L'autre, fois je suis allée dans un magasin de fringues. Ouais, ça m'arrive,
on ne dirait pas vu comme je suis habillée comme une clodo, mais je vais dans
les magasins de fringues, des fois. J'ai transgressé les injonctions de genre,
«homme» d'un côté et «femme» de l'autre, et j'ai pris quelques vêtements qui,
sacrilège, ne m'étaient pas destinée.
Je suis allée dans la cabine d'essayage et j'ai changé de fringues, pour
voir ce que ça donnait. Et là, il faut être honnête, j'ai été excitée.
Sexuellement. Ce qui, selon les termes psychiatriques, s'appelle, je crois
«transvestisme fétichiste». En tout cas c'était assez sympa, même si finalement
je n'ai pas acheté les fringues (elles étaient un peu petites, pour les essayer
ça aller encore mais passer des heures dedans, non merci).
Si je raconte ça à un psy, ou même à beaucoup d'autres personnes, qui plus
est en tant que trans' MtF (masculin-vers-féminin), on va s'imaginer que
j'étais travelottée en femme, en train de mettre une mini-jupe ou une jolie
robe, des bas résille et des talons-aiguilles.
Sauf qu'en fait, ce qui m'excitait, là, c'était un costard avec une jolie
veste et d'être travelottée en mec.
Et là, alors que je me changeais à nouveau, je me suis dit : c'est
marrant, quand même, on a toujours l'image des hommes travestis en femmes qui
font ça parce que ça les excite, des trans' MtF qui transitionnent forcément
par fétichisme, et tout ça ; et de l'autre côté, pouic, rien.
D'ailleurs, si on regarde la définition officielle du transvestisme
fétichiste, selon les gens sérieux que sont les psychiatres, on a ça :
La focalisation paraphilique du Transvestisme fétichiste implique un
travestissement d'un sujet masculin par des vêtements féminins. Souvent ou dans
la plupart des cas, l'excitation sexuelle est déclenchée par le fait de penser
ou d'imaginer être une femme (ce qu'on appelle «l'autogynéphylie»).
(Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux -
DSM-IV)
Travestissement d'un sujet masculin par des vêtements féminins.
Autogynéphylie.
Et autoandrophylie ? Une recherche sur google montre que le terme
existe. Peut-être. Pas par les psychiatres, dirait-on, et avec cent fois moins
d'occurrence que la version pour l'autre genre.
Et là, on peut quand même se demander : pourquoi ?
Il est vrai qu'il y a une part non négligeable de travestissement «masculin»
(c'est-à-dire d'hommes qui se travestissent en femmes), qu'il s'agisse de
travestissement «de placard» ou de drag-queens, qui comporte une certaine dose
de sexualisation. Le mouvement gay a ainsi un certain nombre de travestis et de
folles[1] plutôt visibles.
Mais c'est vrai aussi dans l'autre sens. Je ne suis à vrai dire pas
lesbienne depuis très longtemps, mais il me semble quand même qu'il y a dans
cette communauté aussi un historique important de l'érotisation du fait de se
donner des «attributs» masculins, qu'il s'agisse de butchs ou de drag-kings.
Certes, il n'y a pas de frontière du travestissement aussi nette que pour le
travestissement masculin : une femme en pantalon ne sera pas vue comme
travestie de la même manière qu'un homme en jupe, mais il n'en reste pas moins
que le principe est peu ou prou le même.
Or, la différence de traitement est importante : on voit beaucoup (pour
ne pas dire uniquement) l'aspect sexuel des travestis et des drag-queens, alors
qu'en ce qui concerne le travestissement féminin, on insistera plutôt sur
l'historique des femmes qui s'en servaient pour avoir accès à des espaces
réservés aux hommes. La différence de traitement s'applique aussi aux
trans : une MtF va être soupçonnée de ne transitionner que par
«fétichisme», alors qu'un FtM sera plutôt accusé de «trahir son genre».
Certes, le genre masculin est avantagé dans notre société, ce qui fait qu'il
est plus soupçonnable de vouloir passer du féminin au masculin pour des raisons
bassement pratiques que l'inverse.
Mais est-ce qu'il n'y a pas aussi autre chose, qui fait qu'on va plus voir
l'aspect érotique/sexuelle/séduction d'un côté que de l'autre ?
Le «travestissement fétichiste masculin» reste au final une forme de
sexualité ou en tout cas d'érotisation destiné à l'homme, «fétichisant» la
«féminité». Cette érotisation paraît donc naturelle, logique, normale.
À l'inverse, le «travestissement fétichiste féminin» concerne une forme de
sexualité ou d'érotisation «féminine» fétichisant la «masculinité». Et là,
c'est tabou, ça ne peut pas exister, puisque d'une part les femmes ne peuvent
pas avoir de sexualité sans (vrai) mec, et d'autre part parce que la
masculinité n'est pas «fétichisable», vu qu'elle est supposée être absolument
neutre : si la féminité est souvent vue comme superficielle et
artificielle, la masculinité est supposée être naturelle et parfaitement
«sobre». La masculinité ne serait finalement pas vraiment genrée, tout comme
les blancs n'ont pas vraiment de couleur de peau, à l'inverse des «personnes de
couleur».
Ainsi, si un gay porte des talons et passe un certain temps à se maquiller,
il est évident que cela ne peut être qu'à caractère sexuel ; mais si une
lesbienne porte des chaussures typiquement masculines et fait en sorte d'avoir
une coiffure «de mec», il n'y a forcément aucun aspect sexuel (les lesbiennes
n'ont pas de sexualité, de toute façon).
Alors il ne s'agit pas de dire que le travestissement se limite à un aspect
érotique, ce qui serait très réducteur, mais il me semble que ne voir que
l'aspect «érotique» chez les travestis hommes et chez les trans' MtF qui s'y
retrouvent agglomérées, et à l'inverse à ne voir que l'aspect «genre» dans le
travestissement féminin et chez les trans' FtM, montre tout de même une
certaine invisibilisation de la sexualité féminine et lesbienne.
Enfin bon, après c'est mes réflexions dans une cabine d'essayage de chez
Tati, ça vaut ce que ça vaut.