Avec le début d'agitation sur les facs et le commencement de quelques
blocages s'agite déjà le spectre de la démocratie.
Bloquer une fac, dit-on, ce n'est pas démocratique.
C'est quoi, pourtant, la démocratie ?
Démocratie, ça vient du grec. Demos, c'est le peuple, et cratos, la
puissance, le pouvoir.
Sauf qu'on ne dit jamais «le pouvoir du peuple», «le peuple au pouvoir» ou
«le pouvoir au peuple». Parce que le truc, c'est que si on emploie un mot d'une
langue morte, ça se voit moins que c'est du foutage de gueule.
Les AGs sur les facs me semblent, en ce sens, ne sont pas de la démocratie.
Elle sont un tout petit, minuscule embryon de pouvoir au peuple dans une langue
vivante.
Oh, ça reste ridicule. Le seul pouvoir de l'AG, finalement, est de bloquer
ou pas la fac. Ce nest pas encore les soviets. Mais c'est déjà pas mal, parce
que c'est prendre des décisions de manière collectives plutôt que d'élire un
homme fort pour nous guider.
Alors, bien sûr, les AGs ne sont pas parfaites. Notamment, elles ne sont pas
assez représentatives - encore que sur certaines facs, ça commence à s'étendre
un peu. Mais elles ne peuvent évidemment pas le devenir d'un coup et c'est
quelque chose qui doit se construire.
La critique de cette représentativité peut me paraître fondée, même si je ne
vois pas comment on peut y remédier à part en poussant les gens à y
participer.
Cette critique est bien évidemment, comme les autres qui peuvent exister,
relayée par le gouvernement, et là je pense particulièrement à Valérie
Pécresse, ministre de l'éducation supérieur et de la recherche, qui reproche
notemment au mouvement d'être politique... et oui, politique, c'est un mot
sale, berk, caca, certainement pas quelques choses que les étudiants devraient
faire[1]. Un autre truc que le gouvernement reproche
au mouvement, à part le simple fait d'exister, c'est de vouloir faire la
jonction avec les autres mouvements sociaux. C'est marrant, parce que dans
toutes mes études on m'a soûlée sur le fait qu'il fallait un rapprochement
entre le monde universitaire et le monde de l'entreprise... manifestement, on
ne veut pas que ce rapprochement se fasse dans la rue.
Bref, la critique de la représentativité est reprise par le gouvernement,
mais là, je trouve que ça fait carrément l'hôpital qui se fout de la charité.
Parce que déjà, la LRU contre laquelle il y a mobilisation, elle a été expédiée
pendant l'été. Bizarrement. Évidemment absolument pas pour que les étudiants ne
puissent pas en discuter et se mobiliser contre elle. Si le seul problème du
mouvement des étudiants c'est le côté démocratique, il y a un moyen simple de
trancher : faire un referendum. Là il y aurait peu à y redire a priori.
Pourtant, je doute que ce soit ce que le gouvernement fasse...
À propos de referendum, c'est amusant de noter que pendant ce temps, le
parlement va bientôt approuver la constitution européenne. Vous savez, celle
qui a été refusée par un referendum ? Oh bien sûr elle ne s'appelle plus
constitution européenne, les articles ont été séparées pour les mettre dans des
amendements aux traités précédents. Ça ne s'appelle plus pareil, mais ça fait
la même chose.
Donc récapitulons :
- décider en AG sur les facs ce n'est pas démocratique, parce que ce n'est
pas représentatif
- par contre, décider à l'assemblée nationale, qui est une assemblée élue
avec un nombre important d'abstention et avec un suffrage indirect absolument
pas proportionnel, de se torcher le cul avec le vote direct de la population,
c'est démocratique.
On peut donc en déduire que la démocratie, ce n'est pas le pouvoir au
peuple.
Bientôt, le gouvernement va sans doute aussi nous faire la démonstration que
la guerre, c'est la paix, que la liberté, c'est l'esclavage (quoiqu'on a déjà
eu droit à «le travail, c'est la liberté»), et que l'ignorance, c'est la
force.