Je trouve ça amusant cette tendance qu'ont parfois des gays cis ou des lesbiennes cis à réaliser d'un coup que les personnes trans ne sont pas aussi subversivement révolutionnaires que dans leurs fantasmes et s'exclament du coup «oh, mais les trans sont des caricatures sexistes qui sont à fond dans les normes de genre».
Je veux dire, c'est vrai qu'il y a des trans sexistes qui veulent ressembler à des femmes soumises ou à des machos, tout comme il y a des trans féministes, de même qu'il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas des trans bourges comme des trans prolos, des trans de droite comme des trans de gauche, des trans hippies comme des trans skins, etc. Il faut de tout pour faire un monde, comme disait ma grand-mère[1].
Mais le problème, à ce petit jeu-là, c'est que si on commence à parler «des trans» en général, faut aussi parler «des gays» ou «des lesbiennes» en général, et du coup question «on correspond bien aux normes de genre», la visibilité majoritaire c'est quand même plutôt ça :

d'un côté et ça :

de l'autre. Et le pire dans le dernier cas, c'est qu'il y a des vraies lesbiennes du vrai monde réel pour qui c'est une digne représentante de la visibilité «butch», ce qui est tout de même intrigant.
Alors bon, le message «les trans cherchent trop à correspondre aux normes de genre alors que les gays et les lesbiennes les combattent», c'est bien beau, mais dans un monde où la visibilité gay, c'est surtout les coverboys, et où Shane fait de la visibilité butch, ben c'est quand même pas trop crédible.
Alors peut-être qu'on pourrait arrêter de parler «des trans» qui font ci ou ça (qu'il s'agisse de la version «les trans sont trop subversifs» ou «les trans sont trop conformistes») et plutôt s'interroger sur qui fabrique vraiment l'image censée représenter «les gays», «les lesbiennes», «les trans»... Peut-être qu'on réaliserait alors, pour paraphraser Karl, que la visibilité dominante est la visibilité donnée par les classes dominantes, et pas forcément celle choisie par la majorité d'un groupe donné.
(Et sinon dans le genre «exotisation», mention spéciale pour Agnès Giard, qui explique dans un billet que «le sexisme, ça existe aussi chez les trans» (et l'eau mouille aussi les trans, je vais faire un billet là-dessus d'ailleurs) en disant :
On attendrait plutôt d'eux/elles une remise en cause de la dualité binaire mâle-femelle. Mais non. Au lieu de clamer (puisqu'ils/elles en sont la preuve évidente) : «Dans la nature on ne rencontre pas que deux sexes», les transgenres sont parfois les premiers à tomber dans le discours de leurs propres détracteurs: ils reproduisent en l’accentuant une vision très conformiste de la différence homme-femme.
Bref, les trans «devraient» remettre en cause le système binaire parce qu'ils et elles en sont la «preuve». Mais comme ils et elles ne se révèlent pas à la hauteur de leurs exotisateurs cisgenres, ils se contentent d'être très conformistes...
Bon, ça c'est pas super original, comme discours. Mais ce que je trouve tout de même magnifique, c'est que ce discours de «vous reproduisez une image conformiste des normes de genre» est tout de même porté par quelqu'un qui, quelque temps plus tôt, avait écrit un article sur des meufs trans en l'illustrant avec des photos de meufs trans... provenant d'un site porno destiné aux mecs hétéros (et donc, bizarrement, présentant des meufs qui correspondent aux clichés de ce qu'un mec attend d'une meuf dans du porno). C'est quand même beau d'accuser les autres de reproduire les normes de genre quand toi-même tu les enfonces dedans...)
Notes
[1] Qui précisait tout de même parfois «chacun chez soi, et les vaches seront mieux gardées», parce qu'il faut pas abuser non plus de la tolérance des braves gens.