C'est une phrase qui revient souvent, quand on parle de sexisme par exemple
(ou d'autres oppressions, d'ailleurs), comme façon de faire remarquer que c'est
inadmissible : pour le racisme, on ne laisserait pas faire. Pour une
phrase raciste, on réagirait. Si c'était un propos raciste au lieu d'un propos
sexiste, on excluerait la personne. Etcaetera.
Ça ne marche, du reste, pas qu'avec le racisme, et ça peut aussi être vrai
pour d'autres oppressions, comme l'homophobie. On en a vu quelques exemples
dernièrement avec l'affaire Orelsan.
Par exemple, Valérie Létard :
les filtres appliqués quand il s'agit de pédopornographie, d'incitation à la
haine raciale et d'homophobie ne sont pas applicables à l'appel au viol et au
meurtre envers les femmes!
Par exemple, dans le communiqué du Nouveau Parti Anticapitaliste :
Lorsqu'il s'agit d'antisémitisme, de racisme, il n'y a pas tant de
polémique, il doit en être pareil vis-à-vis du sexisme et de l'homophobie.
Ce n'est évidemment pas les seuls exemples, et, rien que concernant
l'«affaire» Orelsan, j'en ai vu une pelletée sur des blogs ou d'autres sites,
avec des exemples plus ou moins douteux[1].
Mais c'est aussi le cas dans la vraie vie : par exemple, je participais
il y a quelques temps à une discussion sur les agressions sexistes, homophobes
et transphobes dans les milieux alternatifs, et plusieurs personnes disaient
que si les comportements racistes étaient combattus, ce n'était pas le cas des
comportements sexistes.
Etcaetera, etcaetera.
Si ce genre de comparaison part souvent d'un bon fond - montrer que le
sexisme (ou l'homophobie, la transphobie, etc.) - ne doit pas être ignorée et
doit être critiquée, il y a quand même un léger petit détail.
Oh, rien du tout.
C'est que dans tous les cas où j'ai vu cette comparaison être faite (je pars
dans la vraie vie, pas pour des blogs ou autres communiqués dont je ne connais
pas les auteures), c'était par des blanc/he/s.
Autrement dit, des personnes qui sont assez peu enclines à subir le racisme
et sont, au contraire, plutôt dans la catégorie dominante. Donc du coup faire
la comparaison semble un peu douteux, puisqu'il s'agit de comparer d'un côté
une oppression qu'on subit et de l'autre une oppression qu'on ne subit pas. Pas
étonnant que la seconde semble moins présente, plus activement combattue,
etc.
Par ailleurs, même lorsqu'une personne subit effectivement deux oppressions,
le fait est qu'elles sont différentes et ont toutes deux leurs spécificités, et
qu'elles peuvent s'appliquer de manière différente avec des aspects différents.
Certes, on peut dire que dans certains cas précis on ressent plus l'une que
l'autre, mais faire des généralités pour dire que l'une est plus tolérée que
l'autre me parait compliqué.
Par exemple, moi, je subis la transphobie et la misogynie[2]. Et je n'ai pas peur de dire que dans
certains cadres (par exemple certains milieux féministes), la transphobie me
semble clairement moins combattue, voire acceptée, que la misogynie (cf par
exemples tous les sites, vidéos, etc. féministes qui trouvent acceptables de
diffuser Raymond ou Jeffreys). Et dans d'autres cadres (par exemple, certains
milieux LGBT), ce sera l'inverse.
Donc du coup je ne pense pas que cela soit vraiment utile de jouer à qui a
la plus grosse oppression et à les mettre en opposition.
Surtout que, de plus, les oppressions se cumulent de manière plus compliquée
qu'une simple addition, et je pense que ce genre de propos (le racisme on
n'accepte pas, alors que le sexisme oui) risque fort d'invisibiliser la
situation des personnes qui subissent les deux oppressions. En l'occurrence,
dans ce cas, sexisme et racisme, et même si en tant que blanche je suis mal
placée pour en parler, il me semble que dire que le racisme est «bien dénoncé»
par rapport au sexisme c'est rendre encore plus difficile de dénoncer la façon
spécifique dont le sexisme s'applique aux femmes racisées (notamment, via une
forme d'exotisation).