J'avais prévu depuis un certain temps d'écrire un petit article sur la non-mixité et comment je la voyais. Les discussions que j'ai pu (a)voir récemment sur le rapport entre féminisme et trans(phobie) m'ont poussée à m'y mettre enfin. Bien que je n'en sois pas entièrement satisfaite, j'ai décidé de le publier, parce que je ne me vois pas le reprendre dans deux mois.
J'avais prévu de citer des féministes réputées ; mais parfois, une petite anecdote vaut mieux que de longs discours.
Je participais, l'autre jour, à une soirée féministe fort sympathique organisée dans un local libertaire. Après une partie «slam» puis la projection d'une interview de Simone de Beauvoir, des copines présentaient un site pour coordonner des féministes. Ce site était non-mixte : pas destiné aux hommes.
Un homme dans la salle a inévitablement posé la question : mais pourquoi vouloir faire ça en non-mixité ? Alors que les personnes impliquées dans le projet lui expliquaient leur démarche, il reprenait à plusieurs reprises la parole, expliquant que ça excluait les hommes, était-ce vraiment nécessaire ?
Et il m'a semblé, à le voir, une bouteille de bière à une main, couper les personnes qui esssayaient de se justifier, que la réponse était dans la question ; ou, plus exactement, dans la façon de la poser, de monopoliser la parole, et de ne pas franchement écouter la réponse.
Oui, la non-mixité est nécessaire, parce que les mecs sont construits pour dominer, et les femmes pour être soumises. Les mecs pour s'affirmer, les femmes pour s'effacer. Ce n'est pas en le niant et en prétendant que ça n'existe pas qu'on pourra lutter contre.
La non-mixité est nécessaire pour ne pas avoir à se justifier en permanence : «oui, mais les mecs, là-dedans ?», bref, pour pouvoir s'organiser entre personnes partageant une même oppression ; mais aussi, tout simplement, pour pouvoir prendre confiance plus facilement.
Et puis, la non-mixité femmes, c'est aussi lutter contre quelque chose qui arrive souvent : une non-mixité entre mecs, c'est-à-dire que les femmes, à défaut d'être formellement exclues, sont de facto poussées dehors. Au final, c'est précisément grâce à la non-mixité choisie qu'il est envisageable d'avoir des instants de «mixité» réelles.
La question des trans' et de la non-mixité a souvent été source de débats, parfois houleux. Cette soirée en fournit, là encore, un bon exemple, puisqu'un homme est venu voir la copine qui récupérait les adresses e-mails des personnes intéressées en lui demandant : «et si un homme se considère femme à l'intérieur ?».
Ce qui est une façon particulièrement dramatique de poser la question qui, dans ce cadre, ne peut amener à mon avis qu'une seule réponse : «non».
Je ne sais pas ce que cette personne avait en tête en demandant cela : instrumentaliser les trans' pour «montrer» que la non-mixité est réactionnaire et excluante, ou un désir sincère de poser la question pour une hypothétique trans' ? Si c'est la seconde possibilité, en tant que trans' hypothétique située à moins de trois mètres pendant que le court débat que cela engendrait avait lieu (mais à qui personne n'a eu l'idée de demander l'avis), il me semble que c'est le genre d'alliés avec qui on se passe d'ennemis.
Parce qu'évidemment, considérer qu'une trans' est «un homme», même s'il se considère comme femme «à l'intérieur», est profondément transphobe et revient finalement à dire que les trans' vivent une sorte de fantasme bizarre mais restent des hommes.
En réalité, le genre n'est pas qu'une question d'organes génitaux ou de chromosomes. On est, dans la vie de tous les jours, catégorisée dans l'une des deux classes suivantes : homme, ou femme. Contrairement à ce que l'imagination des essentialistes pourraient laisser croire, cela se fait rarement sur la base de ce qu'on a entre les jambes, mais plutôt sur l'apparence et le comportement global.
Autrement dit, non, la présence d'un pénis entre les jambes ne permet pas, comme un crucifix porté autour du cou, de se protéger magiquement de la domination masculine. Les femmes trans' sont, en tout cas après une certaine période de transition, catégorisées dans la classe «femme» au quotidien.
Et la construction de genre est quelque chose qui se fait tous les jours, depuis la façon de se faire gentiment tenir la porte par galanterie en échange d'un sourire forcé à l'agression sexuelle, en passant par la drague «subtile» qui vous fait sentir que, XX ou XY, vous êtes avant tout un morceau de viande, par la façon de vous couper la parole systématiquement mais de vous sermonner si, par malheur, vous essayez de faire de même à un moment, ou encore par toute l'idéologie véhiculée par les télés, les journaux, les affiches et les «bonnes blagues» qui vous rappelle votre rôle en tant que «catégorisée femme».
Une trans' a donc sa place dans un espace non-mixte «femmes», non pas parce qu'elle se sentirait «femme à l'intérieur», mais parce qu'elle subit une oppression en tant que femme qui vient, bien au contraire, de l'extérieur (même si elle est aussi intériorisée, comme toute oppression).
Certaines féministes pensent qu'il faut exclure les femmes trans' des espaces non-mixtes parce qu'elles n'ont pas été éduquées, dès leur jeunesse, à ce rôle. Mais qu'elles se rassurent : le patriarcat n'est pas radin sur les cours de rattrapage.
Par ailleurs, s'il y a en commun une oppression de tous les jours à être catégorisée dans la mauvaise classe de sexe, l'expérience des «femmes» (au sens de personnes dans cette catégorie, qu'elles se revendiquent femmes ou pas) est très différente : cultures différentes, âges différents, orientations sexuelles différentes, façon d'exprimer un genre différents, etc.
Ce qui veut dire qu'il faut reconnaître que la non-mixité «femmes» n'est pas non plus un hâvre de paix, et qu'il y a encore des oppressions et des conflits en interne. Par conséquent des formes de non-mixité à l'intersection de plusieurs oppressions sont aussi légitimes : non-mixité lesbiennes, non-mixité femmes racisées, etc.
Mais il est nécessaire, à mon avis, de garder en tête qu'il s'agit d'un cadre de luttes et pas d'une fin en soi.
Pour moi, la non-mixité est donc avant tout une façon de lutter contre un système d'oppressions, et non pas d'espérer le fuire. C'est donc une non-mixité qui doit avant tout se baser sur le façon dont on est catégorisée par ce système, et non pas sur des caractéristiques, notamment biologiques, qui ne servent en fait que de prétexte à ce système pour justifier une classification et une domination. Si on se fait avoir à ce piège, il me semble qu'en prétendant combattre un système, on finit par le renforcer.