Vernis & Sécateur

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samedi, janvier 28 2012

On ne peut pas faire confiance aux démons

Un peu de publicité pour soi-même ne faisant jamais de mal, j'en profite pour signaler qu'une nouvelle nouvelle[1] est disponible à la lecture sur mon site le site de Lizzie Crowdagger, RêveriesOn ne peut pas faire confiance aux démons. On y retrouve les personnages d'Alys et Lev, que vous avez peut-être déjà croisées si vous lisez ce blog régulièrement.

Bon, honnêtement, je ne trouve pas exactement que ce soit la meilleure nouvelle que j'ai jamais écrite, vu que notamment c'était censé être la scène d'ouverture pour un prochain roman, mais d'un autre côté c'est gratuit et vu que Megavideo a été fermé, il faut bien que vous vous occupiez, non ?

Notes

[1] Ouais, je trouve aussi que ça sonne mal comme formulation, «nouvelle nouvelle». Mais «nouveau texte court», ce n'est guère mieux.

dimanche, août 7 2011

Spleen

Remarque numéro un : oui, y'a plus que des nouvelles ou des extraits sur ce blog. Ça changera peut-être, ou pas.

Remarque numéro deux : c'est un texte que j'ai écrit il y a quelques mois et que j'hésite à publier parce que j'ai un peu peur que ce soit mal interprété, donc je préfère préciser (surtout pour les gens qui me connaissent dans la vraie vie) : c'est de la fiction. De la fiction avec des éléments un peu autobiographiques, je veux bien l'admettre, mais vraiment pas que, et ça correspond pas du tout à mon humeur actuelle, donc voilà, allez pas vous dire que je déprime trop, en vrai, non, c'est juste que j'avais envie de le poster parce que ça ressemble pas trop à ce que j'écris d'habitude (enfin, je trouve).


Parfois, souvent à une heure avancée de la nuit, ou du petit matin, elle est prise d'une sorte de mélancolie violente. Elle ne sait pas trop pourquoi, ni comment exactement. Une vague impression de solitude, de ne pas être à sa place, mêlée à une angoisse liée à son absence de futur.

Alors, elle se met à taper au clavier, ou elle use un stylo sur un bloc-notes en s'énervant parce qu'il ne marche pas bien. Elle écrit, et elle se relit, et elle se dit que ça ne vaut pas grand-chose. Pire, elle trouve qu'elle a un aspect romantico-gothique qui lui déplaît profondément. Elle n'aime pas le coté poète tourmenté.

D'un autre côté, c'est toujours mieux que quand elle se lacère les bras en écoutant du KMFDM, se dit-elle. Niveau romantico-gothique, ça se pose là. Et puis au moins, quand elle écrit, il n'y a pas ces taches et surtout pas ces marques incommodantes sur les bras. Ces marques qui commencent par la faire angoisser lorsqu'elle se demande à chaque fois comment elle va faire pour qu'on ne les remarque pas, et qui finissent par la faire un peu déprimer lorsqu'elle réalise qu'il n'y a pas besoin de faire quoi que ce soit pour qu'on fasse semblant de ne rien voir.

Des fois, elle se dit qu'elle aimerait être capable d'enfoncer la lame plus profond dans sa chair, être capable d'atteindre les veines et de les couper en longueur pour mourir lentement (mais moins lentement tout de même qu'en fumant un paquet et demi de clopes par jour). Et puis elle se reprend, réalisant que sa niaiserie romantico-gothique dépasse vraiment les bornes. Sans compter qu'il y déjà eu un massacre à Columbine et un autre en Finlande par des types qui écoutaient KMFDM, elle ne peut pas se suicider sur cette musique, ce serait ridicule.

Cependant, quand elle écrit sur un bloc-notes ou qu'elle tape sur un clavier, le suicide n'est qu'une pensée lointaine. Une alternative, une possibilité, plutôt rassurante au final. Reposante, en tout cas. Elle lui enlève cette angoisse et ce sentiment d'impuissance face aux défaites quotidiennes dans le combat à mener pour le simple droit d'exister. Un combat qu'elle sait au fond d'elle-même qu'elle n'a aucune chance de gagner, parce que l'adversaire est légion et implacable ; et qui fait pourtant partie des rares moments où elle se sente vivante.

Ce qui explique sans doute que le suicide reste une pensée lointaine : un combat perdu d'avance duquel on est certaine de ressortir anéantie, c'est encore mieux, d'un point de vue romantico-gothique, que de se couper les veines toute seule dans sa baignoire, surtout quand on n'a pas de baignoire.

Et puis, il faut dire que, comme échappatoire, l'écriture reste plus accessible, au final. Moins définitif, certes, mais plus accessible. Cela demande moins de ménage, pour commencer.

Alors, parfois, souvent à une heure avancée de la nuit, ou du petit matin, prise d'une sorte de mélancolie violente, elle tape au clavier, ou elle use un stylo sur un bloc-notes en s'énervant parce qu'il ne marche pas bien. Elle écrit, et elle se relit, et elle se dit que tout cela ne vaut pas grand-chose.

Ensuite, le lendemain, elle finit par tout jeter, en brûlant d'un geste libérateur les feuilles sur lequelles elle a couché ses pensées (lorsqu'elle a écrit sur du papier) ou en supprimant d'un geste moins libérateur un fichier de son disque dur (lorsqu'elle a tapé au clavier).

Parfois, cela aide, et parfois non.

vendredi, décembre 24 2010

Révolution avec un vampire (partie 2)

Si vous l'avez ratée, retrouvez [la première partie de Révolution avec un vampire|] dans le billet précédent.


13

« Attendez une seconde, fait John. Je n’avais pas réalisé... Éléonore Trotsky... ce n’est pas elle qui est morte pendant l’insurrection de Barcelone, il y a deux mois ? »

Une fraction de seconde, le visage de la mort-vivante semble s’assombrir. Puis elle hausse les épaules :

« Elle y était, oui. Mais on n’est pas sûrs qu’elle soit morte. On n’a jamais trouvé son cadavre.

— Enfin, c’est ce que la CS5I prétend... Tout un bâtiment s’est effondré pendant une Assemblée Générale.

— Croyez ce que vous voulez. Quelle heure est-il ?

— Un peu plus de onze heures du soir.

— Je vais essayer de me dépêcher un peu, alors. »

14

Les camarades d’Éléonore sont revenus rapidement. Ils couraient et se sont précipités vers le train avant de monter dedans.

Ils étaient quatre, cagoulés, dans des tenues noires qui n’étaient pas pour autant des uniformes ; c’était juste des vêtement sombres, choisis pour ne pas être trop visibles dans la nuit.

L’un d’eux m’a pointée du doigt et a demandé :

« Elle...

— ...vient avec nous, a complété Éléonore. On n’a pas le temps de faire autrement. Vous êtes prêts ?

— Oui. Tirons-nous. »

Ils ont refermé la porte coulissante et Éléonore s’est glissée dans la locomotive. La porte qui la séparait de notre wagon est restée ouverte, aussi ai-je pu voir le poste de pilotage assez fascinant ; j’ai toujours été attirée par ces rangées de boutons et de voyants. Elle a poussé un levier et le train s’est ébranlé assez rapidement, dans un grondement métallique. Il avait une accélération impressionnante, ce qui s’expliquait sans doute par le nombre de wagons limité.

Les autres hommes se sont assis à côté de moi. L’un d’eux a commencé à enlever sa cagoule, mais son compagnon a posé sa main sur son poignet pour l’en empêcher.

« Attends, a-t-il dit en me désignant. Il faut voir comment on fait par rapport à elle. »

Comme ils me regardaient tous, j’ai essayé de me donner meilleure allure. Je suis parvenue à m’asseoir un peu plus droit et ai entrepris de cacher ma poitrine avec ce qui restait de mes vêtements. Un homme a retiré sa veste et me l’a tendue. Je l’ai remercié et ai essayé de l’attraper, mais je n’ai pas réussi à serrer correctement mes doigts.

« Feu ! » a alors hurlé Éléonore.

Un homme a appuyé sur les touches d’un émetteur et j’ai entendu une explosion lointaine. J’ai essayé de regarder sur l’écran qui montrait l’arrière du train, mais on était trop loin pour voir quoi que ce soit.

En revanche, je voyais très bien ce qu’il y avait sur l’écran relié à l’avant du train, parce que les phares éclairaient bien ce qui se trouvait en face : le bout du tunnel.

Et pas le bout dans le sens où il aurait débouché à ciel ouvert, mais un cul-de-sac, parce qu’il s’était effondré des années plus tôt.

J’ai hurlé en essayant de pointer l’écran du doigt. À côté, un compteur de vitesse indiquait 182 km/h.

« Ça va aller, a fait un homme sans paraître s’inquiéter.

— Non ! » ai-je crié.

La fin se rapprochait rapidement. Le compteur indiquait maintenant 189 km/h.

Et puis il a encore monté, et il y a eu un grand moment de silence.

C’était étrange, parce que je n’avais pas vraiment fait attention au bruit avant, vu qu’il était régulier : c’était simplement le son du train qui roulait contre de vieux rails.

Là, je n’entendais rien à l’extérieur. Les écrans n’affichaient que du bruit blanc. Le compteur de vitesse, quant à lui, était bloqué à 191,7 km/h précisément.

« Qu’est-ce que... »

L’homme qui voulait me passer sa veste l’a ramassée par terre et me l’a mise sur les épaules, avant de fermer un bouton devant.

« Éléonore ! a demandé un type. On peut enlever nos cagoules devant elle ?

— Allez-y », a-t-elle répliqué en revenant du poste de pilotage. Derrière elle, à travers la vitre qui donnait sur l’extérieur, je ne voyais que du brouillard. « On va la tuer, de toutes façons. »

L’espace d’une fraction de seconde, j’ai pris peur, mais j’ai vu son sourire et j’ai compris qu’elle plaisantait.

15

« On m’a déjà raconté ça, commente John. Qu’elle faisait de drôles de blagues.

— Elle a un sens de l’humour bizarre, oui. Rien que son nom, déjà.

— Comment ça ? »

La jeune femme hausse les épaules et avale la moitié de son verre d’eau, avant de reprendre :

« Elle est anarchiste. Trotsky, c’est en référence aux évènements de Cronstadt, il y a plus de deux siècles. Trotsky avait réprimé l’insurrection ; c’était une polémique récurrente à l’époque où elle était jeune.

— À ce propos, c’était une vampire ou pas ?

— Je ne peux pas dire.

— Vraiment ? demande John, manifestement étonné.

— Ce n’est pas que je ne sache pas. Elle pense que ça ne regarde qu’elle et je ne vois pas pourquoi je vous le révélerais.

— Désolé, je ne voulais pas dire que...

— Il n’y a pas de mal. On en était où ?

— Ils voulaient enlever les cagoules.

— Ah ! Oui. Ils l’ont fait, finalement. »

16

Je me suis alors rendue compte que la personne qui m’avait passé sa veste était une femme, mais c’est à peu près tout ce dont je me souviens d’eux, parce qu’immédiatement après Éléonore leur a demandé si elle pouvait me parler seule.

Ses camarades ont fait un signe de tête et sont allés s’isoler dans l’autre wagon. Une fois qu’on s’est retrouvées toutes les deux, elle s’est assise en face de moi. Elle a sorti une cigarette de sa poche et me l’a tendue. Une fois encore, à cause de mon incapacité à refermer mes mains, elle a fini par terre.

« Ne t’en fais pas, a-t-elle dit en la ramassant, puis en me la mettant dans la bouche. Ça ne durera pas.

— On est où ? » ai-je demandé, ce qui a provoqué une nouvelle chute de tabac.

Elle a repris la cigarette et a soupiré.

« À moins que tu ais vraiment besoin de fumer maintenant, je crois qu’il vaudrait en fait mieux attendre un peu, d’accord ?

— On est où ? ai-je répété.

— On appelle cet endroit l’Unterwelt, a-t-elle dit en se dirigeant vers la porte coulissante.

Unterwelt ?

— Ça veut dire le sous-monde. Quelque chose comme ça. L’allemand, ça fait plus classe.

— De quoi vous parlez ?

— Je vais te montrer. »

Elle a ouvert. Comme à travers la vitre, je n’ai aperçu que du brouillard. Tout était blanc, comme si on était au milieu d’un nuage. On ne voyait même pas de sol, nulle part.

Elle a refermé et s’est tournée vers moi.

« Il vaut mieux éviter de tomber. C’est un endroit... spécial. Si tu vois ce que je veux dire. »

Elle m’a fait un clin d’œil, et j’ai alors remarqué que, si elle avait toujours un œil complètement blanc, ce n’était plus le même. Je lui ai fait la remarque et elle a hoché la tête.

« On est entre la vie et la mort, ici. J’ai un œil qui voit de ce côté et... le deuxième de l’autre. C’est pratique pour diriger le train, mais ça file de ces migraines...

— Entre la vie et la mort ? Un peu comme... les vampires ?

— Non », a-t-elle répondu en se mettant un bandeau sur l’œil qui était de l’autre côté. « Rien à voir. Les vampires restent dans le monde des vivants. Là, c’est plus... les spectres, je pense. Je n’ai jamais trop mis le pieds dehors mais certaines choses... enfin, il vaut mieux que le train soit blindé.

— C’est quoi, ce train ? ai-je demandé. Vous êtes qui ? Pourquoi vous avez fait sauter l’usine ? »

Elle a grimacé, manifestement peu enthousiasmée par l’idée d’avoir à répondre à mes questions. Heureusement pour elle, un miaulement venant de derrière moi lui a fait gagner un peu de sursis.

Elle est passée dans mon dos et est revenue avec un chat noir dans les bras.

« Léna, a-t-elle dit, je te présente Schrödinger.

— Miaou », ai-je dit en tendant mes bras, oubliant encore une fois que je ne pouvais pas me servir de mes mains. Éléonore a posé le chat sur mes genoux.

Je n’ai plus pensé aux questions que je me posais pendant quelques minutes. Je suis complètement gaga dès que je vois un matou.

17

John est en train de sourire. La jeune femme hausse les épaules.

« Je sais, je sais, ça va nuire à ma réputation.

— C’est juste que... quand on vous voit prendre la parole en public, on a du mal à imaginer ça.

— Et le pire, c’est quand c’est des chatons. Ils sont tout petits...

— J’avais déjà du mal à croire que Lénina, la superbe oratrice des Assemblées Générales puisse avoir été si... si.... je ne sais pas...

— Ignorante ? Naïve ? Humaine ? demande la mort-vivante. Vous savez, je le suis toujours plus ou moins. Ce n’est pas parce que j’ai appris à parler en public que j’ai tellement changé. Évidemment, je suis un peu moins ignorante, quand même. À l’époque, je ne savais même pas ce qu’était la CS5I. »

18

« CS5I », m’a expliqué Éléonore pendant que je caressais le chat comme je le pouvais avec mes doigts engourdis, « ça veut dire Commission Surnaturelle de la Cinquième Internationale. L’idée, c’est que la situation actuelle fait qu’il est impossible de défendre nos positions concernant les vampires en restant dans le cadre de la loi. On a besoin d’une certaine spécificité dans nos moyens d’actions.

— Comme le train blindé ?

— Voilà.

— Et c’est quoi, vos positions ?

— En gros, ce que je t’ai déjà dit : on ne juge pas par rapport à ce que tu es, mais ce que tu fais. Un vampire qui tue un humain est un assassin comme le serait un humain. Ni plus, ni moins.

— Mais vous, vous posez bien des bombes... »

Elle a souri.

« C’était une action un peu... aventureuse, je dois l’admettre. Mais c’était nécessaire.

— Pourquoi ?

— Actuellement, il y a deux possibilités : soit les vampires dominent et écrasent le reste, en se plaçant comme des dieux au-dessus de l’humanité ; soit les vampires sont exterminés, tandis que les humains vivent cloîtrés à l’intérieur de villes forteresses gouvernées par des dictateurs locaux.

— Vous êtes pour les vampires ? ai-je demandé.

— Tsss, a-t-elle fait. Laisse-moi finir, plutôt que de dire des bêtises.

— Désolée.

— Nous pensons que ces deux possibilités ne sont finalement que les deux faces d’une même pièce. Et nous pensons que, pour qu’une véritable alternative apparaisse, il était temps de les faire sauter. Tous les deux. Enfin, techniquement, on en a fait sauter vingt de chaque camp. Ça reste une victoire limitée.

— Et des assassinats, ai-je dit.

— Ce n’est pas nous qui avons tiré en premier. Globalement, et même pour ce soir.

— Comment ça ?

— Les deux camps s’en sont pris à toi, non ? Avant même de s’affronter. »

J’ai hoché la tête.

« C’est vrai. Merci, au fait. Sans vous, je suppose que je serais morte. »

Schrödinger est descendu de mes genoux et est reparti vers l’arrière du wagon. Éléonore a jeté un coup d’œil à mes jambes et a soupiré.

« Entre le sang et les poils de chats...

— Mais vous voulez quoi, vous ? » ai-je repris, ignorant sa parenthèse sur l’état de mes vêtements. « Comme véritable alternative ?

— Le socialisme, a-t-elle dit en souriant. What else ? »

19

« Une seconde, demande Lénina. Quelle heure il est, maintenant ?

— Un peu moins de la demi.

— Il ne faut vraiment pas que je tarde. On a rendez-vous à minuit trente.

— Vous allez vraiment le faire ? demande John.

— Vous étiez à l’Assemblée Générale, non ? demande la mort-vivante en terminant son verre d’eau. Vous avez vu ce qui a été voté.

— Mais quand même... prendre l’Élysée... »

La jeune femme a un sourire radieux, dévoilant deux canines supérieures légèrement proéminentes.

« Ouais, dit-elle. Putain, il y a deux ans, je ne pensais même pas que je pourrais remettre un jour les pieds à Paris. Bon, j’en étais où, déjà ? »

20

« Nous sommes contre toutes les oppressions, m’expliquait Éléonore. Et il se trouve qu’elles sont généralement liées. Regarde, toi par exemple.

— Moi ? ai-je demandé, un peu surprise.

— Avec la paranoïa contre les vampires, on garde les monstres hors des villes. Mais finalement, une fois qu’on a construit un mur, pourquoi ne pas mettre de l’autre côté tous les gens qu’on ne peut pas cadrer ? Comme les putes et les travelos, par exemple ?

— Hé ! ai-je protesté, parce que je n’aimais pas le terme.

— Résultat, tu te retrouves obligée de vendre ton corps, vulnérable au premier connard venu. Et finalement tu te retrouves.... vampire. La boucle est bouclée. »

J’ai baissé la tête. J’avais du mal à réaliser ce que j’étais devenue.

« La peur et la haine enrichissent les vendeurs de canons et de systèmes de surveillance. Tout est la faute des vampires, c’est bien commode, pas vrai ? Ça justifie tout. Les morts-vivants sont un danger pour la démocratie ? Pour protéger la démocratie, il faut une dictature.

— Mais tout de même, ai-je protesté. Les vampires... »

Je n’ai pas terminé ma phrase, me rappelant que j’en étais moi aussi dorénavant une. Il y a des vérités qui ont vraiment du mal à se faire un chemin dans votre cerveau.

« Tu m’as l’air d’une fille plutôt sympa, a dit Éléonore. Pour commencer, tu n’as pas essayé de bouffer mon chat. Pourtant, si on se met à t’expliquer que tu es un monstre, à te chasser, à te laisser seule, livrée à toi-même, avec le meurtre comme seule solution pour survivre, je ne suis pas sûre que tu ne deviennes pas un monstre à ton tour.

— Peut-être », ai-je admis en baissant la tête, un peu abattue.

La révolutionnaire s’est assise à côté de moi et a posé une main sur mon épaule.

« J’ai dit « si ». Avec des « si », Paris serait enfermée dans une bouteille et pas derrière une muraille.

— Vous allez faire quoi de moi ? Maintenant que j’ai vu vos visages ?

— Je ne sais pas. Tu feras ce que tu veux. Mais il y a un truc qu’on oblige les gens dans ton cas à faire... »

Elle s’est levée et a ouvert un tiroir. Elle m’a tendue une brochure reliée, puis l’a retirée avant que je ne puisse lever la main.

« On va te forcer à lire ça, mais ça attendra que tu récupères l’usage de tes doigts.

— C’est quoi ? De la propagande ?

— Ouais, a-t-elle dit en souriant. Il y a de ça. »

Elle s’est rassise à côté de moi et a enlevé quelques-uns des poils de chats qui s’étaient collés sur mes bas.

« C’est surtout, a-t-elle ajouté en poursuivant son activité, que ça peut t’être utile. Pour l’instant, tu ne réalises sans doute pas trop, mais dans quelques jours l’idée d’être devenue un vampire va te tourner dans la tête et tu ne sauras pas comment gérer ça. Il n’y a pas de remède miracle, mais ça peut donner des pistes pour répondre à quelques unes de tes questions. »

J’ai incliné la tête. Effectivement, une brochure ne serait pas de trop. À vrai dire, même un manuel en dix tomes, je n’aurais pas craché dessus.

« Cela dit », a ajouté Éléonore, qui m’enlevait toujours un à un les poils de chat, « j’ai l’impression que tu as déjà merveilleusement réussi une première transformation et qu’une seconde ne devrait pas te poser problème ».

Je me suis mise à rigoler. Elle n’a pas eu l’air de comprendre pourquoi. Je lui ai expliqué :

« Je pensais qu’avec la brochure, tu voulais me « draguer » au sens imagé, me recruter. Maintenant, je me demande si ce n’était pas plutôt au sens propre. »

21

« Bon, dit Lénina. Je suis désolée, mais il faut que j’y aille. De toutes façons, ça commençait à devenir un peu trop intime.

— Attendez ! proteste le journaliste. Vous deux...

— Je ne sais pas si ça vous regarde. »

John sourit et éteint le magnétophone. Puis il regarde à nouveau la jeune femme avec un air complice.

« Vous pouvez me le dire. Vous avez rejoints la CS5I parce que... Trotsky et vous... »

Lénina hausse les épaules, manifestement un peu gênée.

« Ça a peut-être joué un rôle, admet-elle.

— Alors, s’il vous plaît... je vous promets que ça restera un secret entre nous...

— Quoi ?

— Tout à l’heure, vous avez évoqué les rumeurs selon lesquelles elle serait encore en vie... vous devez savoir si c’est vrai ou pas, je suppose ? »

La jeune femme baisse la tête, arborant soudainement un air lugubre. Elle se reprend aussitôt pour montrer une expression neutre, mais le journaliste a sa réponse.

« Merci, en tout cas, dit-il. J’espère qu’on pourra se recroiser...

— Ça risque d’être... compliqué... », explique la jeune femme, l’air pensive, en enfilant son manteau. « Cela dit, vous pourriez m’accompagner.

— Je ne sais pas si ce serait très prudent...

— Ça devrait aller. On va juste, quoi ? Prendre l’Élysée ? Ça ira comme sur des roulettes. »

John a un petit sourire nerveux et secoue la tête dans un signe de dénégation.

« Vous vous êtes tous donnés rendez-vous pour planifier l’assaut sur l’Élysée. Vous y allez comme à un pic-nique. Et il y a dix minutes, vous parliez de caresser un chat ?

— Du calme. Je suis sérieuse quand je dis que ça va bien se passer. La plupart des dirigeants se sont tirés quand le vent a commencer à tourner. Vous ne voulez pas venir ? Au niveau journalistique, ce serait intéressant. Plus que de savoir ce que je pense d’Éléonore. »

John secoue une nouvelle fois la tête.

« Non, vraiment. Je préférerais éviter.

— D’accord. Comme vous voudrez. Au revoir.

— Au revoir. »

L’homme regarde la jeune femme partir, puis attrape sa veste pour sortir à son tour. Il est satisfait : la soirée a été riche en informations.

22

John déverouille la porte de chez lui et entre. Il enlève ses chaussures, puis ouvre un placard et pose son manteau sur un cintre ; mais au lieu de refermer la porte, il pousse la cloison du fond, qui pivote et mène vers un escalier mal éclairé.

Il descend et arrive dans une petite pièce qui ne contient pour ainsi dire qu’une table en bois chargée de matériel électronique et un fauteuil.

Il s’assoit sur ce dernier et tape un numéro sur un émetteur, avant de décrocher le combiné. Le petit écran indique « connexion établie », puis « chiffrage en cours ».

« Oui ? » dit finalement l’homme. « Bonjour, monsieur. C’est John.

— ...

— Elle a mordue à l’hameçon. Ma couverture de journaliste était parfaite.

— ...

— Oui, dit-il en sortant le magnétophone de sa poche. J’ai l’enregistrement. Je vous l’envoie tout de suite. Il y a des informations... intéressantes sur elle.

— ...

— Non, elle ne savait rien sur Trotsky. Elle n’a pas voulu me dire si c’était une mort-vivante ou pas. Mais si elle était en vie, je pense qu’elle aurait eu des nouvelles. Elle n’avait pas l’air joyeuse.

— ...

— D’accord, je vous envoie l’enregistrement. Au fait, vous êtes au courant pour l’Élysée ?

— ...

— Je sais que ce n’est qu’un symbole, mais quand même...

— ...

— Vous avez raison, sans elle, la CS5I ne sera plus une menace.

— ...

— Vous pensez que ça va suffire à arrêter la révolution ?

— ...

— Bien, je vous fais confiance. Si vous me dites que les choses vont revenir à la normale, je vous crois.

— ...

— Oui, je vous envoie ça tout de suite. Au revoir, monsieur. »

John raccroche le combiné et sourit. Les nouvelles sont plutôt bonnes, se dit-il en sortant le câble qui permet de relier le magnétophone à son PC.

Mais avant qu’il ne puisse le brancher, quelqu’un a passé son bras sous sa gorge et le fait basculer en arrière. John s’écroule par terre, sur le dos. Une botte vient se poser fermement sur son thorax, l’empêchant de se relever.

« Tsss, fait l’ombre qui se trouve au-dessus de lui. Lénina est gentille, mais elle parle trop. »

John plisse les yeux et essaie de distinguer les formes. La silhouette semble en train de visser un silencieux sur un pistolet.

« Qui... qui êtes vous ? Je vous en prie, ne me tuez pas !

— Ce n’est pas à moi qu’il faut en vouloir », réplique la femme en le fixant dans les yeux. John remarque alors qu’une des orbites est complètement blanche et se met à paniquer. « C’est à cause d’elle que tu en sais trop.

— Je vous en supplie... Pitié...

— Pitié ? À cause des types pour qui tu bosses, j’ai passé un mois dans ce putain d’Unterwelt. Ça m’a un peu mise sur les nerfs.

— Mais vous n’êtes pas comme eux, pas vrai ? Je sais que vous ne feriez pas ça... Parce que si vous me tuiez, vous deviendriez pareille ! »

Éléonore parait hésiter. Puis elle écarte son arme.

« C’est vrai, admet-elle. Je n’avais jamais vu ça comme ça. Je ne peux pas le faire, tu as raison. »

John parvient à reprendre un peu sa respiration, légèrement soulagé. Mais d’un geste vif, la révolutionnaire déplace à nouveau son arme et lui loge une balle dans le front, produisant uniquement une petite détonation étouffée. Elle a le sourire joyeux de celle qui a fait une bonne blague.

Il faut l’admettre, elle a un sens de l’humour bizarre.

mardi, décembre 21 2010

Révolution avec un vampire (partie 1)

Comme annoncée dans le billet précédent, voici la première partie de Révolution avec un vampire, une nouvelle qui date un peu mais que je n'ai jamais publiée, légèrement inspirée comme son nom l'indique d'Entretien avec un vampire, d'Anne Rice, mais quand même d'assez loin...


1

« Alors, vous voulez que je vous raconte l’histoire de ma vie ? »

John dévisage son interlocutrice ; il semble un peu intimidé. Puis il sort un magnétophone numérique et le pose sur la table.

« Oui. Ça me semblerait intéressant. Surtout dans la période actuelle.

— Vous êtes journaliste, c’est ça ?

— Je travaille pour le New York Worker. »

La jeune femme — ou en tout cas, elle paraît jeune — hoche la tête. Elle connaît le journal, de nom.

« Vous aurez assez de batterie ? demande-t-elle. J’ai peur qu’on n’ait pas de courant avant un jour ou deux. »

John acquiesce. La seule chose qui l’ennuie, c’est l’absence de lumière dans l’appartement ; ainsi que l’absence de chauffage, surtout que les vitres des deux fenêtres de la pièce ont été brisées. Sur un mur et au plafond, des impacts de balles donnent un indice sur la façon dont elles l’ont été.

« Vous m’avez suivie ici, hein ? demande la femme.

— Oui. Je suppose qu’on peut dire ça. Vous aviez l’air... fascinante, dans l’assemblée. Vous vivez ici ?

— Non. C’est juste pour ce soir. On commence ?

— D’accord.

— D’abord, je suis une vampire. »

John incline la tête.

« Oui. Je m’en doutais.

— Je commence par cette partie ? Comment j’en suis devenue une ?

— Comme vous voulez.

— Tout a commencé en 2120. J’étais plus jeune que vous ne l’êtes. J’étais déjà une femme, à l’époque. »

John fronce les sourcils, intrigué par la formulation de la phrase.

« Comment ça, déjà une femme ?

— La transformation en vampire a été ma deuxième... révolution personnelle. »

2

Cette seconde transformation, celle qui m’a vue passer du côté des créatures de la nuit, a eu lieu deux ans après la première.

Je suis née de sexe masculin. Je ne me suis jamais sentie bien comme un garçon. J’ai commencé à me travestir assez tôt, sauf que « travestir » n’est pas le bon terme, parce que pour moi, c’était m’habiller normalement. Les changements sérieux ont commencé à vingt-et-un ans, quand je me suis procurée des hormones et que j’ai abandonné le prénom que m’avaient donné mes parents pour « Léna ».

En 2120, cela faisait deux ans. Cette époque n’est pas le passage le plus agréable de mon existence. Dans l’impossibilité de trouver un emploi normal, j’étais plus ou moins forcée de me prostituer. J’avais vécu à Paris même, à un moment, mais j’avais été exclue de la ville et inscrite sur la liste noire à cause de ça. La prostitution n’était pas bien vue, ici. Ce n’est qu’il y a quelques mois que j’ai pu à nouveau mettre les pieds dans la capitale.

3

« Je vais peut-être trop vite ? demande la jeune femme, voyant que son interlocuteur a l’air de ne pas suivre.

— C’est juste... il était possible de vous exclure d’une ville ?

— Ah, c’est vrai, vous êtes américain. Ça ne fonctionne pas pareil, là-bas. C’est un pays vampiriste, c’est ça ?

— Oui. Mourir pour en nourrir un est vu comme un honneur. Et comme une chance : c’est la possibilité d’en devenir un à son tour.

— Le rêve américain... Ce n’est pas vu comme ça en Europe. Depuis que les vampires ont commencé à apparaître, ils ont toujours été chassés. Les grandes villes se sont protégées en se fermant à l’extérieur. Elles ont construit de grandes murailles et ont mis des postes à l’entrée pour empêcher les morts-vivants d’y pénétrer. Ensuite, il n’a pas fallu longtemps pour se rendre compte qu’il n’y avait pas que les buveurs de sang qu’on pouvait bannir de cette manière : les délinquants, les criminels, les traîtres... Pour les prostituées, ça variait beaucoup d’une ville à l’autre. »

4

Après mon exclusion de Paris, j’avais dû me réfugier en banlieue. C’était un vrai désert, le far-west. Il y avait tous les exclus, les marginaux. La plupart des immeubles étaient vétustes, peu avaient l’électricité. Je vivais dans un appartement pas très différent de celui dans lequel on se trouve actuellement, mais c’était en permanence. Et je n’étais pas une vampire, à l’époque. J’avais froid.

Je me suis faite agresser à de nombreuses reprises, verbalement et physiquement. C’était dur.

Le pire, c’était d’avoir à me prostituer. Pas l’acte sexuel en lui-même, finalement, mais les heures et les heures passées à me geler, la nuit, sous les neiges et les tempêtes, avec ma mini-jupe pour attirer les clients.

Un soir, un homme bien sapé est venu me voir. Il avait l’air un peu bourgeois. Ce n’était pas si rare, en fait : beaucoup de types sortaient de la capitale fortifiée pour aller voir des putes. Je pense que les femmes et les amis d’un paquet d’entre eux auraient été étonnés de ce qu’ils me demandaient de faire avec ce que j’avais encore entre les jambes, vous voyez ce que je veux dire ?

Celui-là m’a amenée à côté d’une station de métro en ruine, avant de me faire monter des escaliers métalliques vers une vieille usine désaffectée depuis longtemps.

J’avais déjà couché avec un client là-bas, parce qu’il n’y avait personne, d’ordinaire. La seule fois où j’avais vu du monde, c’est quand un groupe punk industriel était venu faire un concert devant cinquante personnes.

La seule fois... avec ce soir en question : à l’intérieur de l’usine, il y avait une trentaine de personnes. La majorité était des hommes, mais il y avait aussi quelques femmes. J’ai commencé à flipper, évidemment, mais au départ je pensais que ça allait être sexuel.

J’ai réalisé que je me trompais quand je les ai vus sourire, parce que les humains n’ont pas des dents comme ça.

C’est à ce moment que j’ai vu avec horreur qu’il y avait déjà deux cadavres par terre. Je me suis mise à crier, j’ai essayé de me débattre, mais l’homme qui m’avait amenée m’a bloqué les bras. Un autre homme — enfin, un vampire — s’est approché de moi et m’a giflée pour me faire taire. Je me suis mise à sangloter tandis qu’il déchirait mon haut, exposant ma poitrine. Elle n’était pas très généreuse, mais il a quand même mordu dedans.

5

« Les vampires mordent vraiment ? demande John. J’ai toujours cru que c’était une légende.

— Vous avez raison. Les dents... bon, disons que ça fonctionne quand il n’y a rien d’autre. La plupart du temps, un scalpel ou une seringue sont plus pratiques. Ça laisse moins de marques et on en... on en perd moins.

— C’est bien ce qu’il me semblait.

— Les traditionalistes, par contre, refusent d’utiliser autre chose. Ils considèrent qu’il n’y a pas autant d’osmose avec sa proie, que ce n’est pas aussi sauvage. »

6

Je paniquais, évidemment. J’essayais de donner des coups de coude, de pied, mais l’homme qui me bloquait avait une telle force que ça ne servait à rien. Mon énergie vitale me quittait par la blessure que j’avais à la poitrine. Il y avait du sang partout sur mes vêtements, je le sentais couler, chaud et gluant, le long de mon ventre et de mes jambes. L’homme qui m’avait mordue en avait avalé une partie et un de ses camarades léchait ce qui coulait.

Une femme s’est approchée de moi par le côté et m’a pris le poignet gauche. Elle m’a mordue à son tour et a commencé à avaler le flux qui sortait de la coupure. À ce moment là, celui qui me tenait a planté ses dents dans mon cou. C’est là que j’ai réalisé que j’allais mourir. Avant, je pouvais encore me persuader qu’ils se contenteraient de me prélever un peu de sang, mais le cou, c’était fini.

J’ai perdu conscience relativement rapidement, mais ça a été bizarre. J’étais horrifiée, j’avais mal, je pleurais, mais il y avait aussi une sorte de plaisir, de soulagement. Une fois que j’ai su que j’allais mourir, que je m’y suis résignée, vous comprenez ?

7

John hoche la tête. Il sort une cigarette de son manteau et la met dans sa bouche.

« Vous permettez ? demande-t-il.

— Bien sûr. Allez-y. »

Il allume sa cigarette. Inspire une bouffée de tabac. La souffle.

En face de lui, la jeune femme a arrêté de parler. Elle cherche ses mots, ou peut-être hésite-t-elle sur ce qu’elle doit dire.

« Ce que vous dites sur le plaisir, dit John. J’ai vu ce témoignage de la part de beaucoup de personnes, même si la plupart n’étaient pas allées aussi... loin... que vous. C’est souvent comparé à un orgasme.

— Je dirais plutôt que je planais. Mais c’est peut-être aussi parce que j’avais perdu beaucoup de sang.

— Et ensuite ? Vous vous êtes réveillée ?

— Oui. J’ai fait partie de la fraction qui se relève. Il n’y en a pas beaucoup.

— Ça dépend de quoi ?

— Je crois que personne n’en sait trop rien. La plupart du temps, les victimes de vampires meurent. Parfois, certains... sont des non-morts. On sait comment éviter ça — la décapitation ou le pieu dans le cœur — mais c’est à peu près toute l’étendue de nos connaissances. Des miennes, en tout cas.

— Et votre réveil ? Il a été comment ? »

8

Douloureux.

Extrêmement douloureux.

Si j’avais pu hurler, je l’aurais fait, mais je n’arrivais pas à bouger le moindre muscle. C’est souvent le cas : il y a une période de quelques minutes pendant lequel le cerveau doit s’habituer au changement. Ce n’est pas un moment agréable, croyez-moi. C’était l’enfer, sauf que j’étais toujours dans mon corps.

Petit à petit, la douleur s’est atténuée et j’ai pu ouvrir les yeux. Je gisais par terre, maculée de sang. J’entendais mes agresseurs, mais je ne les voyais pas. Ils semblaient être dans la pièce voisine, ou peut-être à l’étage. Ils parlaient dans une langue que je ne comprenais pas. Peut-être du latin, quelque chose comme ça. C’était un de ces groupes de vampires vieux jeu.

Je suis parvenue à bouger à nouveau et j’ai essayé de me relever, remerciant le Ciel d’être encore en vie ; même si je n’y avais jamais cru.

J’espérais pouvoir m’enfuir discrètement et aller trouver de l’aide. Même dans une ville sans foi ni loi, ce n’était jamais totalement impossible de tomber sur un type honnête qui vous filerait un coup de main dans la perspective de pouvoir abuser de vous par la suite.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Je me suis écroulée par terre, lamentablement. Je n’arrivais pas à contrôler précisément mes mouvements. Je ne sentais rien dans mes doigts.

Là, j’ai réalisé avec horreur que j’étais devenue une zombie.

9

John fait tomber sa cendre dans un gobelet en plastique, tout en regardant la jeune femme qui se trouve en face de lui. Même s’il la distingue mal dans l’obscurité, il la trouve belle.

« Vous ne ressemblez pas à une zombie.

— Il n’y pas vraiment de différence entre vampire et zombie. Mis à part peut-être les goûts culinaires : certains se contentent du sang, d’autres mangent aussi les organes. Pour certaines personnes, c’est une différence de classe.

— De classe ?

— Les vampires sont les morts-vivants bourgeois ; ou aristocrates, c’est selon. Les zombies sont les prolétaires.

— Vous préférez que je vous appelle « zombie » ? » demande John.

La mort-vivante sourit et secoue la tête.

« Je m’en fiche. Pour moi, c’est juste deux mots pour dire la même chose. Mais à ce moment là, je craignais d’être devenue une caricature de zombie sans cerveau, incapable de marcher correctement. En réalité, c’était juste une conséquence de l’adaptation à mon nouveau corps. Il ne faut que quelques minutes pour réapprendre à bouger ses membres, mais plusieurs jours pour le faire aussi précisément qu’avant. »

10

J’ai finalement réussi à me relever à peu près et à boitiller vers la sortie. J’espérais ne pas avoir fait trop de bruit, que les vampires ne m’auraient pas remarquée.

Quand je suis arrivée à l’air libre, me préparant à l’épreuve délicate qui consistait à descendre les escaliers, je me suis retrouvée nez à nez avec une vingtaine de types en uniforme noir. Ils étaient armés de mitraillettes et portaient un brassard blanc à l’épaule, avec une croix rouge dessus.

Quand je dis une croix rouge, je ne sais pas si c’est clair. Ce n’était pas la croix rouge de la Croix Rouge, vous voyez ? C’était celle des templiers.

Malgré ça, même si j’avais déjà entendu parler de ce genre de groupe fanatique et qu’ils ne m’inspiraient pas trop confiance, j’ai cru qu’ils allaient m’aider.

C’était oublier ma nouvelle condition.

« C’est l’une d’entre eux ! » a hurlé le chef.

Ils ont commencé à tirer.

De manière étonnante, dès que je l’ai entendu parler, j’ai compris que ça allait mal tourner et j’ai eu un semblant de réflexe ; le seul problème c’est que, je vous le rappelle, je ne maîtrisais pas vraiment mon corps.

Dans l’idéal, si j’avais été un de ces vampires à l’agilité d’un chat, j’aurais sauté au-dessus de la rampe et me serais rétablie impeccablement quatre mètres plus bas. Là, j’avais plutôt l’agilité d’un chat à qui on aurait coupé les moustaches. J’ai essayé de passer par dessus mais j’ai foiré mon coup et les types ont commencé à me canarder.

Le mauvais côté, c’est que ça a achevé de me démolir. Le bon coté, c’est que le recul a suffi à finir de me faire basculer et que j’ai pu m’enfuir comme ça. Plus ou moins.

La suite, sur le coup, je ne l’ai pas trop comprise, parce que j’ai fermé les yeux, vaguement senti un choc qui aurait dû me tordre de douleur et entendu un tonnerre de tous les diables ; quand j’ai rouvert les yeux, un peu après, il faisait sombre.

C’est plus tard que j’ai réalisé que j’étais tombée sur une bouche d’aération de métro, que l’impact — aidé par la rouille — avait fait s’écrouler la grille et que j’avais terminé ma chute une dizaine de mètres plus bas.

Sur le coup, j’étais surtout K.O.

Quand j’ai un peu repris mes esprits, j’avais mal, il y avait des coups de feu au-dessus de moi et j’ai réalisé que, plus près, trois personnes avaient des armes pointées vers moi.

« Ça va, a fait une voix derrière eux. Je m’en occupe, on s’en tient au plan prévu. »

Ils sont repartis en courant dans le couloir et une femme s’est agenouillée à côté de moi.

« Ngrk », ai-je gargouillé.

Elle m’a regardée dans les yeux et j’ai pu voir qu’elle n’en avait qu’un de valide. L’autre était tout simplement blanc. C’était étrange, parce qu’il semblait quand même regarder quelque chose. Je pense que c’était à cause de sa façon de bouger, comme s’il suivait quelque chose que personne ne pouvait voir.

« Ngrk aussi, a-t-elle dit. Tu permets que je regarde tes quenottes ? »

Elle a introduit ses doigts sous mes lèvres et a hoché la tête en connaisseuse.

« Elles sont petites, mais ça m’a l’air de dents de mort-vivant. Mort-vivante toute fraîche, je dirais. Tu as de la chance, tu sais ? »

Je n’ai rien essayé de répondre. Je n’étais pas persuadée de partager son point de vue. Elle a semblé s’en rendre compte.

« D’accord, ce n’est peut-être pas ce que tu te dis pour le moment. Mais disons que t’as de la chance de m’être tombée dessus. Littéralement, en plus. Bouge pas, d’accord ? »

J’ai obéi. Je n’aurais rien pu faire d’autre, de toutes façons. L’essentiel de mes os avaient dû être brisés pendant la chute et j’étais déjà à moitié morte avant.

Elle est revenue, une trousse à pharmacie à la main. Elle a sorti un scalpel et une pince.

« C’est comme dans les westerns, a-t-elle dit. Il faut que je te retire les balles. »

11

« Je peux vous poser une question ? » demande John.

La mort-vivante hoche la tête et se lève.

« Allez-y. Vous voulez quelque chose à boire ? »

Le journaliste la suit du regard tandis qu’elle se dirige vers la cuisine. Il semble hésiter.

« Il y a quoi ? demande-t-il.

— De l’eau. Si ça n’a pas été coupé aussi.

— Ça fera l’affaire, je suppose.

— C’était quoi, votre question ? demande la jeune femme en revenant avec deux verres à la main.

— Je croyais que vos blessures guérissaient seules. Il faut quand même que vous retiriez les balles ?

— Normalement, non. Mais ceux qui sont confrontés à des vampires et ont les moyens utilisent des munitions en argent. Elles neutralisent nos pouvoirs et nous sont toxiques. Là, il fallait enlever celles qui n’étaient pas ressorties. »

12

La femme a commencé par se couper au poignet avec le scalpel et m’a fait boire une quantité importante de sang. Je me suis remise à planer. Le sang a cet effet-là sur nous, quand on le prend en grande quantité. Vampires, zombies, pas de différence : nous sommes tous des junkies.

Ça m’a servi d’anesthésiant, sur le coup, et je n’ai presque pas senti quand elle m’a retiré la demi-douzaine de balles qui s’étaient réparties à différents endroits de mon organisme. Mes synapses n’avaient pas non plus dû finir de se reconnecter après ma transformation post-mortem, ce qui, au moins pour la douleur, a été un soulagement. Les fois suivantes où j’ai dû me faire retirer des projectiles, ça a été plus douloureux.

Ensuite, elle m’a soutenue et m’a aidée à me lever. J’ai alors réalisé qu’il y avait un train blindé sur les rails du métro. C’était une vision surprenante, surtout que j’étais presque sûre que le tunnel était bouché un peu plus loin. Il y avait deux wagons en plus de la locomotive. L’engin était impressionnant.

Elle m’a conduite à l’intérieur et m’a fait m’asseoir sur un siège métallique. Je me suis dit que j’allais mettre du sang partout et que ça allait tacher. Vu ma situation, ce n’était pas forcément le problème le plus prioritaire, mais on ne contrôle pas vraiment le fil de ses pensées.

Une fois assise, j’ai regardé un peu la décoration. C’était un beau foutoir, il y avait des sacs et des armes un peu partout. Quelques écrans étaient disposés sur le mur et montraient des images prises par des caméras situées à l’avant, à l’arrière et sur les côtés du train. À côté d’elles, il y avait une affiche politique qui disait :

« Qu’ils soient vampires ou humains.... contre tous les oppresseurs ! »

En dessous, il y avait une étoile rouge et noire et les lettres « CS5I ». Je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait bien vouloir dire, à ce moment.

« Bon sang, qui êtes-vous ? ai-je demandé.

— Moi ? Je m’appelle Éléonore Trotsky. Ce soir, je suis un peu une Valkyrie.

— Hein ?

— Je relève les camarades morts au combat et les envoie combattre pour le Ragnarok, a-t-elle expliqué. Ou pour le Grand Soir, en fait. Et toi ? C’est quoi, ton nom ?

— Léna.

— J’aime bien. »

Comme elle me dévisageait un peu, ce qui était un peu flippant à cause de son œil mort, j’ai cru qu’elle se demandait si j’étais une femme biologique ou pas, et je me suis sentie obligée de me justifier. Je n’aimais jamais ça, mais avec les clients, c’était nécessaire : si un de ces types payait pour me baiser et réalisait en baissant ma culotte que j’avais un pénis, il risquait de s’énerver et c’était dangereux.

« Léna, ce n’est pas vraiment mon vrai nom... quand je suis née...

— Je me moque de ce que tu as été, a coupé Éléonore. Ou même de ce que tu es. Ce qui compte, c’est ce que tu fais. Et puis, » a-t-elle ajouté en souriant, « tu crois vraiment que Trotsky, c’est mon vrai nom ? »

samedi, août 21 2010

Le test de Rorschach

Voilà un texte que j'ai écrit rapidement et un peu pour «délirer» , entre trois et cinq heures du matin, et qui doit quand même être le troisième texte que j'écris où une trans va voir un psy. Il faudrait que je me renouvelle un peu.


La jeune femme ouvrit d’un geste timide la porte du psychiatre et s’installa en face sur le siège en face de lui.

« Hum, bonjour », fit-elle pour attirer son attention.

Il était effectivement en train de fouiller de façon agitée dans un tas de papiers et n’avait pas semblé se rendre compte de la présence de sa patiente.

« Un instant, madame...

— Dupond.

— Dupond », répéta le psychiatre en fouillant dans la pile de papiers. « Dupond, Dupond, Dupond, Dupond... Ah ! Dupond ! »

Il se tourna d’un air satisfait vers la jeune femme, lui montrant fièrement qu’il avait retrouvé son dossier.

Elle lui rendit son sourire par politesse. Visiblement, ce psy-là semblait encore plus à côté de ses pompes que les autres qu’elle avait eu l’occasion de croiser. Au moins, il avait l’air souriant et était plutôt sexy, avec ses rouflaquettes et son costume bleu. Un peu maigrichon, peut-être.

« Alys Dupond, lut le médecin.

— C’est moi, fit la jeune femme. Et vous êtes le docteur... ?

— Le docteur... répéta le psychiatre. Voyons, vous venez pour... « Dysphorie de genre ». C’est quoi, ça ? Dysphorie de genre ?

— C’est le nom médical pour la transsexualité.

— Oh !

— En fait, il faudrait que vous me signez un papier pour autoriser mon opération.

— D’accord. »

Alys sourit. Au moins, ce psy-là était cool.

« C’est bon ? demanda-t-elle. Vous êtes d’accord ?

— On va faire un test avant, quand même ? Allons, je suis sûr que je les ai vus par là... Ah ! Voilà ! »

Le psychiatre brandit triomphalement une série de planches et les tendit à sa patiente.

« C’est le test de Rorschach ? constata-t-elle. Vous allez vous baser là-dessus pour autoriser mon opération ou pas ? Tout le monde sait que c’est du flan !

— Il a de jolis images, répondit le docteur avec un air bête. J’aime bien les images. Vous voyez quoi ? »

Alys soupira et examina la première planche.

« On dirait une sorte de créature venue d’une autre dimension.

— Vraiment ? demanda le psychiatre en jouant avec le réglage de son fauteuil.

— Ou d’une autre planète, peut-être. Ensuite... Deux clones qui se tapent dans la main. Ou deux frères jumeaux. Sœurs jumelles. Deux personnages pareils, quoi. Rorschach_inkblots.jpg

— Hum-hum », répondit le docteur, qui avait entre temps abaissé le dossier de son fauteuil au maximum.

« Ensuite... Facile ! Deux sorcières transsexuelles ! »

Le psychiatre se redressa et fronça les sourcils, l'air étonné.

« Comment vous savez que ce sont des sorcières ?

— Le chaudron au milieu, montra Alys.

— Ah ! Oui ! Brillant ! fit-il avec un grand sourire.

— Ensuite, un vaisseau spatial rudimentaire. Et puis, un gros papillon. »

Alys reposait l’une après l’autre les planches qu’elle avait déjà examinées sur le bureau.

« Vous êtes sûre que ce n’est pas aussi une créature extra-terrestre ? suggéra le psychiatre.

— Peut-être, admit la jeune femme. Ça expliquerait pourquoi il tient deux fusils.

— Probablement. Vous voulez quel genre d’opération, exactement ?

— Ça ne vous regarde pas », rétorqua Alys sur un ton sec, avant de réaliser qu’elle parlait au psychiatre qui devait décider si, oui ou non, elle aurait droit à cette opération.

« Oh, fit le docteur. Désolé.

— La suivante, reprit Alys, espérant changer de sujet. Je suppose que c’est une sorte de fissure. Une faille. Avec quelque chose qui en sort.

— Vraiment ? demanda le psychiatre en attrapant la planche à son tour. Moi ce que je vois, c’est plutôt...

— Quoi ? demanda la jeune femme.

— Un... enfin... », fit le psychiatre, l’air embarrassé, avant de secouer la tête en grimaçant. « Non, ce n’est pas important. Continuez.

— Des dents. Avec des canines vraiment bizarres. Et la suivante... Hum, je dirais deux mondes qui se chevauchent. Deux mondes parallèles, en quelque sorte. Vous voyez ? »

Le docteur examina la planche et fit une grimace qui voulait sans doute dire non. En tout cas, c’est l’interprétation qu’Alys en fit.

« Vous devez avoir raison.

— Ensuite... Un peu la même chose, sauf que cette fois-ci ils se rentrent dedans. Comme si des bouts d’un monde passaient dans l’autre. Chaque monde étant identique à l’autre, mais en même temps différents.

— Oh, ça, fit le psychiatre sur un ton léger. Ça doit être parce que l’hôpital est bâtie sur une fissure dans le temps et l’espace.

— Vraiment ? demanda Alys.

— Ouais, fit le docteur en faisant tourner son fauteuil. Pas forcément hyper malin de la part des architectes, si vous voulez mon avis. Et cette dernière planche ? »

La jeune femme l’examina un instant, puis fronça les sourcils.

« L’explosion du vortex du temps.

— Quoi ? s’exclama le docteur en lui arrachant la planche des mains. Ce n’est pas possible. Le vortex du temps, c’est quelque chose de solide, de costaud. Il ne peut pas exploser comme ça ! »

Alys haussa les épaules.

« Ce n’est pas de ma faute. C’est ce que je vois.

— C’est mauvais, répondit le psychiatre en chaussant ses lunettes avec un air préoccupé. C’est très, très mauvais.

— Vous êtes vraiment psy ? demanda Alys alors qu’il sortait de la poche intérieur de sa veste un engin bizarre de la taille d’un gros stylo.

— Je suis le Docteur, répondit-il en brandissant devant lui son engin qui faisait maintenant des bruits étranges. Et je crois que nous devrions courir. »


Quelques remarques pour conclure : j'espère que ceux et celles qui connaissent l'auront compris et que ce n'est pas trop obscur pour celles et ceux qui ne connaissent pas, mais le Docteur est supposé être celui de Doctor Who - c'est à dire effectivement pas un psychiatre, mais un Seigneur du Temps.

Je ne pense pas faire de ce texte une vraie nouvelle complète, parce que je ne suis pas très «fanfiction», mais l'idée était évidemment que tout ce qu'Alys voit se produise ensuite.

Bref, je sais pas comment ça rend pour les lecteurs/ices, mais en tout cas moi ça m'a amusée de l'écrire.

samedi, décembre 12 2009

Extrait de nouvelle : Rouge

Un petit extrait d'une nouvelle en cours, qui reprend la thématique des vampires, puisque c'est à la mode. Le personnage principal ressemble pas mal à Lev ; c'est pas uniquement parce que j'aime le recyclage de perso en changeant juste le nom, mais aussi parce qu'au départ j'avais une idée d'un ensemble de nouvelles l'impliquant avec un gang de nanas[1], et que finalement je me suis rendue compte que ça rendait mieux de placer ça dans un univers fantastique/fantasy.


« Tu es sûre que tu veux venir ? » m’a demandée Sandy pour la quinzième fois, alors qu’on marchait dans une rue silencieuse.

Je me suis retenue de grogner. Ça ne lui plaisait manifestement pas que je l’accompagne à son petit meeting. Je ne savais pas trop si c’était par honte de moi ou parce qu’elle avait peur qu’en tant que simple mortelle je me fasse déchiqueter par un loup-garou ou un vampire.

À la réflexion, c’était peut-être un peu des deux.

Là, par une nuit sans lune, sous la seule lumière de l’éclairage public, Sandy ressemblait à une fille ordinaire. Cheveux châtains et longs, pantalon moulant, bottes montantes et manteau long. L’ensemble était noir, la couleur de reconnaissance des surnats. Je n’avais jamais trop su si c’était une question de style ou si c’était pour pouvoir se déplacer dans la nuit sans se faire repérer.

Les nuits de pleine lune, Sandy était en général différente. Plus poilue, pour commencer.

Ma copine était une louve-garou, même si on pouvait avoir tendance à l’oublier une bonne partie du mois. C’était aussi une gouine, et c’était comme ça qu’on s’était rencontrées.

Moi, j’étais pour le coup une fille on ne peut plus ordinaire. Une nat, comme on les appelait maintenant, comme diminutif de « naturelle », en opposition aux diverses créatures surnaturelles. C’était un terme que certaines personnes trouvaient problématique, parce qu’il revenait à poser un groupe comme « normaux » et l’autre comme... ben, autre. Quelques surnats utilisaient le mot infra, mais il était jugée insultants pour les pauvres humains normaux, qui ne voyaient par contre pas ce qu’il y avait d’insultant à se considérer comme seuls représentants de l’humanité et de la normalité.

Perso, ça m’amusait toujours qu’on me dise que j’étais naturelle. Comme si je vivais dans une petite cabane en forêt, ou je ne sais trop quoi, alors que je bossais toute la journée dans un garage et que je me nourrissais quasiment exclusivement de nourriture industrielle.

Quant à normale, n’en parlons même pas.

« Tu sais, a repris Sandy, il y a peu de chances pour qu’il y ait beaucoup de sauvages, mais je voudrais quand même que tu fasses un peu gaffe à ce que tu dis. »

Les sauvages, c’était comme ça qu’on appelait les surnats qui rejetaient leur humanité et préféraient, disons, chasser en forêt pour les loups-garous, et chasser en ville pour les vampires.

Du coup, d’un point de vue étymologique les sauvages étaient un peu à l’exact opposé des naturels, ce que j’avais toujours trouvé débile.

« Ça va, ai-je dit. Je ne vais insulter personne. Et j’ai pris mon crucifix pour éloigner les vampires qui voudraient me percer la carotide.

— Ceux qui sont là-bas ne boivent pas de sang humain. Seulement, Bull, sans vouloir te vexer, des fois, t’as un peu tendance à faire des gaffes.

— Ne t’en fais pas, ai-je répliqué. Avec un peu de chance, personne ne réalisera que je suis une nat. »

Après tout, j’étais tout en noir, moi aussi. Et en cuir : le blouson, les gants, le pantalon et les bottes. J’avais bien le look pour entrer dans ce genre de soirées, après tout.

Et dans les clubs de bikers, accessoirement.

Quand on est arrivée devant la salle, où des gens commençaient à entrer, la première chose que j’ai remarqué, c’est d’ailleurs la Harley-Davidson qui était garée un peu à côté de la porte.

« Waow, ai-je fait à Sandy. Regarde-moi ça. »

Ma copine a grogné en me voyant me diriger vers la moto d’un air hypnotisé.

« Purée, j’ai dit. Le dernier modèle Nighster.

— Bull, a fait Sandy. Il faut qu’on y aille.

— Arrête, regarde-moi ce moteur. Mille deux cents centimètres cubes, c’est quand même autre chose que ma pauvre 125.

— Bull ! » a-t-elle grogné en me tirant par le bras, et j’ai réalisé alors qu’elle jetait des coups d’œil pas très à l’aise autour d’elle.

« Putain, qu’est-ce qu’il y a ?

— C’est la bécane d’une suceuse, m’a-t-elle expliqué.

— Une suceuse ? Tu veux dire, une hétérosexuelle ? »

Elle a levé les yeux au ciel, en essayant toujours de m’éloigner de la moto. Je me disais bien que c’était pas ça. Ça faisait plus bécane de gouine que d’hétéra, quand même.

« Suceuse de sang. Une des vampires qui boit du sang humain et qui en est fière. Je ne comprends pas qu’on la laisse venir à ce genre d’évènements. On essaye de montrer qu’on n’est pas dangereux et... »

Elle s’est tue, et s’est immobilisée également un instant. J’ai cherché ce qu’elle regardait, et mes yeux se sont fixés sur une grande nana aux cheveux roux qui nous regardait en souriant.

J’étais hypnotisée par ses deux canines supérieures qu’elle découvrait légèrement. C’était la première fois que je voyais des dents de vampires. D’habitude, ils les cachaient.

« C’est elle ? ai-je demandé alors qu’elle recommençait à me traîner vers l’entrée.

— Oui. On y va. »

Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de la vampire, qui regardait Sandy essayait de m’éloigner d’elle. Elle devait trouver ça drôle.

« Hé ! Suceuse de sang ! ai-je soudainement crié dans sa direction. Jolie bécane ! »

Sandy m’a jeté un regard horrifié et m’a tirée plus fort. Je crois que c’était le genre de gaffes que j’avais promis de ne pas faire ce soir.


Je sais pas ce que je trouve le plus flippant : m'engager sur encore un autre projet de nouvelles alors que je n'arrive pas à avancer mes projets en cours, ou de réaliser que c'est le premier extrait depuis.... ouh, longtemps, qui ne contient aucune trans[2], ou encore de constater que les textes que j'écrits sont à 95% influencés par les séries que je regarde[3].

Notes

[1] Qui s'appelle provisoirement les Hell Butches, mais si quelqu'une a un meilleur nom, je suis preneuse.

[2] Et encore, le passage sur les termes surnats et nats est tout de même une métaphore pas très subtile sur l'ineptie du terme bio.

[3] En ce moment, c'est Buffy et Sons of Anarchy, d'où les vampires en Harley. Heureusement que je n'ai pas vu Twilight.

vendredi, novembre 13 2009

Nouvelle : l'infiltrée

Comme c'est la seule nouvelle présente dans Ignominieuses Travelottes qui n'avait pas été publiée sur ce blog, voilà l'occasion de corriger cela. Et pour avoir l'ensemble en PDF, c'est ici.


Anne regarde d'un air dégoûté Léna, la trans qui dort encore à côté d'elle, sur le même lit. Elle se sent sale en pensant qu'elle lui a fait l'amour juste avant de s'endormir. Le gode-ceinture qu'elles ont utilisée traîne encore négligemment à côté du lit.

Anne a des nausées lorsqu'elle voit la preuve indéniable que la trans qui lui a menti sur ce qu'elle était.

Pourtant, leur relation avait bien commencé. Elle a rencontré Léna pour la première fois dans une manifestation, et plus exactement dans un cortège anarchiste. Elle se sont tout de suite appréciées mutuellement.

C'est quelque semaines plus tard, dans une soirée de soutien à des victimes de violence policière, qu'elles ont commencé à sortir ensemble. Et ce soir, elles ont fait l'amour pour la première fois. Ça partait bien : Léna était partante pour se servir d'un harnais, ce qui plaisait bien à Anne, vu que sa précédente partenaire avait toujours refusé. Et puis, avant de se déshabiller, Léna a demandé d'un air timide à sa partenaire si celle-ci était au courant qu'elle était trans.

Évidemment, Anne était au courant : son amie était une militante qui assumait plutôt ouvertement ce qu'elle était.

C'est après coup qu'Anne a réalisé la tromperie.

Et maintenant, elle a des nausées lorsqu'elle regarde la fesse droite de la personne avec qui elle vient de coucher ; et plus précisément, le tatouage qu'il y a dessus. Une faucille avec un marteau, et un «4» à l'intérieur, symbôle de la Quatrième Internationale.

Anne vient de coucher avec une putain de trotskyste.

Il y a vraiment de l'entrisme partout.

vendredi, octobre 2 2009

Nouvelle : Mais...

Un texte assez ancien, mais que je crois n'avoir jamais posté sur ce blog...


Il est vingt heures, et je suis au bar PMU d’un patelin paumé. Accoudée au bar, je mange un sandwich jambon-beurre en regardant distraitement la télé.

C’est le journal. Ça parle des résultats des matches de la coupe du monde.

« Ah », lance un des types à coté de moi, en m’envoyant un coup de coude dans les côtes. « On n’est pas folichons, cette année. »

Je ne mentionne pas le fait que je n’aime pas le foot, et que je n’ai absolument rien à carrer des résultats de notre équipe nationale. Il y a des endroits et des périodes où il vaut mieux éviter.

« Bah, renchérit un type rougeaud. Vu tous les noirs et les arabes qu’il y a, est-ce qu’on peut encore parler d’équipe de France ? »

Son voisin acquiesce avec la tête, l’air grave.

« Ouais. Attention, hein ? Je n’ai rien contre les immigrés, mais... »

Mais. Le mot qui veut tout dire. Lorsque quelqu’un commence par « je ne suis pas raciste » ou « je n’ai rien contre les noirs », on peut s’attendre au pire pour le reste de la phrase, parce qu’en général il y a un « mais ».

Là, ça n’y coupe pas. Les immigrés piquent les emplois des français de souche, explique le bonhomme.

Je baisse la tête, et je mange en silence, un peu honteuse. Je me trouve lâche, mais je n’ai pas envie de conflit. Pas ce soir. Pas ici.

À la télé, le sujet change, alors, par mimétisme, le sujet de conversation dans le PMU change aussi. Enfin, quand je dis changer, c’est une façon de parler, parce qu’il s’agit maintenant de parler des musulmans d’un aéroport interdits de travailler parce que soupçonnés d’être des islamistes. Il va sans dire que dans le bar, les commentaires nauséabonds continuent. Je vais aux toilettes, pas encore pour vomir, mais parce que ça me donnera quelques minutes de répit entre les remarques racistes.

Enfin, c’est ce que je crois, mais la porte des chiottes est pleine de graffitis anonymes encore pire que les commentaires à haute voix, du genre «Les arabes dehors », « À mort les bougnoules », je ne retranscris pas les fautes d’orthographe. Là, je ne vois pas de raison d’être lâche, et je m’en donne à coeur joie avec mon marqueur pour remplacer « arabes » et « bougnoules » par « fascistes » et « racistes ».

Quand je reviens devant ma bière, la télé parle d’une manifestation d’enseignants, et les fins commentateurs politiques du coin des privilèges de ces sales branleurs de fonctionnaires payés à ne rien faire.

Et puis, sans transition, le présentateur passe à la Gay Pride. Je hausse les épaules. Je trouve ça un peu nul de continuer à parler de « Gay Pride » alors que ça fait un bout de temps qu’on essaie de parler de Lesbiennes-Gays-Bi-Trans.

Mes voisins de comptoir, eux, parlent plutôt de « pédés ». Et puis rapidement de « pédophiles ». Quelqu’un lance un :

« J’ai des amis homos, mais... »

Le « j’ai des amis », c’est le même principe que « je n’ai rien contre » : un certain nombre de personnes voient ça comme une sorte de caution qui dédouanerait de tous les propos à gerber tenus dans le reste de la phrase.

« Le pire, c’est les travelos. Au moins, les homos qui font ça chez eux, discrètement... »

Et ça continue, dans la même veine. Ces types sont des champions. Ils confondent tout, ils mélangent tout, mais ils parlent comme s’ils étaient les plus au courants. Selon leur logique, les transsexuels sont des homosexuels qui se travestissent en femme pour berner les hommes hétérosexuels.

Le gros type rougeaud qui pue l’alcool a l’air d’avoir peur de se faire violer par un homosexuel qui se déguiserait en femme pour l’attirer dans un traquenard. À croire que non seulement les transsexuels sont des homosexuels travestis trompeurs et fourbes, mais qu’en plus ils sont attirés par des types repoussants.

Perdue dans mon élucubration, je n’ai pas remarqué que tous leurs regards s’étaient tournés vers moi. Je me rends compte alors que mon verre a explosé entre mes doigts. Du sang coule un peu de ma paume. Je souris, et je retire lentement les morceaux.

« Je ne suis pas violente », dis-je.

Puis mon sourire s’agrandit. Des fois, ça m’arrive de sourire sincèrement, et que ça ait l’air gentil, mais, ces derniers temps, c’est devenu plutôt rare.

Là, j’arbore plutôt mon autre sourire, un poil plus méchant. Les gens se sentent moins à l’aise, quand ils le voient. Un jour, un flic m’a collé un outrage à agent à cause de ce sourire, et sans vouloir me vanter, je pense que c’était pas complètement immérité.

Souriante donc, j’ajoute en faisant craquer mes jointures :

« MAIS. »

dimanche, septembre 20 2009

Nouvelle : tromperie sur la marchandise

23h54

Dans la salle de réunion du conseil des sages de la sororité des sorcières, la grande aiguille de la vieille horloge fit un mouvement presque imperceptible et vint indiquer qu’il était minuit moins six.

« Il est temps de passer au vote ! » annonça la doyenne Morgane. « Concernant la radiation à caractère rétroactif de Vénus pour nous avoir trompées sur sa véritable identité, qui est pour ? »

À l’extérieur de la pièce, ne pouvant voir ni entendre ce qui se déroulait à l’intérieur, une femme aux cheveux tondus et à la carrure de championne de rugby fumait nerveusement une cigarette malgré le panneau l’interdisant en face d’elle.

Vénus regarda sa montre d’un air anxieux. Plus que cinq minutes. Elle priait tous les dieux pour que les résultats de la délibération soient ceux qu’elle espère.

18h02

Alors que l’on attendait les dernières retardataires pour commencer a réunion du solstice d’hiver, il y eut des regards surpris lorsque Vénus entra, accompagnée de Sally. Cette dernière paraissait tendue, ou peut-être en colère.

« Mesdames, lança-t-elle d’un air polie. J’ai conscience que c’est un peu cavalier, mais la jeune « demoiselle » ici présente aurait une déclaration à faire. »

Vénus baissait la tête, l’air embarrassée.

« J’ai, euh... »

L’ensemble des aînées se tournaient vers elle, et Vénus dut inspirer un grand coup pour oser se lancer.

« Durant toutes ces années, il y a quelque chose que je n’ai pas osé vous dire, et les circonstances actuelles font que je souhaiterais clarifier ma situation aujourd’hui. »

Il était vrai, songea-t-elle amèrement, que le faire demain risquerait d’être plus compliqué.

Il y eut des réactions de stupéfaction lorsqu’elle annonça qu’elle était transsexuelle. Elle dut expliquer de quoi il s’agissait, pourquoi diable elle avait voulu « devenir une femme », et répondre à beaucoup de questions.

Puis elle expliqua pourquoi être considérée comme une sorcière était si important pour elle, tout en n’ayant pas à cacher ce qu’elle était.

Finalement, Vénus sortit pour laisser le conseil délibérer en privé.

22h39

Sally continuait à haranguer le petit groupe de sorcières réunies autour d’elle, qui devait décider du sort de Vénus. Elle mettait beaucoup d’énergie à convaincre son auditoire que la sorcière incriminée devait être non seulement radiée, mais aussi considérée comme n’ayant jamais été une sorcière.

« Elle — enfin, si l’on peut dire — nous a menti pendant toutes ces années ! Il faut voir la vérité en face : il s’agit d’un homme qui s’est moqué de nous. Est-ce qu’on va laisser passer ça ? Elle n’a jamais requis les conditions pour être une sorcière ! »

C’était la première fois que le cas d’une sorcière transsexuelle se posait vraiment à la Sororité, et Sally était bien déterminée à ce que celle-ci tranche avec le maximum de sévérité. Elle était l’une des Aînées les plus influentes et les plus respectées mais, malgré ça, elle sentait des réticences. Vénus avait, après tout, consacré ses dix dernières années à la sorcellerie, et il fallait admettre qu’elle ne ressemblait pas exactement à l’image qu’on se faisait du travelo.

Étrangement Sally avait été l’une de ses amies les plus proches, et sa réaction intriguait la doyenne Morgane. Peut-être avait-elle mal vécu cette révélation brutale ? À moins qu’il n’y ait quelque chose d’autre entre elles ?

04h32

Assise dans le noir, une cigarette à la bouche, Vénus regardait dormir Vesper, la femme qu’elle aimait.

Devant elle, sur la petite table, un cendrier rempli de mégots et une collection de bouteilles de bières vides témoignait du temps qu’elle avait passé dans la pièce.

C’était la troisième nuit qu’elle veillait Vesper, et elle savait que ce serait la dernière. C’était la vie, songea Vénus, amère : à la fin, on mourait.

Sauf que ce n’était pas juste : Vesper était trop jeune, trop gentille, pour mourir comme ça.

D’un air déterminé, Vénus écrasa sa cigarette dans la pile de mégots. Ce n’était pas non plus comme si elle ne pouvait rien faire.

06h11

Vénus grimaça quand elle sentit le tissu de la réalité se distendre légèrement, et que le prince des enfers apparut.

Il n’était pas monstrueux, comme on le présentait souvent. À vrai dire, il était plutôt beau, bien habillé, et terriblement impressionnant.

« Vous êtes venu chercher son âme en personne, commenta Vénus sans se lever de sa chaise.

— Bien sûr, Amour, répondit le Diable avec un sourire carnassier. Je savais que tu serais là. Je voulais voir ton expression à l’idée que la personne que tu aimes le plus au monde serait tourmentée en Enfer. »

Vénus grimaça. Elle avait joué avec le feu, durant les années passées, et si Vesper était condamnée à l’Enfer, c’était sans doute en bonne partie à cause d’elle. C’était dur de ne pas se sentir un peu coupable.

« Tu as joué au con, Beauté », souffla le Diable en approchant son visage de celui de la sorcière. « Tu as utilisé de la magie noire, tu as trompé des démons, tu en as renvoyé en Enfer. Tu as joué au con, Vénus, et tu le payeras. Quand ton heure viendra, tu souffriras mille tourments. Considère aujourd’hui comme une petite mise en bouche. »

La sorcière eut un petit sourire, et elle plongea son regard dans celui du Diable.

« Pourquoi attendre ? demanda-t-elle. On pourrait faire un marché. Laisse-la, et prends moi à sa place.

— Oh ? fit le Diable d’un air railleur. Toi, jouer les altruistes. J’ai du mal à y croire. »

Vénus haussa les épaules d’un air las.

« Je ne suis plus aussi jeune qu’avant. Je suis fatiguée de voir mourir les gens que j’aime. Prends moi à sa place. »

Le Diable éclata d’un rire sonore. Puis il fit un sourire horrible et plaça son visage à quelques millimètres de celui de Vénus, qui dut lutter pour ne pas reculer.

« L’amour ne rend pas qu’aveugle, on dirait. Cela dit, moi, ça m’arrange. Son âme ne m’intéresse pas plus que ça, mais la tienne... Tu vas adorer ce que je vais te faire.

— J’ai deux conditions. D’abord, je veux que tu soignes Vesper. Cela doit être dans tes capacités. Ensuite, je veux avoir une dernière journée pour laisser les choses en ordre. En échange de quoi, ce soir, quand l’horloge sonnera le dernier coup de minuit, tu pourras prendre l’âme de la sorcière Vénus. Ça te va ? »

Le Diable parut réfléchir, puis il hocha la tête d’un air satisfait.

« Marché conclu ; mais tu es vraiment stupide, ma belle. »

Il disparut dans un éclair rouge, puis l’obscurité revint. Vénus alluma alors la lampe de chevet, et aperçut Vesper qui se réveillait.

« Mon dieu, qu’est-ce que tu as fait ? demanda cette dernière.

— Dans le jargon, répondit Vénus en posant la main sur celle de son amante, on appelle ça jouer au con. »

23h58

Vénus attendait toujours, et elle commençait à être vraiment nerveuse, lorsque la porte s’ouvrit enfin.

La doyenne Morgane sortit de la pièce et se tourna vers elle, manifestement mal à l’aise.

« Je suis désolée, annonça-t-elle, mais nous avons procédé au vote et la majorité a tranché en faveur de votre radiation. »

Vénus grimaça, l’air déçue.

« Étant donné les circonstances, reprit la doyenne, il a également été décidé que vous n’aviez jamais rempli les conditions nécessaires pour être une sorcière. Par conséquent, notre décision est rétroactive. »

Vénus ne dit rien, se concentrant manifestement sur sa respiration pour digérer la nouvelle.

« Je suis désolée », répèta la doyenne alors que les douze coups de minuit commençaient à retentir. « Je dois y aller, j’ai encore des papiers à signer. »

La sorcière rentra à nouveau dans la salle du conseil, tandis que Vénus s’assit sur un banc, la tête entre les mains.

« C’est l’heure ! » annonça alors joyeusement le Diable, qu’elle n’avait pas vu apparaître cette fois-ci. Pas assez concentrée, sans doute.

« Écoute, fit Vénus d’un air embarrassé. Je ne sais pas comment dire ça, mais je ne vais pas venir. »

Le Diable eut un petit sourire joyeux, puis toute élégance disparut chez lui et ses mains griffues se resserrèrent autour de la gorge de Vénus, qu’il plaqua contre le mur.

« On a fait un marché, Beauté. Tu vas me suivre en bas. Tu vas voir. Ça te plaira.

— Le marché... dit Vénus en devant lutter pour parler. C’était que tu aurais l’âme... de la sorcière Vénus... »

Le Diable émit un grognement d’approbation et se passa la langue sur les lèvres.

« C’est cela même, ma Belle. Aux douze coups de minuit. Il est temps d’y aller.

— Sauf que... protesta Vénus avec un sourire déformé par l’étranglement. Il n’y a pas... de sorcière... Vénus... »

Le Diable fronça les sourcils, sans comprendre.

« Elle a raison, fit Sally, qui venait de sortir de la pièce. Elle n’a rien d’une sorcière. Nous avons décidée qu’elle était née homme et, par conséquent, ne pouvait prétendre au titre. »

Le démon grogna, et montra ses dents à Vénus.

« Tu te fous de moi ? demanda-t-il.

— Suis née... en vie... répondit-elle dans un grognement, en présentant un doigt d’honneur au Diable. Je compte... le rester... »

Le prince des enfers continua à serrer quelques secondes, murmurant quelques mots à l’oreille de Vénus que seule celle-ci put entendre, puis il disparut dans une explosion de soufre et de fumée, et celle qui n’avait jamais été une sorcière s’écroula par terre.

« Qu’est-ce qu’il a dit ? » demanda Sally d’un ton détaché, tandis que Vénus, à genoux, essayait péniblement de reprendre son souffle.

Avant de répondre, la transsexuelle prit le temps de respirer un peu, et de s’asseoir sur le banc. Elle avait de grosses marques rouges autour de la gorge.

« Comme d’habitude, dit-elle finalement en sortant une cigarette de la poche de son blouson. La diatribe du loser aigri qui promet une vengeance.

— Tu sais, le vote était serré. Pour un peu, tu te retrouvais vraiment en Enfer. »

Vénus haussa les épaules.

« Je n’aurais pas pris le nom de l’étoile du matin si je n’étais pas prête à prendre ce genre de risques.

— Certaines personnes diraient que renier une partie importante de son identité pour sauver sa peau, ça ne vaut pas mieux.

— Je ne sais pas, répondit Vénus en se levant. Les morts ne donnent pas beaucoup de leçons de morale. Merci pour le coup de main, en tout cas.

— Joyeux solstice.

— Ouais. Toi aussi. »

Vénus sortit du bâtiment de la sororité et grimaça en constatant qu’il pleuvait légèrement. Elle entreprit d’allumer une cigarette et dut s’y reprendre à trois reprises, à cause du vent.

Lorsqu’elle put enfin inspirer une bouffée du tabac, elle fit le point sur sa journée. Le futur ne s’annonçait pas vraiment joyeux : elle ne serait maintenant plus considérée comme une sorcière, et le Diable avait dorénavant d’excellentes raisons de lui en vouloir personnellement.

En attendant, son amie était toujours en vie, et elle aussi. Elle avait joué au con ; cela aurait sans doute des conséquences brutales dans un avenir proche, mais, ce qui comptait surtout pour l’instant, c’était qu’elle avait plus ou moins gagné.


Voilà, une petite nouvelle que je reconnais pas mal inspirée par Hellblazer (Constantine), que je trouve pas franchement satisfaisante sur certains points, mais j'avais envie de faire une histoire pseudo-complète avec Vénus. (Pour rappel, Vénus était apparue dans un extrait ici)

jeudi, avril 23 2009

Nouvelle : jolies godasses

Voici une petite nouvelle que j'ai un peu hésité à poster sur ce blog, étant donné son caractère un peu... hum... particulier qui pourrait éventuellement choquer les âmes sensibles.

Cependant, étant donné que je n'ai pas posté depuis longtemps, je n'avais plus trop le choix. Je tiens néanmoins à préciser que la suite de ce billet contient une nouvelle vaguement érotique, avec une scène lesbienne transphobe BDSM avec une dose de paraphilie. Donc si vous êtes un enfant ou un mineur, ne cliquez pas.

Et maintenant que j'ai fait péter les mots-clés pour google, voici la «magnifique» nouvelle que j'ai commise, que vous pourrez aussi retrouver en PDF en fichier joint (si ça marche).

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