Comme promis dans le billet précédent, voici le texte de ma présentation
pour l'atelier «Transgirls VS féminisme» aux Universités
Euroméditerrannéennes d'Été des Homosexualités. Le texte est
aussi disponible en PDF , avec une meilleure mise en page.
Cet atelier a pour objectif de discuter des rapports entre les MtF et le
féminisme. Il abordera la question de l’intersection du sexisme et de la
transphobie ainsi que les difficultés pour les femmes trans d’être incluses
dans certains pans du féminisme, comme ont pu le montrer des conflits
récurrents sur l’inclusion des trans dans les espaces non-mixtes.
Vocabulaire
Trans
désigne une personne qui ne vit plus dans son genre d’assignation à la
naissance. Une femme trans (ou MtF, male-to-female, masculin-vers féminin) est
donc une femme qui a été assignée «garçon» à la naissance, tandis qu’un homme
trans (ou FtM, female-to-male, féminin vers masculin) est un homme qui a été
assigné «fille» à la naissance. Des personnes trans peuvent aussi ne pas se
reconnaître ou ne pas être catégorisées de manière claire dans un des deux
genres reconnus.
Cis
«cis» étant le préfixe opposé à «trans», une personne cis désigne une
personne qui n’est pas trans. Une femme cis est donc une femme qui a été
assignée «fille» à la naissance, tandis qu’un homme cis est un homme qui a été
assigné «garçon» à la naissance.
Féminisme
Monique Wittig oppose deux définitions possibles du mot féminisme :
«Que veut dire “féministe” ? Féministe est formé avec le mot “femme” et
veut dire “quelqu’un qui lutte pour les femmes”. Pour beaucoup d’entre nous,
cela veut dire “quelqu’un qui lutte pour les femmes en tant que classe et pour
la disparition de cette classe”. Pour de nombreuses autres, cela veut dire
“quelqu’un qui lutte pour la femme et pour sa défense" - pour le mythe, donc,
son renforcement.”» Si je me reconnais personnellement plutôt dans la première
définition et que c’est celle que je privilégierai par la suite, la différence
entre ces deux visions explique en partie la différence d’approche des
mouvements féministes vers les trans.
Femme
pour éviter d’avoir à employer à répétition des termes comme «personne
catégorisée femme», j’utiliserai ici le mot «femme» dans un sens relativement
large, c’est-à-dire pour désigner toute personne globalement catégorisée, au
quotidien dans le genre féminin. Par exemple, même si je ne me définis pas
personnellement comme «femme», j’en serai une le temps de cet atelier. La même
chose s’applique évidemment pour le mot «homme».
Transphobe
là aussi j’emploie ce mot au sens large, c’est-à-dire qu’un comportement que
je catégorise comme «transphobe» ne veut pas forcément dire que la personne a
une phobie irrationnelle des trans ou les déteste particulièrement, mais
reproduit une oppression contre les personnes trans.
Transmisogynie
Le terme «transmisogynie» désigne l’intersection entre l’oppression sexiste
et l’oppression transphobe et concerne particulièrement les femmes trans, de la
même manière que la lesbophobie désigne le croisement entre oppression sexiste
et oppression homophobe et concerne les lesbiennes. Et de même que la
lesbophobie est en fait plus complexe qu’une simple addition de sexisme et
d’homophobie, la transmisogynie est plus complexe qu’une addition de sexisme et
de transphobie.
Pour simplifier, l’essentiel de la transphobie passe par la négation du
genre de la personne : un homme trans reste une femme, une femme trans
reste un homme, et ne parlons même pas des personnes qui revendiquent un genre
non-binaire, qui n’existent tout simplement pas. De l’autre, la misogynie
consiste à considérer les femmes comme inférieures, mais aussi à dévaloriser
tout ce qui leur est lié, c’est-à-dire tout ce qui est «féminin».
La transmisogynie, de manière simpliste, c’est donc à la fois être
considérée comme plus ou moins une femme — et infériorisée pour ça — et,
paradoxalement, comme pas vraiment une vraie femme.
Un aspect important de cette oppression me semble être le refus de
comprendre qu’un «homme» (puisqu’on refuse de considérer une femme trans dans
son genre) puisse vouloir se «féminiser». Ce refus d’accepter les trans pour ce
qu’elles sont et d’accepter comme légitime une aspiration «féminine» a des
conséquences diverses :
- une hyper-sexualisation et une exotisation des trans’ : si une
personne ayant un corps soi-disant «masculin» porte des vêtements féminins,
c’est forcément pour attirer les hommes dans un but sexuel ; de la même
manière, les MtF transitionnant uniquement par fétichisation de la féminité.
Cette hypersexualisation et cette exotisation sont particulièrement visibles
dans l’industrie pornographique hétéro, qui fournit nombre de «shemales»,
«travelos» et autres «filles à queue» à une clientèle masculine qui ne demande
rien tant qu’un peu de transgression tant qu’elle ne remet pas en cause sa
suprématie.
- les femmes trans étant vues commes des «fausses femmes», leur corps est
aussi vu comme plus «faux» et donc soumis à disposition des personnes
cis : par exemple, pour beaucoup de personnes il est normal de demander à
une fille trans qu’elles ne connaissent pas si elle est «opérée» ou si ses
seins sont «vrais», voire, pour les cas les plus désespérés, de vérifier
directement avec les mains ;
- la contrainte, d’un côté, à être très féminine, au risque de voir son genre
nié parce que ne pas être féminine prouve que l’on est en réalité un homme,
contrainte où la psychiatrisation joue un rôle particulier, puisqu’elle
n’autorise les transitions que pour les personnes ayant des comportements
correspondant parfaitement à des normes de genres qui sont encore bien plus
réactionnaires que ce qui va être attendu d’une femme dans la vie de tous les
jours ;
- et, de l’autre côté, la contrainte de ne pas être trop féminine, parce que
c’est caricatural, être soumise, anti-féministe, fort peu subversif, qu’on
limite la femme à la féminité, ce qui prouve que l’on est en réalité un homme.
Bref, pile tu perds, face tu ne gagnes pas.
Ce qu’il est intéressant de noter, c’est que l’aspect hyper-sexualisation de
la féminité — puisque si l’on est féminine c’est forcément pour plaire à un mec
— ainsi que la double contrainte à ne pas être trop féminine (au risque d’être
traitée de salope) et de l’être assez quand même (sinon, on n’est pas une
«vraie» femme) ne sont pas spécifiques aux trans mais prennant un aspect
particulier à cause de la «fragilité» du genre des femmes trans, c’est-à-dire
de l’épée de Damoclès «cela prouve que tu es un mec, en réalité» qui plane
toujours sur leurs tête.
Un autre aspect non négligeable de la combinaison entre sexisme et
transphobie est le fait que l’oppression sexiste va passer inaperçue, va être
plus excusable, parce qu’on n’est pas vraiment une femme. blessure sexiste.
- Pour l’oppresseur, le fait de nier le genre de la personne permet de cacher
l’aspect sexiste de l’oppression, et permet d’en rajouter dans les excuses
classiques du type «c’est qu’elle le cherchait» (en lien notamment avec
l’hyper-sexualisation évoquée précedemment) ou «elle ne s’est pas défendue» (cf
le procès du meurtrier présumé de Kellie Telesford, où la défense argumentait
que la victime, trans, aurait eu une force d’homme et aurait donc pu se
défendre).
- Une parenthèse particulière sur un élément souvent utilisé par les
meurtriers de femmes trans, qui est la «trans panic», c’est-à-dire le fait pour
un homme hétéro de considérer qu’il est légitime d’être violent envers une
femme avec qui on flirtait parce qu’on a réalisé qu’elle n’était pas une
«vraie» femme. Malheureusement c’est un argument qui a souvent permis à des
meurtriers d’avoir des peines de prison réduites.
Tensions entre féminismes et trans
Un autre aspect de la négation de l’oppression sexiste vécue par les femmes
trans passe aussi, malheureusement, par certains courants ou espaces féministes
(ou simplement destinés aux femmes) qui excluent les femmes trans, empêchant
l’accès à des espaces de protection ou d’émancipation permettant de lutter
contre le sexisme.
Je vais m’attarder un peu plus particulièrement sur cet aspect.
Si l’exclusion des femmes trans de certains espaces féministes est une
tendance qui est sans doute présente dans le monde entier, elle a surtout été
théorisée dans le monde anglo-saxon, avec des féministes comme Sheila Jeffreys
ou encore Janice Raymond, auteure de «L’empire transsexuel», brûlot contre les
trans et qui contient des passages assez explicites :
Tous les transsexuels violent les corps des femmes en réduisant la véritable
forme féminine à un artefact, en s’appropriant ce corps pour eux-mêmes.
Il ne s’agit pas juste de théorie mais aussi de pratique, qui passe non
seulement par exclure des trans d’espaces non-mixtes, mais aussi de pratiques
beaucoup plus douteuses, comme des outings publics et des appels à boycott.
La tendance la plus virulente de cette transphobie féministe vient sans
grande surprise de celles qui défendent «la-femme» et ce que Wittig appelle
«son mythe», mais il serait réducteur de considérer que seul ce versant du
féminisme a été hostile aux trans et que toutes les féministes critiques des
trans sont essentialistes.
Par exemple, il me semble que deux arguments méritent d’être étudiés :
le premier est que les trans, justement, renforcent le mythe de la femme,
tandis que le second est que les femmes trans, de par leur éducation, ne sont
pas, justement, dans la classe des femmes, conservant leur privilège
masculin.
Le problème avec ces deux arguments est qu’ils ont une base légitime qui
peut apporter une discussion intéressante, mais qu’en pratique ils sont souvent
utilisés pour stigmatiser les trans.
Ainsi, la critique des discours de certaines trans, par exemple l’idée d’une
âme de femme dans un corps d’homme ou l’idée que c’est en se faisant opérer
qu’on devient une vraie femme est intéressante et a pu faire avancer le
mouvement trans — d’ailleurs un nombre certain de trans critiquent ces
conceptions — mais c’est aussi utilisé pour amalgamer toutes les trans dans le
modèle de la bimbo plus fâme que fâme et donc forcément anti-féministes.
Concernant l’éducation en garçon qu’ont a priori reçu les femmes trans,
c’est un peu pareil : on pourrait avoir des discussions intéressantes sur
la façon dont les trans intégrent sans doute de manière très différente selon
les personnes l’éducation genrée pendant leur enfance, on pourrait discuter de
la notion d’éducation de fille et de garçon en ilen avec la différence de
classe, d’âge, de race, de culture, d’orientation sexuelle, de modèles
familiaux, etc. On pourrait aussi discuter de comment l’éducation se fait tout
au long de sa vie, parler de ce que ça peut faire d’être brutalement confrontée
au sexisme alors qu’on y échappait auparavant, etcaetera.
Malheureusement, en pratique, cet argument est souvent utilisé pour exclure
ou dénigrer une trans — ou encore pour la faire taire — et par conséquent il
devient très difficile de discuter de l’impact qu’a eu une enfance de garçon
puisque ça peut être utilisé pour attaquer la légitimité de son genre.
C’est peut-être lié à une autre difficulté en tant que trans : la
possibilité d’être acceptée à condition... de ne plus être trans, ou en tout
cas de faire comme si on ne l’était pas. Ça implique une invisibilisation de
son identité «trans» : pour beaucoup de personnes le fait d’accepter une
trans comme «femme» ou «lesbienne» est suffisant et déjà un bel effort, et
parfois avancer la spécificité de l’oppression en tant que trans est mal
vu : «mais bon, je croyais que tu voulais être une femme comme les autres
?». De la même manière, mettre en avant les thématiques trans au sein du
féminisme (par exemple concernant le droit à disposer de son corps) est parfois
vu comme diviseur, une façon de diluer les «vraies» thématiques féministes.
Je pense par ailleurs que cette oppression est souvent intériorisée et
qu’elle n’est pas juste l’oeuvre de quelques méchantes féministes :
parfois l’exclusion c’est simplement l’auto-exclusion.
Même si, bien sûr, l’exclusion la plus visible est celle qui est formalisée,
et notamment dans le cadre des espaces non-mixtes, qui ont pu cristallisé par
conséquent un certain nombre de conflits.
Non-mixité
En effet, la question de l’inclusion ou de l’exclusion des femmes trans dans
les espaces non-mixtes a été un sujet de conflit récurrent.
Il me semble qu’un aspect du problème est la façon de poser la question.
En effet, si on part sur des bases essentialistes, on risque d’opposer une
non-mixité qui considère qu’il faut être «femme née femme» pour être une vraie
femme, à une position qui considère que ce qui compte c’est d’avoir «une âme de
femme» ou encore, pour les fans des organes génitaux, que le plus important est
de ne pas avoir de pénis — les femmes trans opérées peuvent donc entrer, mais
pas les autres.
Autant de positions qui reviennent finalement à se demander quel est le sexe
des anges et n’ont au final pas grand intérêt.
Pour ma part, je pense que la non-mixité est une question politique et doit
donc se baser sur le fait de partager une oppression commune ou pas.
Une trans a donc sa place dans un espace non-mixte, non pas parce qu’elle se
sentirait «femme à l’intérieur», mais parce qu’elle subit une oppression en
tant que femme qui vient, bien au contraire, de l’extérieur.
La question n’est donc pas de savoir si les MtF sont de vraies fâmes ou pas,
puisqu’en général, contrairement à ce qu’on pourrait croire, elles ne veulent
pas entrer dans les espaces non-mixtes pour se sentir vraiment fames.
En fait, elles y vont pour les mêmes raisons que les autres, c’est-à-dire
participer à une lutte par laquelle elles sont concernées.
C’est pour ça que mon titre un peu provocateur n’a pas beaucoup de
sens : les MtF qui s’engueulent avec les féministes s’engueulent souvent
justemelnt parce qu’elles sont elles-même féministes ; et c’est bien pour
cela qu’on est plus regardantes avec la non-mixité féministe que sur celle des
bonne sœurs ou des clubs de fitness.
Bref, il ne s’agit pas d’attaquer le féminisme mais plutôt d’interroger les
rapports de pouvoir et d’oppression qui s’exercent aussi au sein de la classe
«femmes» ; et les rapports cis/trans sont des rapports de pouvoir, tout
comme les rapports homo/hétéro, de classe, de race, d’âge, etc.
Et c’est pour cela que je pense qu’il est important de dire que la
transphobie et la transmisogynie sont des oppressions et qu’être cis — ou bio,
peu importe finalement le terme — c’est avoir une position dominante. Ce qui ne
veut pas dire que toutes les personnes qui ne sont pas trans sont des
méchantes, mais simplement que cet axe d’oppression est souvent mal pris en
compte, mal reconnu, mal étudié ; et pour que les trans soient vraiment
inclues (et pas juste tolérées) dans le mouvement féministe, il me semble
important que cela soit mieux pris en compte.