Les licences «ouvertes», telles que les Creative Commons, commencent doucement à se démocratiser pour les oeuvres artistiques et notamment aux textes. De nombreuses nouvelles et romans sont ainsi disponibles sous ces licences, notamment sur des sites comme InLibroVeritas.
On parle parfois à tort de licence libre, alors que le terme est plus restrictif : dans les logiciels libres et selon la définition à mon avis la plus reconnue, celle du projet GNU, un logiciel est dit libre à quatre conditions, les «quatre libertés» :
- la liberté d'utilisation qui paraît évidente mais ne l'est en fait pas toujours en informatique ;
- la liberté d'étudier comment le programme fonctionne et de l'adapter, ce qui implique notamment d'accéder à ses sources ;
- la liberté de redistribuer des copies ;
- la liberté de redistribuer des copies modifiées.
Tous ces points ne sont pas pertinents pour de la fiction.
Le point 1 semble acquis pour toutes les oeuvres : on a le droit de les lire. Ce n'est en fait pas complètement évident et ça risque de l'être de moins en moins : des drms pourraient impliquer de limiter le nombre de lectures (c'est déjà le cas pour la musique, ça paraît plus compliqué pour du texte). Pour autant, je pense qu'à l'heure actuelle on peut considérer que c'est le cas pour tous les textes.
Le point 2 ne paraît pas non plus pertinent, à part peut-être pour des questions de mise en page ou éventuellement pour des notes de l'auteur.
Les points les plus importants pour un auteur paraissent donc les points 2 et 3, c'est-à-dire la diffusion et la modification.
Diffusion
Diffusion gratuite
C'est la base commune entre toutes les licences Creative Commons : permettre aux textes d'être redistribués gratuitement. Concrètement ça veut dire que je peux prendre un texte d'un auteur et le mettre sur mon site (avec la licence, etc.) ou encore sur un CD, etc.
En général c'est la liberté qui va le plus de soi. Bien sûr, les personnes qui veulent faire de l'argent avec leurs textes pensent souvent que c'est contradictoire avec le fait d'offrir ce droit (ce qui ne me paraît pas complètement évident), mais à mon avis pour beaucoup d'auteurs amateurs cela ne pose pas de problème.
Diffusion commerciale
Là, ça devient tout de suite plus délicat. Autoriser la diffusion commerciale, cela veut dire qu'on autorise non seulement à copier l'oeuvre sur un site web, mais aussi à la vendre dans des bouquins et à en garder les bénéfices.
Mon avis là-dessus, c'est que de fait les gains de la diffusion commerciale sont supérieurs aux aspects négatifs.
Pour moi les gains c'est :
- permettre à des gens de diffuser mes textes même sur des sites avec de la publicité ;
- permettre à des associations à but non lucratif, etc., de diffuser mes textes au format papier, en les vendant sans chercher à se faire de bénéfices.
Le point négatif, c'est évidemment :
- permettre à des boîtes de se faire du fric sur mon dos.
Idéalement à mon avis il faudrait une licence qui ne permette que les premiers cas et pas les seconds. Le problème c'est que c'est évidemment dur à juger, où est la ligne de fracture.
Ma réponse à ça, à l'heure actuelle, je pense que ce serait simplement : ça me permet très peu probable.
Ce ne serait pas forcément vrai pour d'autres médias, mais concernant les romans et la nouvelle, les éditeurs sont surchargés de textes. Ils n'ont qu'à se pencher pour en ramasser. À l'inverse la diffusion demande un investissement important : il faut imprimer les bouquins, faire éventuellement un peu de marketing, etc. Les petits éditeurs fonctionnent au général au coup de coeur et il me parait peu probable qu'un petit éditeur ait l'idée de publier un texte qu'on ne lui a pas soumis. Mais quand bien même, s'il le faisait, je pense qu'il aurait tout intérêt à discuter avec l'auteur de sa rémunération. Ne serait-ce que parce que vu comment sont les choses, des tas d'auteurs seraient prêts à un pourcentage ridicule sans cette histoire de licence libre ; et même à payer pour être édité. Or s'assurer le consentement de l'auteur me semble important pour un petit éditeur qui a besoin que l'auteur se bouge un peu aussi (dédicaces sur les salons et dans les boutiques pour promouvoir l'oeuvre).
L'hypothèse du «piochage d'un texte sur internet pour l'éditer» paraît encore plus improbable pour un grand éditeur que pour un petit, mais là aussi étant donné le côté «personnel» d'un bouquin, qui, contrairement a un logicel, a un auteur désigné dont la tête figure souvent sur le quatrième de couverture, je pense que l'éditeur n'aurait aucun intérêt à lancer un roman de cette manière sans s'assurer l'accord et la participation de l'auteur.
Modification
Enfin, le dernier droit, qui paraît le plus contestable, est le droit de modification. L'argument que j'entends souvent contre l'utilisation de ce droit pour des romans et nouvelle est qu'un roman n'est pas un programme, que ça reflète une idée personnelle de l'auteur et qu'on ne peut laisser n'importe qui dénaturer l'oeuvre ; ou, variante, que c'est inutile parce, toujours, c'est personnel.
Il y a, je suppose, une base de vérité.
Cependant il me semble qu'il y a un argument de poids pour autoriser la possibilité de modifier une oeuvre : c'est quelque chose qui se fait.
C'est quelque chose qui se fait souvent de manière plus ou moins légale, mais ça se fait. Je pense en l'occurrence au phénomène des fan fictions, qui continuent une oeuvre, reprennent des personnages, etc. Le fait que ça se fasse dans un flou juridique me paraît en soi être une bonne raison pour permettre la modification de ses textes.
Cela dit, il y a une différence entre reprendre des personnages et continuer l'histoire et modifier le texte en lui-même. Le second se fait moins.
(Enfin, si l'on omet les corrections orthographiques et les traductions, qui me semblent pourtant être des choses intéressantes à autoriser.)
Je pense effectivement que reprendre un texte d'un auteur en le modifiant est quelque chose d'assez difficile. On pourrait imaginer de «monter» l'histoire differemment, de faire des coupes, etc., ce qui peut changer significativement la perception du récit ; mais des modifications en profondeur sont plus ardues puisqu'il faut réussir à prendre le style de l'auteur initial. Je ne pense pas que cela soit complètement impossible, mais c'est limité.
Cela dit, le fait qu'un droit ne soit pas énormément utilisé ne me paraît pas un argument pour ne pas le donner. L'argument de la «dénaturation» ne tient pas non plus, car l'oeuvre modifiée n'est pas l'oeuvre initiale. La plupart des licences libres n'autorisent à modifier et à rediffuser une oeuvre qu'à la condition qu'il n'y ait pas de confusion avec l'oeuvre de départ. Par exemple si quelqu'un reprenait mon roman «Pas tout à fait des hommes» pour le rendre plus épique et plus sérieux, il ne pourrait évidemment pas mettre sur la couverture «Pas tout à fait des hommes, de Fred Nera». Il pourrait éventuellement mettre «L'épée de l'Élu, de M.R.P.Q. Borken, basé sur une oeuvre originale de Fred Nera».
La plupart des licences autorisent les modifications mais sont très strictes sur la précision de qui a écrit quoi et ne permettent en fait pas du tout de faire n'importe quoi.
Conclusion
Je vais être honnête : si le but est de vivre de l'écriture, une licence libre n'est pas adaptée.
En fait, si le but est de vivre de l'écriture, l'écriture n'est probablement pas adaptée. Très peu d'auteurs, même ceux édités, parviennent à vivre de ça.
En revanche, si le but est de diffuser ses oeuvres, l'utilisation d'une licence libre, c'est-à-dire une vraie licence libre permettant tous les points listés ci-dessus[1] me paraît le meilleur moyen de faire partager ses textes au plus grand nombre en offrant le maximum de possibilités.
Notes
[1] Par exemple, les licences Creative Commons «By» et «By-SA» sont libres, de même que, par exemple, la GNU FDL, la GNU GPL ou la Licence Art Libre.
