Suite aux discussions tenues sur le blog de Mauvaise Herbe concernant la transphobie de certaines «féministes radicales» (en fait le courant anglo-saxon s'abrève souvent en RadFem), je me suis dit que ça pourrait être cool de reprendre certaines choses que j'ai dit là-bas, vu qu'il me semble que c'est plus général que le cas dont on parlait.

Du coup ce billet va être un peu bizarre, parce que ça va constituer principalement de citations de moi-même que je vais commenter. Mais bon c'est normal, nous autres les trans', on est réputées pour être narcissiques.

Pour moi, quand une personne m’explique qu’en réalité je ne subis pas une oppression (sexiste en l’occurrence), que ce soit parce que cette oppression n’existe pas (version anti-féministe) ou parce que «en réalité je suis un homme» (version “féministe” transphobe) c’est la limite à partir de laquelle je considère qu’on ne peut plus discuter. Il n’y a pas de discussion possible puisqu’il y a un refus pur et simple de considérer un vécu comme valide, et tout ce que fait ce courant “féministe” transphobe c’est jouer sur des changements de perspective pour expliquer que de toute façon les trans ont tort.

Là je pense que c'est un truc important, et que j'ai peut-être négligé dans ce commentaire-là, et ça concerne les bases sur lesquelles se font l'inclusion des trans.

Si on commence à discuter en disant «est-ce qu'une trans est une vraie femme ?», il me semble qu'on part sur des mauvaises bases, parce que la définition de la «vraie femme» est très patriarcale au final (une «vraie femme» doit avoir un vagin, pouvoir être enceinte (voire l'avoir été effectivement), ne pas être lesbienne, etc.), et c'est une bonne façon de se retrouver avec des choses du genre «d'accord, on accepte les trans' mais seulement si elles sont opérées», ce qui est absurde d'un point de vue féministe[1].

La question qui se pose en réalité n'est pas pour moi de savoir ce qu'est une «vraie femme» ou pas, mais bien de savoir si les femmes trans' sont opprimées parce qu'elles sont catégorisées en tant que femmes ou pas.

Évidemment, pour moi la réponse est oui, parce que le sexisme est malheureusement une part non-négligeable de mon vécu quotidien. Maintenant, pour une personne qui n'est pas trans' et ne connaît les trans' que par les publications d'expertes non-trans', ben c'est facile de nier que ce vécu existe et que mon pénis, tel un crucifix porté autour du cou (sauf que là c'est entre les jambes) me préserve magiquement.

... et tout ce que fait ce courant “féministe” transphobe c’est jouer sur des changements de perspective pour expliquer que de toute façon les trans ont tort.

Un exemple sur ce mécanisme, c’est la façon d’expliquer que les MtF renforcent les normes de genre puisque ce sont des homos qui veulent devenir hétéros. Ah, mais il y a des MtF lesbiennes ? Dans ce cas, ce sont juste des mecs hétéros à la base. On change de perspective (considérer l’orientation sexuelle «révélatrice» de l’intention réelle de la MtF comme étant celle d’après la transition dans un cas ou d’avant la transition dans l’autre) pour ne pas avoir à écouter ce que les personnes concernées ont à dire.

De la même manière, un raisonnement souvent utilisé par ce courant est que tout ce qu’une MtF fait de soi-disant «féminin» prouve qu’elle renforce les normes de genre (donc qu’elle n’a pas sa place dans le féminisme) ; mais que tout ce qu’une MtF fait de soi-disant «masculin» prouve qu’elle est en réalité un homme (donc qu’elle n’a pas sa place dans le féminisme).

Bref, ce n’est tout simplement pas possible de discuter sur ces bases-là : c’est «pile tu perds, face je gagne».

En effet cette mécanique est vachement présente dans la façon d'exclure les trans', qui d'un côté ont toujours des comportements supposément masculins et se voient dont reprocher dès qu'elles protestent de montrer qu'elles sont, en réalité, des mecs, et d'un autre côté sont accusées d'exacerber leur féminité et de renforcer le patriarcat à coup de maquillage dégoulinant, de vernis fluo, de robe extra-courtes, de petites dentelles, de mascara, et de lacets roses sur leurs rangers.

Cette espèce de dialectique «trop féminine/trop masculine» qui reproduit en réalité une forme de misogynie (une femme trop masculine, ça ne va pas, mais une femme trop féminine, c'est une «salope», et ce n'est pas bon non plus) appliquée de manière spécifique aux trans', permet de manière efficace de faire taire toute trans' qui aurait quelque chose à dire, en l'accusant tour à tour de masculinité et de féminité.

Ce genre de «changements de perspective» est aussi utilisé pour le sens de la transition : les MtF sont réputées transitionner pour s'approprier le corps des femmes et la féminité au nom du patriarcat, ou parce qu'elles sont masochistes, ou perverses, etc., tandis que les FtM sont réputés transitionner parce que la pression patriarcale est trop forte pour rester une femme, et qu'ils ont donc tout avantage à devenir un homme.

Mais là encore, le fait de choisir une explication (s'approprier un «genre») pour un sens et une autre (fuire un «genre») pour l'autre montre surtout les intentions des auteures (c'est-à-dire, grosso-modo montrer que les trans' sont méprisables) : on pourrait, avec exactement la même logique, dire que les FtM veulent s'approprier le corps des hommes et la masculinité au nom du féminisme, et que les MtF transitionnent, là aussi, à cause du féminisme, parce qu'elles prennet conscience de leur rôle dominant et veulent le quitter.

La réalité, évidemment, c'est que les trans' transitionnent pour des raisons différentes et variables qui sont sans doute trop complexes pour permettre un jugement lapidaire «c'est bien/c'est mal».

Pour terminer enfin sur les changements incessants de perspectives des féministes transphobes, la façon dont Sheila Jeffreys évacue les lesbiennes trans' est là encore assez révélatrice. Ainsi, dans son article «Transgender activism: a lesbian feminist perspective», elle écrit :

Lesbianism has been seen as a proud determination to love and value women, the second-class citizens of male supremacy, against all odds. (...)

The male-to-constructed-female transsexual who calls himself a lesbian has a very different meaning for that word. (...) He has not overcome society's hatred of lesbians to love another like himself.

Ou, en français :

Le lesbianisme a été vu comme une forte détermination à aimer et valoriser des femmes, les citoyennes de seconde classe de la suprématie masculine.

Le transsexuel masculin-vers-féminin-construit qui s'appelle lui-même une lesbienne a un sens très différent pour ce mot. (...) Il n'a pas dépassé la haine de la société envers les lesbiennes pour aimer une autre personne comme lui.

Il y a le fait que là encore cela montre une façon de ne pas prendre en compte le ressenti des trans' (personnellement me dire «lesbienne» n'a pas été vraiment évident, même si évidemment fréquenter des milieux gouines aide un peu ; et j'ai vu des trans' relater une lesbophobie intériorisée avant la transition ; bien entendu le vécu dépend des personnes, mais dire que les trans' n'ont jamais à combattre la lesbophobie me paraît simpliste ) ou encore le fait qu'un certain nombre de MtF lesbiennes sont en couple avec... d'autres MtF,ce qui fait que même si on considère que les MtF sont en réalité des hommes, cela reste une relation «avec quelqu'un comme elles».

Mais le truc qui montre que Jeffreys est prête à changer de définition, de perspective, pour justifier sa vision étroite des trans', c'est que par ailleurs, dans un autre texte, elle définit les lesbiennes ainsi :

Our definition of a political lesbian is a woman-identified woman who does not fuck men. It does not mean compulsory sexual activity with women.

Notre définition d'une lesbienne politique est une femme-identifiée-femme qui ne baise pas avec des mecs. Cela ne veut pas dire une activité sexuelle obligatoire avec des femmes.

Alors il est où là-dedans, le fait de dépasser la haine de la société pour aimer une autre personne comme soi ? Il «suffit», avec cette définition, d'être abstinente pour être lesbienne[2]., donc on voit que le critère utilisé pour «exclure» les trans'.... n'est plus appliqué lorsqu'il s'agit de considérer les femmes cis'.

Bref, toutes ces analyses sont très intéressantes si on veut regarder les façons dont elles se contredisent, mais montrent bien qu'elles ont pour simple but de dénier le vécu, l'expérience, etc. des personnes trans' et absolument pas (ce qui serait, pour le coup, légitime) de voir comment le mouvement trans' peut s'articuler avec le féminisme, les problèmes que cela peut éventuellement poser et comment les résoudre.

Ces changements de perspectives sont aussi parfois utilisés pour discréditer le BDSM par exemple : évidemment, le BDSM c'est mal, parce que les femmes sont soumises aux mecs. Mais pour les femmes dominatrices, c'est différent : là, c'est la personne soumise qui a «en réalité» le contrôle. Du coup on passe encore d'une vision à l'autre.

Pour terminer de manière plus légère, une autre féministe à la mode réputée pour sa transphobie est Julie Bindel, qui reprend à peu près le même genre de thèses (sauf que Jeffreys au moins traite vaguement des trans' lesbiennes, ce qui n'est pas le cas de Bindel pour qui la transsexualité est une façon de «soigner» son homosexualité) et a notamment dit :

Imagine a world inhabited just by transsexuals. It would look like the set of Grease.

Imaginez un monde habité uniquement par des transsexuels. Cela ressemblerait au plateau de Grease.

Ce qui prouve bien qu'elle ne cotoye pas beaucoup de trans', parce que moi, à la limite, quitte à catégoriser et à stéréotyper, je trouve qu'un monde habité uniquement par des trans' ressemblerait plutôt vaguement à Los Angeles 2013 :

large_96656.jpg Réunion non-mixte de FtM

015photo.jpg Une MtF énervée que son docteur ne veuille pas lui prescrire d'hormones.

MV5BMjE2MjIxODE5OV5BMl5BanBnXkFtZTYwNzI2NzA3._V1._SX475_SY299_.jpg La même MtF, toujours énervée (elle est susceptible à cause du manque d'hormones) parce qu'une autre MtF[3] lui a fait remarquer qu'elle n'avait pas un très bon passing.

Notes

[1] Là où c'est drôle c'est quand des personnes considèrent que l'opération est une mutilation, même si bon, les gens font ce qu'ils veulent, mais ça renforce le partriarcat, blabla. Et là paf, «bon, une trans' dans un espace non-mixte, à la limite, mais que si elle est opérée». Si si, j'ai vu des personnes m'expliquer ça.

[2] Personnellement je trouve que l'idée d'être une lesbienne politique extrêmement intéressante, mais permettre de se dire lesbienne si on n'a pas d'attirance envers les «femmes» (ou les lesbiennes qui ne sont pas des femmes) me semble pour le coup vachement plus ouvrir la voie à une «appropriation» du lesbianisme que le fait de reconnaître les lesbotrans comme lesbiennes à part entière (je veux dire, avec cette définition, les nonnes sont toutes lesbiennes politiques). En particulier sachant les préjugés patriarcaux type «les femmes n'ont pas vraiment de sexe entre elles» (elles se contentent de se caresser les cheveux).).

[3] Qui est vraiment une MtF dans le film, d'ailleurs. Alors que Snake Plissken, il faut l'admettre, je crois pas (ou alors, qui a pas fait son coming-out).