Vernis & Sécateur

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mardi, juin 2 2009

Mais pour le racisme, on laisserait pas faire ! (Ou : des Jeux Olympiques de l'oppression)

C'est une phrase qui revient souvent, quand on parle de sexisme par exemple (ou d'autres oppressions, d'ailleurs), comme façon de faire remarquer que c'est inadmissible : pour le racisme, on ne laisserait pas faire. Pour une phrase raciste, on réagirait. Si c'était un propos raciste au lieu d'un propos sexiste, on excluerait la personne. Etcaetera.

Ça ne marche, du reste, pas qu'avec le racisme, et ça peut aussi être vrai pour d'autres oppressions, comme l'homophobie. On en a vu quelques exemples dernièrement avec l'affaire Orelsan.

Par exemple, Valérie Létard :

les filtres appliqués quand il s'agit de pédopornographie, d'incitation à la haine raciale et d'homophobie ne sont pas applicables à l'appel au viol et au meurtre envers les femmes!

Par exemple, dans le communiqué du Nouveau Parti Anticapitaliste :

Lorsqu'il s'agit d'antisémitisme, de racisme, il n'y a pas tant de polémique, il doit en être pareil vis-à-vis du sexisme et de l'homophobie.

Ce n'est évidemment pas les seuls exemples, et, rien que concernant l'«affaire» Orelsan, j'en ai vu une pelletée sur des blogs ou d'autres sites, avec des exemples plus ou moins douteux[1].

Mais c'est aussi le cas dans la vraie vie : par exemple, je participais il y a quelques temps à une discussion sur les agressions sexistes, homophobes et transphobes dans les milieux alternatifs, et plusieurs personnes disaient que si les comportements racistes étaient combattus, ce n'était pas le cas des comportements sexistes.

Etcaetera, etcaetera.

Si ce genre de comparaison part souvent d'un bon fond - montrer que le sexisme (ou l'homophobie, la transphobie, etc.) - ne doit pas être ignorée et doit être critiquée, il y a quand même un léger petit détail.

Oh, rien du tout.

C'est que dans tous les cas où j'ai vu cette comparaison être faite (je pars dans la vraie vie, pas pour des blogs ou autres communiqués dont je ne connais pas les auteures), c'était par des blanc/he/s.

Autrement dit, des personnes qui sont assez peu enclines à subir le racisme et sont, au contraire, plutôt dans la catégorie dominante. Donc du coup faire la comparaison semble un peu douteux, puisqu'il s'agit de comparer d'un côté une oppression qu'on subit et de l'autre une oppression qu'on ne subit pas. Pas étonnant que la seconde semble moins présente, plus activement combattue, etc.

Par ailleurs, même lorsqu'une personne subit effectivement deux oppressions, le fait est qu'elles sont différentes et ont toutes deux leurs spécificités, et qu'elles peuvent s'appliquer de manière différente avec des aspects différents. Certes, on peut dire que dans certains cas précis on ressent plus l'une que l'autre, mais faire des généralités pour dire que l'une est plus tolérée que l'autre me parait compliqué.

Par exemple, moi, je subis la transphobie et la misogynie[2]. Et je n'ai pas peur de dire que dans certains cadres (par exemple certains milieux féministes), la transphobie me semble clairement moins combattue, voire acceptée, que la misogynie (cf par exemples tous les sites, vidéos, etc. féministes qui trouvent acceptables de diffuser Raymond ou Jeffreys). Et dans d'autres cadres (par exemple, certains milieux LGBT), ce sera l'inverse.

Donc du coup je ne pense pas que cela soit vraiment utile de jouer à qui a la plus grosse oppression et à les mettre en opposition.

Surtout que, de plus, les oppressions se cumulent de manière plus compliquée qu'une simple addition, et je pense que ce genre de propos (le racisme on n'accepte pas, alors que le sexisme oui) risque fort d'invisibiliser la situation des personnes qui subissent les deux oppressions. En l'occurrence, dans ce cas, sexisme et racisme, et même si en tant que blanche je suis mal placée pour en parler, il me semble que dire que le racisme est «bien dénoncé» par rapport au sexisme c'est rendre encore plus difficile de dénoncer la façon spécifique dont le sexisme s'applique aux femmes racisées (notamment, via une forme d'exotisation).

Notes

[1] Par exemple le fait que l'État français condamnerait le racisme mais subventionnerait le sexisme puisque les concerts où jouait ce chanteur avaient des subventions d'état. Alors que c'est bien connu, l'état ne subventionne pas du tout les flics qui effectuent des contrôles au faciès, envoient en centre de rétention et expulsent des gens dont le seul tort est de ne pas avoir les bons papiers.

[2] Je mets misogynie plutôt que sexisme parce que ce dernier terme me semble être plus large et engloberait aussi la transphobie, rendant la comparaison un peu absurde.

jeudi, mai 7 2009

Terroristes et déraillages

Non, je ne parlerai pas ici des méchants anarchistes, encore qu'ils en soient aussi capables que les autres.

Je me contenterai de dire du mal des dominant/e/s en tout poil, toujours capables de détourner les sujets de conversation pour éviter ce qui leur est un peu inconfortable, pour que tout tourne autour d'eux (et d'elles, mais souvent eux, quand même.)

Prenons l'exemple de l'action des TumulTueuses, consistant à se baigner seins nus dans une piscine parisienne. Je pense que c'est quelque chose d'intéressant, qui dénonce la sexualisation dont sont victimes les femmes, sexualisation qui passe par les seins. Je pense qu'il y aurait un certain nombre de choses intéressantes à dire à ce sujet, notamment le fait que le message «rhabille-toi, tu nous choques» et le «montre-nous tes nibards pour nous expliquer», s'ils sont apparemment contradictoires, sont au final les deux faces d'une même pièce.

Pourtant, sur deux forums pourtant censément progressistes, l'un marxiste, l'autre LGBT, j'ai assisté à autre chose : la reprise en main de la discussion par des mecs, dans un cas pour dire «ah c'est bien, c'est beau des seins de fille, ça devrait être obligatoire d'etre seins nus» et autres remarques du même acabit par des mecs hétéros, et dans l'autre pour dire «c'est n'importe quoi, c'est pas sérieux, c'est comme la revendication pour supprimer le 1 ou le 2 sur la carte vitale, on s'en fout» des mecs homos.

D'ailleurs, puisqu'on parle de 1 et de 2 sur la carte vitale, il se trouve que je ressens aussi vachement ça en tant que trans' : par exemple on est en train de discuter du rapport de la HAS sur les trans, qui a quand même des conséquences importantes, ou d'autre sujet «trans», et il faut que des personnes cis se sentent obligées de venir te demander un cours sur ce que c'est qu'être trans alors que c'est pas le sujet, ou encore t'expliquer en quoi ça les questionne le fait que les trans existente et à quels points elles (les personnes cis) sont sympas de bien vouloir dire «il» ou «elle» pour parler de nous malgré que ça les choque, et que du coup elles méritent bien un cookie.

Donc là, je ne vais pas faire un cours sur ce que c'est qu'être trans, ou féministe, ou sur la domination masculine, parce que ce n'est pas le sujet, par contre, pour les terroristes quotidiens de la conversation, qui n'ont à vrai dire pas besoin de cours, je recommande le site Derailing for dummies, «le déraillage pour les nuls».

Je ne vais pas tout traduire, mais je trouve les noms de section révélatrices de la façon pour le/a dominant/e de faire dérailler la discussion, du coup en voici quelques exemples:

  • Si tu ne m'éduques pas, comment je peux apprendre ?
  • Si ces sujets étaient importants pour toi, tu voudrais bien m'éduquer
  • Tu es hostile
  • Mais ça m'arrive aussi !
  • Tu es trop émotionnel/le / sensible
  • C'est juste que ça te plait d'être offensé/e
  • Tu n'as pas des sujets de réflexion / des causes à defendre / plus important/e/s ?
  • Tu prends les choses trop personnellement
  • Tu te bases sur des opinions, pas des faits
  • Ton expérience n'est pas représentative
  • Je ne pense pas que tu sois aussi marginalisé/e que tu le dis
  • Mais tu es différent/e des autres
  • Je connais quelqu'un de ton groupe qui n'est pas d'accord !
  • Qui gagne la médaille d'or aux jeux olympiques de l'oppression ?
  • Tu fais du mal à ta cause en étant en colère
  • Mais vous êtes aussi mauvais/es qu'eux

Et pour terminer, au cas où il ne reste pas d'autre moyen d'affirmer son privilège :

  • Surprise ! Je jouais à l'avocat du diable depuis le début !

Petit extrait (traduit approximativement) de ce dernier, qui donne une façon élégante de s'en sortir :

Cela peut arriver : vous avez peut-être atteint le point où, malgré l'utilisation de toutes ces tactiques, vous réalisez soudainement la notion déconcertante que peut-être les Personnes Marginalisées™ ont raison sur un point.

Ça ne fait sentir bien aucune Personne Privilégiée®. C'est très inconfortable, la sensation que vous avez peut-être tort sur quelque chose. Mais, pire, cela peut vouloir dire endurer l'humiliation d'admettre cela !

Mais ne craignez rien, car tout n'est pas perdu ! Vous pouvez encore vous sortir de cette mauvaise passe !

Dites simplement :

«Il s'agissait simplement d'une expérience sociale.»

Cela le rend acceptable, vous voyez ? Non seulement cela implique pour les Personnes Marginalisées™ que vous n'êtes pas le réac ignorant et odieux qu'elles commencent peut-être à réaliser que vous êtes, mais en plus vous leur communiquez avec succès que vous êtes assez insensible, arrogant et trouduc pour prendre des sujets sérieux qui affectent leur vies et les traiter comme rien de plus qu'une discussion théorique pour votre propre détachement amusé.

De cette manière, vous couvrez vos fesses tout en affirmant votre privilège !

Voilà, sur ce, bon privilège.

mardi, septembre 9 2008

Et tant pis si ce n'est pas poli

Il y a une citation que j'aime bien qui vient d'un roman de science-fiction et qui se trouve dans la barre de droite de ce blog :

And time and again they cream your liquidation, your displacement, your torture and brutal execution with the ultimate insult that it's just business, it's politics, it's the way of the world, it's a tough life, and that it's nothing personal. Well, fuck them. Make it personal.

Quellcrist Falconer, Things You Should Have Learned by Now. Volume II in Richard Morgan, Altered Carbon

Ou, dans la traduction française :

Et vous verrez : ils enroberont votre liquidation, votre déménagement, votre torture, votre exécution brutale de la pire justification qui soit : « Les affaires sont les affaires ; tout ça est politique ; c'est ainsi que tourne le monde, la vie est dure et N'Y VOYEZ RIEN DE PERSONNEL. » Qu'ils aillent se faire mettre. Rendez l'affaire personnelle.

J'écrirais bien un corollaire à cette jolie phrase : c'est qu'après votre liquidation, votre élimination, le refus pur et simple de prendre en compte votre existence, ils regarderont d'un air hautain vos protestations et vous diront : «il n'y a pas de quoi s'énerver, tu pourrais dire ça poliment, c'est blessant.».

Je ressens beaucoup ça dans des cas de transphobie. Il faut dire que la transphobie n'est pas vraiment reconnue comme une oppression. Par exemple, des féministes vont expliquer aux femmes trans' que ce sont les femmes trans' qui sont les oppresseuses, puisqu'elles sont en réalité des hommes.

Et lorsqu'on dit «dire ça, c'est transphobe», la réaction est fréquemment «il n'y a pas de quoi s'énerver».

Le truc, c'est que si, il y a de quoi s'énerver.

Et la réaction aussi, c'est de dire que c'est blessant, parce que «transphobe», quand même, c'est un terme fort.

Bien sûr, à aucun moment ces personnes ne vont se demander si voir son identité niée est «blessant». Au contraire : ce sont elles qui souffrent vraiment, parce qu'elles doivent remettre un tout petit peu en cause leur privilège et l'oppression qu'elles exercent et que c'est douloureux. Ce sont elles, les victimes.

Un texte que j'aime beaucoup j'aime beaucoup est la «définition de l'opprimé» de Christiane Rochefort, écrit en préface de l'édition du SCUM Manifesto de 1971, et je trouve que ça correspond en partie à ce mécanisme :

Il est hors de question que l’oppresseur aille comprendre de lui-même qu’il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place. Ce n’est pas son chemin. Le lui expliquer est sans utilité. L’oppresseur n’entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C’est dans la définition de l’oppression.

En particulier les « plaintes » de l’opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l’oppresseur il n’y a pas oppression, forcément, mais un fait de nature.

Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu’entériner un fait de nature, que s’inscrire dans le décor planté par l’oppresseur. L’oppresseur qui fait le louable effort d’écouter (libéral intellectuel) n’entend pas mieux. Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différents. C’est ainsi que de nombreux mots ont pour l’oppresseur une connotation-jouissance, et pour l’opprimé une connotation-souffrance. Ou : divertissement-corvée. Ou : loisir-travail, etc. Allez donc causer sur ces bases.

C’est ainsi que la générale réaction de l’oppresseur qui a «écouté» son opprimé est, en gros : mais de quoi diable se plaint-il ? Tout ça, c’est épatant.

Au niveau de l’explication, c’est tout à fait sans espoir. Quand l’opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant.

Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible. Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l’opprimé. C’est le premier pas réel hors du cercle. C’est nécessaire.

Je dois dire que ça ne vient pas facilement. Je sais que personnellement, si j'ai sorti le couteau, c'était plutôt pour m'ouvrir les veines. Et honnêtement, si je ne l'ai toujours pas fait et si je ne le ferai pas dans l'immédiat, je crois que ça finira comme ça, un jour ou l'autre. Mais avant, peut-être que je peux en faire autre chose ?

Même si ça n'est pas poli.

jeudi, juin 26 2008

Le privilège des trans

La realité souhaite être complexe

Qui vous permet découvrir le monde sous une forme

...

Quel est le privilège des morts?

L'amour, la vérité, les nuits en lumière ?

Mais je ne sais pas encore

Capital de la douleur

Laibach, Le privilège des morts (Kapital)

De la transphobie féministe...

La relation entre certains milieux féministes et les trans' n'est pas toujours au beau fixe. En France, je n'ai pas trop entendu parler de «gros clash», bien qu'occasionnellement la transidendité d'une personne puisse être une bonne façon de s'attaquer à elle plutôt qu'aux idées défendues — c'est surtout dans des débats sur la prostitution, toujours plutôt tendus, que j'ai vu ce type de comportement, du genre «unetelle qui est prostituée et réglementariste oublie de préciser qu'elle est un homme» — ou qu'il me semble avoir déjà eu des échos sur l'exclusion d'un ou une trans' dans un évènement non-mixte.

En lisant des blogs et quelques forums américains, j'ai pu me rendre compte que la situation là-bas semblait beaucoup plus clivée. Un nombre important de femmes se revendiquent «womyn-born-womyn»[1], c'est-à-dire des femmes nées femmes. L'évènement qui suscite le plus de controverse est un festival annuel, le Michigan Womyn's Music Festival, qui est non-mixte et n'accueille pas les femmes trans'[2]. Cela dure depuis des années, et cela a suscité beaucoup de controverses, notamment des protestations de trans' (mais pas que de trans'), qui ont organisé un Camp Trans[3] à côté.

Bien entendu, si les arguments pour exclure les trans' sont parfois compréhensibles, c'est quand même très souvent de la transphobie à peine masquée derrière une petite couche de féminisme radical.

Les rapport houleux entre certaines féministes et le mouvement trans' (et, de fait, d'autres féministes, il convient le préciser) n'est pas limité à cela ; il y a une rhétorique assez présente à laquelle on a échappée ici qui explique que les trans' sont des agents du patriarcat infiltrés chez les femmes. La figure la plus emblématique à ce niveau me semble être Janice Raymond, auteure de The Transsexual Empire: the making of the she-male. Je ne résiste pas au plaisir malsain d'en citer un court extrait :

Tous les transsexuels violent les corps des femmes en réduisant la forme féminine réelle à un artefact, s'appropriant ce corps pour eux...

... à la transphobie transsexuelle...

Face à cela, un certain nombre de trans' ont des réactions avec lesquelles je suis en total désaccord. La première est d'expliquer que, d'accord, le festival devrait être interdit aux transsexuelles non opérées parce qu'elles ont un pénis et que c'est oppressant en tant que tel ; par contre que les transsexuelles opérées devraient avoir le droit d'entrer.

Autrement dit, la transphobie, d'accord, tant que ça ne cible qu'une partie des trans' ; et puis de toutes façons, ce sont des fausses trans', des hommes en jupe.

D'autres réponses de trans', sans être aussi gênantes, me paraissent incorrectes ; notamment le fait de dire que les trans' devraient avoir accès au festival parce qu'elles sont une âme de femme dans un corps d'homme et finalement ont toujours été des femmes.

Bref, ça reste très essentialiste.

... au transféminisme

Tout cela ne me semblait pas très enthousiasmant, jusqu'à ce que je tombe sur un texte d'Emi Koyama sobrement intitulé The Transfeminist Manifesto.

En plus de répondre à certains reproches concernant les trans', par exemple le fait de chercher à être un modèle de féminité pour les femmes trans' (ce qui peut être vrai, mais est souvent dû à un besoin de «passer» pour ne pas être en danger, harcelée, etc.) et de rappeler des choses qui ne concernent pas que les trans' (par exemple, pour rester sur la féminité, qu'il n'est pas nécessaire pour être féministe de chercher à se débarasser totalement de toute ressemblance avec le modèle de la femme, même s'il est effectivement bien de remettre ce modèle en question), ce que j'ai bien aimé dans ce texte est qu'il aborde la question du «privilège masculin» des trans' d'une façon intelligente.

En effet, des féministes reprochent aux femmes trans' d'avoir été élevées comme des garçons et donc d'avoir «hérité» de privilèges masculins.. Face à cela, une réponse facile des trans' est de nier en bloc, car la masculinité n'était pas vue comme quelque chose de positif. Là dessus, Emi Koyama réplique que même si le privilège lié à la masculinité affecte les gens différement, il est peu probable que les femmes trans' soient complètement passées à travers les mailles du filet.

Qu'est-ce que c'est que ce genre de privilèges ? Par exemple, le fait d'être éduqué pour avoir plus confiance en soi, être moins soumis, plus «agressif», etc. Évidemment cela impacte tous les individus différemment ; pour prendre mon exemple personnel, j'ai moins confiance en moi que la plupart des femmes que je connais et je suis assez peu aggressive. Pour autant, je ne prétends pas avoir été éduquée sans retirer aucun bénéfice de mon rôle de garçon : par exemple, mes compétences en informatique dépendent du fait que j'ai eu accès à un ordinateur très tôt, et il n'est pas forcément évident que cela aurait été la même chose si j'avais été une fille à l'époque.

Plutôt que de nier le fait d'avoir reçu une éducation de garçon, le manifeste transféministe part du principe qu'il faut avoir le courage de reconnaître ce fait et de chercher à remettre en cause cette éducation et ce «privilège».

Le manifeste transféministe traite d'autres sujets non moins intéressants, comme le rapport au corps (opérations, hormones, etc.), les problèmes de violence, etc., et propose une approche à mon avis intéressante de la participation des trans' dans le mouvement féministe ; mais c'est sur cette notion de privilège masculin que j'aimerais m'attarder un peu.

Privilège, privilège... Où est le problème ?

Sans vouloir retomber dans la méthode du déni que le manifeste dénonce, on peut se demander : où est le problème ? Je pense qu'il est important de questionner la notion de «privilège», même si c'est quelque chose que j'ai surtout vu sur des blogs et sites anglais. Pour moi, il est très important de faire la différence entre un privilège et une oppression.

Pour reprendre les exemples que j'ai donnés ci-dessus, le fait de savoir me servir d'un ordinateur est sans doute pour partie le résultat d'un «privilège masculin». Est-ce un problème ? Je ne pense pas[4], car le fait que je sache me servir d'un ordinateur ne fait a priori de mal à personne.

À l'inverse, le fait d'être agressif, le fait de couper facilement la parole aux autres, etc. peut rapidement en être un.

La différence entre les deux cas me semblent être que le second n'est pas juste un «privilège» : c'est une oppression. Non seulement il y a un gain personnel, mais surtout il y a un rabaissement des autres.

C'est la même chose pour, mettons, les «privilèges cisgenres» : avoir des papiers d'identité dont le genre correspond au sien en est sans doute un. Pour autant, c'est uniquement si quelqu'un refuse de reconnaître le genre d'une personne trans' qu'il y aura une véritable oppression.

Je pense qu'il faut avoir une conscience des deux, ne serait-ce que pour se rappeler que des groupes moins privilégiés existent ; ainsi, je suis consciente que si je ne me fais jamais demander mes papiers d'identité, c'est en bonne partie parce que je suis blanche. J'ai conscience que si j'ai des chances de trouver un emploi sans trop de difficultés c'est parce que j'ai des parents qui ont pu me payer des études.

Seulement, quand c'est une oppression, il faut aller plus loin : il faut faire le maximum pour ne plus mettre ce comportement en jeu. Que ce comportement ait été acquis par une éducation masculine ou pas ne change au final rien à l'affaire. Si une femme cisgenre monopolise la parole, ce ne sera pas mieux pour les personnes qui doivent se taire que si c'était un homme ; même si, statistiquement, c'est plus souvent les hommes. C'est pourquoi j'aurais tendance à penser qu'il faut remettre en cause ses comportements en cherchant à savoir s'ils sont oppressifs plutôt que s'ils sont masculins ou pas.

C'est peut-être un désaccord que j'ai avec ce que j'ai perçu chez certaines personnes se disant «queer» — même s'il serait hâtif de généraliser étant donné la diversité de choses que peut représenter le terme «queer». En effet il m'a semblé que la remise en cause, la «déconstruction» se portait finalement principalement sur les critères genrés «évidents», du genre les jupes, le maquillage, la coiffure, les gestes, et pas assez sur ce qui est vraiment problématique, c'est-à-dire ce qui est oppressif.

Au contraire, le mot «queer», «déconstruction» ou «réappropriation» peut servir d'excuse à des comportements que j'estime oppressifs. Par exemple le fait de réussir à être extraverti et à proclamer son identité est évidemment une bonne chose ; mais cela ne peut pas servir d'excuse à une monopolisation de la parole. Le fait de déconstruire son aspect soumis et de se réapproprier une certaine agressivité est sans doute positif pour la personne, mais cela ne peut en aucun cas servir d'excuse lorsque l'agressivité est tournée non pas vers l'oppresseur mais vers d'autres opprimés.

Je pense qu'il est nécessaire de lutter contre toute, absolument toute, forme d'oppression ; cela doit bien entendu se faire en respectant l'identité de la personne et non pas en répliquant par une autre forme d'oppression ; par exemple, si une femme trans' monopolise la parole, il me semble qu'il faut le dénoncer ; en revanche s'exclamer que la femme trans' montre en réalité qu'elle est un homme est une autre oppression qui ne vaut pas mieux que la première.

La situation des femmes trans' est sans doute un peu particulière à ce sujet, puisqu'il y a toujours la crainte, l'épée de Damoclès que le moindre comportement un tout petit peu oppressif (ou parfois, même pas) soit immédiatement sanctionné par un verdict de masculinité. Il me semble important de proclamer que nous, femmes trans', avons aussi le droit à l'erreur. Nous pouvons être agressives alors que cela n'est pas nécessaire. Nous pouvons monopoliser la parole. Nous pouvons avoir une réaction sexiste. Nous avons, comme tout le monde, le droit de ne pas être parfait sans voir immédiatement notre identité niée.

Et, comme tout le monde, nous avons le devoir d'apprendre de nos erreurs et de chercher à ne plus les commettre.

Post-scriptum : et les hommes trans', alors ?

Ce texte ne parle pour ainsi dire pas des hommes trans'. Je m'en excuse platement. La première raison est que ce texte est inspiré par d'autres et qu'eux-mêmes parlent en généralent très peu des FtM ; ce n'est pas une bonne excuse.

En dehors de leur invisibilité, c'est peut-être aussi dû au fait que la situation est très différente vis à vis des «privilèges» : un trans' n'a pas eu une éducation avec un privilège masculin ; du coup la question se pose différemment, puisqu'il ne s'agit pas de reconnaître ce privilège mais d'aller à l'encontre de ce qui est la norme pour son genre en refusant de profiter de l'oppression masculine.

Je serais preneuse de plus de lecture sur la façon d'aborder cette question par les FtM, mais il me semble que, dans les deux cas, il s'agit de ne pas prétendre oublier complètement le passé «dans l'autre genre» : dans le cas des MtF, pour affronter lucidement les comportements oppresseurs qui ont pu être issus de l'éducation sexiste ; dans le cas des FtM, pour rester solidaires des femmes, même en n'étant plus identifiés ni reconnus comme tels.

Notes

[1] En tant que française pas très cultivée niveau anglais, je ne connais pas trop la raison du y au lieu du «women» classique ; j'ai cru comprendre que c'était pour que cela ressemble moins à «men», mais je ne suis pas sûre que ce soit l'explication.

[2] Je ne suis pas trop au fait des dernières évolutions, il n'est pas totalement impossible que cela ait changé cette année. De plus, il faut sans doute ajouter un bémol puisque la politique est d'exclure les trans' mais de ne pas chercher à vérifier si une femme est trans' (ce qui pourrait effectivement être humiliant, à la fois pour les personnes trans'... et soupçonnées de l'être).

[3] Le mot «camp» est lié en anglais au camping, il ne s'agit pas d'un camp d'entraînement paramilitaire trans'.

[4] Mon but n'est pas de dire que je n'ai reçu que des «privilèges masculins» qui ne sont pas un problème ; mon éducation de garçon ne m'a certainement pas léguée qu'une attirance pour les ordinateurs ou les jeux vidéos.