Dans la série, «je ressors des vieux posts que j'avais pas publiés», en
voilà un qui date d'il y a un certain temps, à un moment où je me posais pas
mal de questions sur les articulations pas toujours évidentes entre identité
trans, identité gouine, identité féministe et tout ça.
À vrai dire j'hésitais un peu à le publier parce que c'est plus tout à fait
le sentiment que j'ai à l'heure actuelle et que ça parle pas de certains trucs
sur lesquels j'ai pu mettre le doigt depuis et qui participaient au problème
(notamment l'instrumentalisation des questions trans et queer par des
personnes cisgenres et straights pour dénigrer un féminisme jugé trop radical,
qui mériterait un billet à part). Cela dit j'ai décidé de publier ça quand même
en me disant que ça pouvait toujours être intéréssant, même si je le trouve
super négatif par rapport à ce que je vis actuellement.
Ça fait pas mal de fois, sur Internet, et notamment en commentaires sur des
blogs féministes anglo-saxons, que des personnes trans me sortent en réaction à
un truc que j'ai dit, quelque chose dans le genre : «on voit bien que t'es
cisgenre». Ou un truc comme ça.
Au départ, ça m'amusait, surtout quand c'est à cause d'un quiproquo parce
que je maîtrise pas hyper bien l'anglais ou parce que j'ai pas exactement la
même vision des choses sur tel ou tel sujet trans. Un peu moins quand je me
rends compte après coup que c'est parce que ce que j'ai dit suinte la
transphobie intériorisée.
Dans la vraie vie, j'ai moins ce coup-là, parce que d'une part je ne passe
pas forcément hyper bien (et le fait de vouloir «passer» pour une meuf
cisgenre, en soi, suinte sans doute aussi pas mal la transphobie intériorisée)
et d'autre part parce que les personnes me connaissent en général depuis un
certain temps et savent que je suis trans.
Par contre, je ne sais vraiment pas pourquoi, mais dernièrement j'ai quand
même eu plusieurs fois l'impression d'un truc un peu similaire : c'est à
dire qu'à défaut d'être une vraie gouine cisgenre approuvée©, je suis quand
même considérée comme une bonne trans, ou qu'en tout cas j'ai tendance à
vouloir me comporter comme tel.
Qu'est-ce qu'une bonne trans ? J'imagine que ça dépend, mais par
exemple une nana m'avait expliqué que dans son groupe, qui est non-mixte, les
filles trans pouvaient éventuellement envisagées d'être acceptées aux deux
conditions suivantes qu'elle posait :
- passer à peu près ;
- ne pas trop prendre la parole, et en tout cas pas de manière affirmée (elle
m'avait clairement expliqué que le fait d'avoir des bases politiques était un
point négatif).
Et le verdict plus ou moins non-officiel, c'était que moi ça allait, parce
que, en gros, je suis timide, je parle pas fort, et j'ai en général énormément
peur de soulever des points dont j'ai peur qu'ils amènent au conflit.
Pour d'autres personnes, être une bonne trans c'est quand même pas mal lié à
l'expression de genre. Et là aussi, autant je vais être surper mal vu par des
psys, autant, parce que je ne suis pas trop «féminine mainstream», j'ai
l'impression d'être plus acceptée dans des milieux plutôt féministes et
lesbiens qu'une fille trans très féminine, ou qui a un certain type de
féminité, ou plus vieille, etcaetera.
Bref, voilà, même si j'ai plein de trucs qui font que je suis loin d'être la
transgirl parfaitement acceptée ni parfaitement acceptable (j'ai pas un méga
passing, je suis pas opérée, etcaetera), j'ai quand même l'impression d'avoir
accès à un certain degré de privilège que je n'aurais peut-être pas si j'étais
plus vieille, si je parlais plus fort, etcaetera.
Accessoirement, dans la plupart des groupes non-mixtes de meufs où je mets
les pieds en ce moment, ben même s'ils sont la plupart du temps super cools, en
général je suis la seule fille trans. Et encore, je suis pas complètement sûre
de vouloir me définir comme trans, et tout ça.
Et en fait, c'est ça qui me pose problème. Je veux dire, j'ai vraiment du
mal à savoir si j'ai des questions d'identité qui me sont personnelles mais qui
sont complètement légitimes, ou alors si c'est une façon d'intérioriser des
trucs et de ne pas vouloir exprimer de «spécificité» trans ?
Et ce qui me fait vraiment chier, c'est quand, même dans ces espaces, sur
des petits trucs pas graves, ben j'ose pas dire que ça me fait un peu chier ou
que ça me renvoie des trucs pas cools, ou que j'ose pas demander des précisions
sur ce que quelqu'une voulait dire, etc. Je veux dire, dans tous ces cas, c'est
pas comme si je côtoyais des fachottes qui allaient me lyncher si j'avais le
malheur de l'ouvrir, et y'a même des chances assez fortes pour que je sois
écoutée.
Je veux dire, c'est pas des gros trucs non plus qui me plombent le karma.
Juste une succession de petits actes, ou plus exactement de petits non-actes,
juste des «ne pas» : ne pas oser poser explicitement la question de
comment dire que les gouines trans sont inclues dans un espace non-mixte
lesbiennes ; ne pas oser demander si ça le fait de prendre telle brochure
en diffusion «non-mixte» parce qu'on a l'impression que le groupe qui l'a
éditée était pas trop trans-friendly à la base et me convaincre que, de toute
façon, j'en voulais pas vraiment ; ne pas oser dire à une copine que je
vis mal le fait qu'elle explique le fait qu'une nana trans soit relou et
autoritaire par le fait qu'elle soit trans et que donc c'est forcément un
comportement masculin, etc.
Je veux dire, dans tous ces cas, c'est pas comme si je côtoyais des
fachottes qui allaient me lyncher si j'avais le malheur de l'ouvrir, et parfois
c'est elles-mêmes qui l'ouvrent, mais c'est juste que... ben, j'ai vachement de
mal. Et parfois y'a juste rien et c'est juste moi qui me fait du mal toute
seule à psychoter comme une conne ou à me dire que, même si j'ai beau être
acceptée par les copines féministes du coin, ben, fondamentalement, je ne
le mérite pas..
Et ça me fait chier autant de transphobie intériorisée, de fantasmer sur le
fait que si j'arrive à passer un peu plus et si je change de ville pour trouver
un boulot, je pourrais ne pas dire que je suis trans, être complètement
stealth[1] et ne plus avoir à gérer ce côté là...
Et en même temps je me sens de moins en moins une identité en tant que
«trans», et je vois pas pourquoi je devrais forcément m'imposer d'être hyper
parfaite et de ne rien laisser passer.
Bref en ce moment j'ai l'impression que je suis partagée entre une envie de
revendications trans et d'aller en profondeur sur des trucs, l'articulation
avec le sexisme, la lesbophobie, d'un côté, et une forme de haine de soi et de
sentiment d'illégitimité de l'autre,
C'est pas dramatique, mais ça là que je me rends compte que ça me manque
vachement de ne pas avoir eu l'occasion de vraiment échanger en profondeur avec
des gouines trans féministes impliquées dans les mêmes collectifs que moi et de
me sentir un peu... seule, par moment.