Jeudi 7 mai il y avait une super soirée au Centre Culturel Libertaire de Lille, avec un concert vachement cool d'Avorton Congénital, one-man group tafiol-punk dont les chansons sont écoutables en ligne.
Avant le concert proprement dit, les Flamands Roses ont lu un certain nombre de textes, portant sur le féminisme, le genre, l'homosexualité et l'homophobie, la bisexualité, l'assignation, etc.
J'ai quant à moi lu un texte que j'avais écrit sur un bloc-notes dans le train pour la manif du 8 mars, qui est le suivant :
On m'a souvent fait remarquer que je n'étais pas une vraie fâme.
Non pas, voyez-vous, qu'être une vraie fâme soit la revendication majeure de mon existence, mais il était manifestement nécessaire, préventivement, au cas où l'idée viendrait par malheur à me traverser l'esprit, de me faire bien capter que non, vraiment, ça n'allait pas le faire.
Il y a eu les psys, d'abord, qui ont commencé par m'assaillir de questions : «vous jouiez à la poupée, quand vous étiez enfant ?», «vous êtes attirée par les hommes ?», «vous faites pipi debout ou assis ?» et enfin, last but not least, «vous comptez vous faire opérer ?».
Ensuite, le verdict était clair et sans appel : vous n'êtes pas une fâme, mon bon monsieur. Tout ce que vous pourrez devenir, si vous continuez comme ça, c'est une créature de la nuit.
Je me suis demandée ce qu'on voulait dire par là : est-ce que j'allais devenir une sorte de vampire moderne, qui doit se nourrir de sang de vierges la nuit pour avoir sa dose quotidienne d'estrogènes ? Et, si oui, allais-je encore pouvoir me refléter dans les miroirs pour mettre mon rouge à lèvres ?
Heureusement, face à la menace vampirique, les psys faisaient office de Dr. Van Helsing et me chassaient en brandissant, en guise de crucifix, le dégoûtant pénis que je ne voulais pas opérer.
Il est évident, en effet, qu'une vrai fâme n'a pas de bite. Cela ne se limite cependant pas à cela, bien loin s'en faut, comme devaient me l'enseigner un certain nombre d'individus pleins de sagesse populaire. Il y a ainsi les postures qu'une vraie fâme n'emploie pas, les mots qu'une vraie fâme n'utilise pas, les bras d'honneurs qu'une vraie fâme ne fait pas.
Même les gens les plus tolérants y mettaient leur grain de sel et me conseillaient de changer ma tenue, suggérant par exemple de me faire porter des vestes chics et des tailleurs jupes. Mais lorsque mon regard s'éclairait et que je disais qu'effectivement, ça irait bien avec mes rangers, on me regardait alors d'un air affligé.
Non, vraiment, ça n'allait pas le faire.
Il y a eu quelques fâministes aussi, pour participer à mon édification. Je n'étais pas une vraie fâme, puisqu'on avait coché la case «M» à la naissance. On ne nait pas femme, on le devient, mais on ne peut manifestement devenir fâme que si l'on est née de la bonne façon. Tous mes comportements dits «masculins» prouvaient alors que je n'étais pas assez fâme pour être une fâme, et tous ceux dits féminins prouvaient que j'étais vraiment trop fâme pour être une fâme. Allez comprendre.
En tout cas, face à tout ce beau monde chantant d'un si commun accord, j'ai dû me résigner et admettre qu'ils avaient raison.
Je ne suis pas une vraie fâme.
Je ne suis pas une fâme du tout.
Je suis l'inverse.
Je suis infâme.
Je suis d'un côté l'infâme féministe qui veut couper les mecs en tous petits morceaux.
Et je suis, de l'autre, l'infâme anti-fâministe qui veut introduire un symbole de domination masculine fait de chair et de sang dans un espace réservé aux fâmes, parce que ce symbole, c'est comme le crucifix : je n'y crois pas.
Je suis, d'un côté, l'infâme gouine qui n'est pas juste devenue gouine parce qu'elle aimait les fâmes mais surtout, bien sûr, parce qu'elle détestait les hommes.
Et je suis en même temps, de l'autre, l'infâme travelotte qui vient «reproduire l'hétérosexualité» dans le hâvre lesbien pourtant déjà tellement menacé par les vibros, les godes-ceintures, le BDSM et les relations Butch/Fem.
Je suis infâme, comme les garçons manqués, qui ne sont pas non plus, apparemment, des fâmes réussies, comme les putes, qui refusent de reconnaître qu'elles sont plus aliénées que les vraies fâmes mariées, comme les soumises et dominantes, qui ont l'illusion de croire que le consentement peut tout justifier, comme les fems, qui n'ont jamais compris qu'il fallait prononcer «fâme», et comme tout un tas d'autre déviantes et tordues qui ne font rien comme il faut.
Et l'aspect le plus infâme dans tout ça, c'est encore de ne pas baisser la tête d'un air penaud en s'excusant : «désolée, je ne suis pas une vraie fâme, mais je vais faire un effort» ; mais au contraire de rester fière et de pisser - assis, debout, ou dans des positions plus orginales - sur le patriarcat, l'hétérosexisme, le binarisme, les normes de genre mais aussi les normes de pseudo-émancipation, et, de manière plus général, sur tout ce qui nous enferme et tout ce qui nous «en-fâme».