vraiment consensus sur les sens à donner à chaque mot. Personnellement, je
suis assez d'accord avec les définitions données
sur Un bruit de grelot,
que je ne citerai pas (c'est bon, vous êtes capables de cliquer sur un lien)
mais où «transsexuel·le» désigne le fait d'être d'un genre différent de celui
assigné à la naissance, tandis que «transgenre» désigne le fait d'avoir une
expression de genre qui n'est pas conforme aux critères du genre dans lequel on
vit. À l'inverse, «cissexuel·le» désigne le fait de ne pas être
«transsexuel·le» (donc être du même genre que celui assigné à la naissance) et
«cisgenre» désigne le fait de ne pas être «transgenre» (donc d'avoir une
expression de genre correspondant à peu près à la norme du genre dans lequel on
vit).
On peut donc être à la fois cissexuel·le et transgenre, ou à l'inverse
transsexuel·le et cisgenre, voire être très insipide et cumuler
cissexuel·le et cisgenre.
Voilà, ça c'est les définitions qui seraient reconnues dans un monde idéal.
Cela dit, comme on n'est pas vraiment dans le monde idéal, le sens de ces mots
n'est pas toujours aussi bien défini, et s'il y a à peu près consensus pour le
mot «transsexuel·le» (à part quelques crétin·e·s qui pensent que la différence
transsexuel·le/transgenre est une question d'opération), le moins qu'on puisse
dire est que le mot «transgenre» est devenu un terme «parapluie» qui peut
désigner à peu près tout et n'importe quoi (et si vraiment on rentre pas
dedans, il suffit de mettre un peu de rouge à lèvres ou une moustache postiche
pour le devenir).
Comme cet élargissement du terme ne suffisait pas à ce qu'il ne veuille plus
rien dire, certaines personnes pensent qu'il faut viser encore plus large, et
parler non plus de «trans» (ça veut encore dire quelque chose, c'est chiant)
mais de «trans*». Non, n'allez pas cherchez la note de bas de page,
l'astérisque est compris dans le nom (et, non, c'est pas des personnes trans
qui se prennent pour Asterix), histoire de signifier que ça inclut un peu tous
les mots qui commencent par trans[1] : transgenre,
transidentitaire[2], transsexuel·le, transformiste, tra(ns)vesti,
transfuge, transylvanien·ne, translucide, transport·eur·rice, transistor,
etc.
(Néo?)-essentialisme
Les autres sigles à la mode étant Ft* et Mt*, pour Female-to-N'importe-Quoi
ou Male-to-N'importe-quoi. Une grande avancée censée être «non-binaire» et
«déconstruire le genre», qui, quand on y réfléchit trois secondes, revient
surtout à ne définir des personnes que par... leur genre assigné à la
naissance. Mais non, c'est pas essentialiste, c'est queer, on t'a dit. Du coup,
hop, tou·te·s les Mt* dans la même catégorie, que ce soit les mecs qui vivent à
99,9% du temps en tant que mec mais mettent une jupe de temps en temps, ou les
meufs qui, ben, vivent tout le temps en tant que meufs ; hop, tou·te·s les
Ft* idem, de la nana qui s'habille parfois de façon vaguement androgyne au
gars, qui vit à temps plein en mec.
Moi, je crois que je suis une Matérialiste qui Trouve ça Foireux.
Invisibilisation trans
Par ailleurs, ce qui est bien dans l'élargissement du mot trans*, c'est que
du coup, tout le monde peut être «un peu trans», c'est cool, c'est hype, youpi.
Du coup, ça permet que les personnes qui sont vraiment trans, et pour qui c'est
pas un truc fun qu'on peut enlever quand on rentre de soirées LGBT, sont
complétement invisibilisées. Ça permet aussi d'avoir plein de cis qui parlent
au nom des trans parce qu'ils sont «un peu trans» ou «trop transgenres, tu
vois», ou «bio-trans», etc.
Dissimulation des privilèges
Un autre avantage d'avoir plein de termes qui veulent rien dire, mais aussi
de brandir une posture «non-binariste», c'est que ça permet de dissimuler pas
mal de ses privilèges, et du coup d'invisibiliser des oppressions :
Privilège masculin
Le privilège masculin, d'abord. Parce que le côté «ouais, tu vois, moi je
suis trop non-binaire», ça permet de dire qu'on ne se définit pas comme mec,
parce que c'est binaire et réac ; et du coup, de dire qu'on ne bénéficie
pas de privilèges de mecs, y compris quand on est identifié par tout le monde
comme un gars et qu'on bénéficie de privilèges grâce à ça.
Exemples :
- tous les gars trans qui ont un super bon passing en tant que mec,
sont toujours «pris» pour des mecs, ne portent jamais le moindre vêtement ou
attribut féminin, sont d'ailleurs pour la plupart hétéros (mais sans forcément
se définir comme tels), mais ne bénéficient trop pas de privilèges de mec grâce
à ça parce qu'ils ne sont pas binaires, tu comprends ?
- les gars cissexuels qui se mettent du rouge à lèvres et une jupe dans les
soirées LGBT, parlent au féminin quand c'est pour dire qu'ils sont «connes» ou
«salopes», et par conséquent ne se définissent pas comme mec et n'ont pas les
privilèges associés. Du tout.
Privilège cissexuel
Le deuxième privilège dissimulé par ce «mélange des genres» est le privilège
cissexuel, c'est à dire le privilège conféré par fait de vivre dans le même
genre que celui qui nous a été assigné à la naissance.
Dissimulation puisque, en considèrant qu'est trans tout le monde qui est «un
peu transgenre», ça permet d'éviter de se questionner sur les privilèges qu'on
peut conserver quand, certes, on a une expression de genre qui ne correspond
pas à la norme, mais qu'on reste, sortons les gros mots, cissexuels.
Exemples :
- les personnes «FtX queer» qui restent relativement à l'aise quand iEls sont
assignéEs dans le genre féminin, qui sont beaucoup mieux acceptées chez les
lesbiennes que les lesbiennes transsexuelles, mais qui vont expliquer qu'il n'y
a pas de transphobie quand ces dernières la dénoncent, parce qu'euxelles ont
leur place tu vois
- les drag-queens et les travs qui ne vont pas respecter le pronom d'une meuf
trans en début de transition, parce que si eux s'en foutent du genre (et ont le
privilège de pouvoir le faire), pourquoi est-ce que ça lui importe,
hein ?
Privilège cisgenre
Le troisième privilège dissimulé, et qui peut paraître étrange, c'est le
privilège cisgenre. Autrement dit, le privilège conféré par le fait d'avoir une
expression de genre correspondant (à peu près) aux normes du genre dans lequel
on vit.
Ça, ça peut paraître contradictoire avec le mot transgenre, mais ai-je
mentionné que c'est devenu un terme «parapluie» qui du coup ne veut plus dire
grand-chose, à la fois parce que ça désigne des choses bien différentes et
parce que «ne pas correspondre aux normes de genre», ça peut être interprété de
façon tellement large que ça peut englober à peu près 99,9% de la planète.
Exemples :
- tous les gars trans de tout à l'heure qui ont toujours un super bon
passing en tant que mec, sont toujours «pris» pour des mecs, ne
portent toujours pas le moindre vêtement ou attribut féminin, sont encore pour
la plupart hétéros (mais sans forcément se définir comme tels), mais ne sont
trop pas dans les normes de genre parce qu'ils ne sont pas binaires, tu
comprends ?
- les meufs trans qui ont eu leur changement d'état-civil, ont une apparence
dans les normes d'une féminité raisonnable (ni trop ni pas assez), mais qui ont
une telle posture «transgenre» et «non-binariste» qu'elles peuvent donner des
leçons, y compris à une butch pour le coup pas forcément dans les normes de
«féminité», mais bon, hein, le non-binarisme est un sport de combat : ce
qui compte c'est d'avoir une bonne posture.
Conclusion
Bref, tout ça pour dire que cette nouvelle politique du «non-binarisme» à
tout crin mais qui ne veut strictement rien dire (ou tout, c'est selon) a, à
mon sens, les mêmes travers que le queer.
Cela dit, ça veut pas dire que je méprise les personnes qui sont vraiment
sur une identité non-binaire, intergenre, ou transgenre (selon la définition
que je trouve pertinente donnée plus haut) qui vivent en permanence des trucs
sans doute super complexes (et je suis pas sûre que le fait que tout le milieu
LGTeuBé devienne «non-binaire», y compris les derniers des cissexuels cisgenres
à trois sesterces, aide vraiment) ; ce qui me fait caguer, c'est plus
cette mode du «non-binarisme» où ça devient une espèce de posture complétement
déconnectée de toute réalité, une espèce de course à la «subversivité»
uniquement basée sur l'auto-proclamation.