(Note : c'est un billet qui était en attente depuis beaucoup beaucoup de temps, et du coup même s'il y aurait encore des choses à revoir et que je trouve que c'est un peu nawak, je le publie quand même, parce que j'en ai marre de le voir traîner.)

Dans les épisodes précédents :

Pour continuer dans la série «la transphobie dans les milieux féministes et queer pourtant hyper trop trans-friendly, cools et subversifs», je voudrais parler aujourd'hui de l'expression de genre des trans, toujours passée sous l'oeil scrutateur des personnes cisgenres, parce que suspectes d'être soit «trop maculine» (pour les garçons), soit «trop féminine» (pour les filles).

La féministe transphobe Julie Bindel le résume bien :

Imagine a world inhabited just by transsexuals. It would look like the set of Grease.

Imaginez un monde habité uniquement par des transsexuel·le·s. Ça ressemblerait au plateau de Grease.

Après moi je trouve qu'elle aurait pu aussi dire :

Imaginez un monde où toutes les lesbiennes seraient trans. Une série télé sur les lesbiennes ressemblerait à The L Word.

mais du coup ça se serait peut-être un peu plus vu que les personnes cisgenres n'avaient jamais eu besoin des trans pour être capable d'ériger des normes de genre et de rentrer dedans en partie ou en totalité.

Plus sérieusement, je pense qu'on peut répondre à cet argument (les trans sont des caricatures de masculinité/féminité, pas «quel film représente le plus ce que serait une planète trans?») de deux façons différentes :

  1. les personnes trans ne sont pas forcément plus que les autres des caricatures de leur genre ;
  2. quand bien même ce serait le cas, on vous emmerde.

Et donc du coup je vais faire deux parties distinctes.

Les personnes trans ne sont pas forcément plus que les autres des caricatures de leur genre

Le problème dans l'idée que les trans sont plus masculins/féminines que les personnes cis, c'est qu'en général il y a une sorte de deux poids, deux mesures, comme si, pour reprendre les exemples cinématographiques donnés plus haut, les personnes cisgenres avaient eu besoin de trans pour tourner Grease. De fait, quand je marche dans la rue, je trouve que je croise un paquet de mecs (a priori pas tous trans) qui sont quand même indiscutablement masculins, qu'il s'agisse de la masculinité du skinhead ou de celle du cadre en costard-cravate. De la même manière un certain nombre de nanas (certainement pas toutes trans non plus) sont aussi indubitablement féminines, qu'elles soient en mini-jupe et talon aiguille ou en tailleur et escarpin.

Je pense que la plupart des trans s'insèrent là-dedans sans détonner particulièrement ; au contraire, j'ai plutôt eu l'impression durant ma transition que les conseils de pas mal d'autres filles trans étaient de ne surtout pas en faire trop, histoire de ne surtout pas ressemble à «une pute» ou à «un travelo», ce qui, pour une fâme, est la déchéance absolue.

Par ailleurs, la féminité et la masculinité ne me semblent pas vues de la même manière : le masculin, comme dans la grammaire, est neutre, alors que le féminin est la spécificité, la différence, artificielle. Par exemple, à part dans quelques milieux féministes, j'ai rarement vu un mec se faire reprocher d'être trop masculin (trop féminin, oui, pas de problème, par contre). Par contre, une fille trop féminine va facilement se le voir reprocher en se faisant traiter de pute, de salope, ou encore lorsqu'en en cas d'agression on va lui dire qu'elle l'a cherché.

Il me semble aussi que chez les filles trans (je parle que des filles parce que je sais pas si ça se passe d'une façon comparable pour les FtM).), j'ai l'impression que dans beaucoup de cas le postulat «les filles trans sont des caricatures de féminité» continue en bonne partie à fonctionner parce que c'est surtout les filles trans qui rentrent dans ce modèle qui vont être perçues comme trans[1] (par exemple si je suis habillée de manière masculine, on va me prendre soit pour un mec cis, soit pour une fille cis, mais jamais pour une travelotte). Avec l'effet pervers que si on rentre pas dans le cliché de la trans on est du coup assez invisibilisée.

Quand bien même ce serait le cas, on vous emmerde

Cela dit, je ne vais pas développer le premier argument plus que ça, parce qu'en fait, finalement, je trouve qu'on (c'est-à-dire, on va dire, les militant·e·s trans et trans-friendly) le fait assez, et qu'au final on en arrive parfois un peu à reprendre la logique comme quoi ce serait extrêmement mal d'être féminine ou masculin, et que bien sûr il y a des trans «binaires» qui sont un peu bêtes et rentrent dans ce jeu, mais nous, quand même, on vaut mieux que ça.

Et franchement, ça me gonfle aussi.

Parce que je me rends compte qu'à cause de cette espèce de «contre-norme», je me suis vachement censurée, à me dire qu'il fallait pas que je sois trop féminine pour pas faire «cliché» [2], à me dire que c'était très mal de porter des jupes pendant un mois de suite sans alterner avec des pantalons, et tout ça.

Bref.

Ce qui me gonfle avec tout ça, c'est d'une part que finalement ça revient à ériger des contre-normes qui ne sont pas moins absurdes que les normes dominantes, et d'autre part l'impression que son «féminisme» est jugé en fonction de sa tenue vestimentaire.

Ce qui est idiot : je ne suis pas moins féministe si je mets une mini-jupe et du maquillage «de fille» que si je mets un treillis et que je me dessine des faux poils pour me kinguer (surtout que pour les deux j'utilise le même maquillage..). Pourtant, et j'admets que j'ai vachement intériorisé ça, je trouve qu'on reproduit dans certains milieux le truc de considérer que c'est super plus subversif d'oser affirmer une forme de masculinité qu'une forme de féminité (en tout cas quand on est une fille, j'imagine que pour les mecs ça se pose pas de la même manière).

Je pense qu'il y a de ma part aussi une intériorisation de la transphobie, une nécessité de vouloir montrer que je suis pas comme la trans typique, que je suis «acceptable» dans les milieux féministes et queer où on ne brille pas toujours par notre visibilité. Et de fait j'ai l'impression d'être parfois mieux accueillie quand je suis catégorisée «gouine qui n'a pas peur de mettre des fringues masculines» que comme «transgirl» (même si les gens savent que je suis trans, là n'est pas la question).

Et par ailleurs là où c'est compliqué c'est que je ne fais pas ça que pour être bien perçue, et qu'il y a une sincérité dans le fait que j'aime porter des fringues catégorisées comme masculines ; mais d'un autre côté ça m'emmerde d'avoir dans certains cadres l'impression d'être mieux acceptée parce que je peux être vue comme «pas comme ces autres transgirls hyper-féminines» et de me dire que j'ai vachement eu tendance à reprendre ça.

Pour moi ça rejoint vachement les reproches qui sont faits (à l'intérieur de nos «communautés» toujours, je m'attaque pas aux milieux ouvertements misos qui sont de toute façon, ben, misos) aux lesbiennes Fems, qui sont soit accusées d'être trop soumises à l'ordre hétéropatriacal (alors qu'en fait, ben non), perçues comme moins féministes, moins méchantes avec les mecs, etc., soit présupposées comme un peu inférieures et pas capable de faire du bricolage, plus sexualisées, prises moins au sérieux...

Et du coup tous ces discours pour dire qu'il faut pas être trop féminine, pas de manière trop vulgaire, trop suspecte, trop salope, trop pute, trop travelotte, ben ça me gave vraiment, parce qu'en fait autant c'est bien de critiquer les injonctions à la féminité, autant quand on en vient à valoriser le masculin et à dévaloriser le féminin dans nos milieux, ben je trouve que ça reproduit un tout petit peu la misogynie globale.

Et je trouve aussi qu'il y aurait vachement à discuter sur les similarités qu'il peut y avoir entre la marginalisation des Fems et des transgirls (et des Fems transgirls) dans certains milieux militants. En tout cas j'ai vraiment l'impression que les identités Fems et Butches m'ont vraiment permis de développer mon identité à moi (qui est je pense un peu Fem et aussi un peu Butch - j'aime bien le terme butch travelotte - mais en tout cas pas trop respectable ni franchement «ni trop féminine, ni trop masculine») et que ça résonne pour moi vachement avec mon parcours en tant que trans et tout ça.

Notes

[1] Et aussi parce que les nanas trop féminines risquent assez de se voir traiter de travelos, même sans être trans.

[2] Bon et aussi des fois à ne pas être trop masculine pour pouvoir «passer» un minimum, mais ça pour le coup ça mériterait un billet à part sur la difficulté d'être butch et transgirl.