En lien avec le billet précédent : je suis tombée sur un article du blog de John Mullen (camarade du NPA et de la future-ex-LCR), datant de décembre, intitulé «Le Nouveau Parti Anticapitaliste et le féminisme».

Dans cet article, il estime positif que les documents fondateurs du NPA parlent un peu de féminisme (j'imagine que c'est le verre à moitié vide ou à moitié plein, enfin bon, moi je trouve que c'est léger quand même), mais aussi se félicite que ça ne parle pas de patriarcat :

La théorie du patriarcat est simple - il y a deux versions. Version féministe radical : la contradiction première dans notre société, qui fait évoluer la société, est le conflit d'intérêts entre hommes et femmes. Version socialiste-féministe (très répandue au sein de la LCR) : la société avance selon deux principes parallèles : la lutte des classes, et le patriarcat ("rapports sociaux de genre"). Selon cette théorie, il faut lutter contre les deux en même temps, et ils ont une influence comparable sur l'évolution de la société.

Contre ces idées s'élève une version du marxisme (auquel je souscris) qui maintient que les contradictions de classe sont premières, que ce sont ces seules contradictions qui impulse les changements massifs dans notre société (guerres, crises économiques, désastre environnemental).

Il y a aussi le lien vers un article (qu'il a écrit) intitulé «Vivons nous dans une société patriarcale ?», qui est intéressant et que je vous invite à lire (je précise que contrairement à ce que mes citations tronquées pourraient éventuellement laisser croire, il ne s'agit pas de dire que le féminisme ne sert à rien et attendra la révolution).

En tout cas ça m'a fait réfléchir, et, même si je ne suis pas une grande lectrice de théories et serait incapable d'expliquer très en détail ma théorie à moi, je livre ici quelques réflexions.

Il me semble qu'il y a des choses sur quoi je suis au final assez d'accord sur le fond, mais que j'aurais plutôt des divergences de vocabulaire : par exemple la notion de «patriarcat» me semble assez étriquée, puisqu'il considère que comme le pouvoir n'appartient pas aux hommes en général, mais à une minorité de ceux-ci, on ne peut pas parler de patriarcat.

Ce sur quoi je suis en désaccord total : les hommes ont toujours (même si c'est moins qu'à une certaine époque) un certain pouvoir sur les femmes, particulièrement au sein du couple hétérosexuel, ce qui justifie qu'on parle de patriarcat.

Il y a un élement de son texte sur lequel je suis en partie d'accord, qui dit que les discriminations sexistes avantagent la bourgeoisie (qui paye la moitié des travailleuses[1] moins cher, qui n'a pas besoin de fournir un service public pour s'occuper des enfants, etc.) et que les hommes ont aussi intérêt à lutter contre le sexisme :

Quant aux hommes, il est évidemment plus mobilisateur de pouvoir dire « Agissez contre l’oppression des femmes dans tous les domaines - c’est dans votre intérêt » plutôt que « ce n’est pas dans votre intérêt de combattre l’oppression des femmes, mais faites-le quand même ! ».

Le propre du marxisme - le matérialisme militant - parmi toutes les visions de ceux qui veulent changer le monde, est que nous voulons construire un paradis sur terre en partant des intérêts réels de groupes sociaux existants, et pas en partant simplement d’une vision morale, éthique ou volontariste. Ainsi il est crucial de ne pas faire dépendre notre lutte contre l’oppression des femmes sur une vision non- matérialiste qui espère voir les hommes œuvrer contre leurs intérêts. Une telle vision prépare trop souvent l’abandon de la lutte en période de recul.

Je suis donc d'accord avec ça, puisque je trouve un peu irréaliste de demander aux hommes de lutter contre le sexisme même si ce n'est pas leur intérêt, au nom d'idéaux («personne ne sera vraiment libre tant que la moitié de l'humanité sera opprimée»). Pourtant il me semble que c'est là un peu l'excès inverse, et que ça nie le fait que les hommes ont aussi des intérêts au système sexiste.

Il me semble qu'en ce sens il y a un aspect contradictoire : les hommes ont intérêt à la disparition du système sexiste, non seulement pour permettre aux femmes (et aux autres) de lutter avec eux et donc d'avoir une chance de renverser le capitalisme, mais aussi parce que le système sexiste (et patriarcal) est aussi oppresseur envers les hommes. Cependant ils ont aussi un intérêt immédiat à garder certains privilèges : et autant ils ont un intérêt à long terme à la disparition du système sexiste et éventuellement parfois des intérêts à courts termes sur certaines revendications féministes, il n'en reste pas moins qu'ils n'ont pas un intérêt à court terme à abandonner leur statut d'homme. (Et je pense que ça se voit aussi dans les milieux militants : il y a des tas d'hommes qui parlent en se disant féministes, etc, mais qui sont parfois plus réticents lorsqu'il ne s'agit plus de parler mais au contraire de se taire pour ne pas monopoliser la parole).

C'est cette donnée, qui n'est pas un élément complètement séparé du capitalisme (qui a tout intérêt à diviser pour mieux régner, en offrant un peu de pouvoir des hommes sur les femmes, des travailleuses un peu mieux formées sur les travailleuses moins formées, etc.) qui fait que j'estime qu''il y a non seulement une pertinence à parler de patriarcat, non pas en tant que système parallèle mais imbriqué au capitalisme (j'aime bien le terme hétéropatriarcapitalisme, qui est barbare mais met tout ensemble), mais aussi à parler par exemple de «classe de genre», pas forcément au sens marxiste du terme, non seulement pour garder en tête qu'il peut tout de même y avoir des intérêts contradictoire et une nécessité d'avoir une certaine autonomie (notamment non-mixité), mais aussi parce qu'il me semble important de mettre en avant que c'est le sytème de domination patriarcal qui crée les deux catégories hommes et femmes, et pas le sexe biologique[2]

Notes

[1] Féminin neutre.

[2] Et je pense que le fait de ne pas mettre ça en avant fait que certaines revendications légitimes peuvent se retrouver à flirter avec l'essentialisme et à proner la nature différente des fâââmes ainsi que l'injonction à la binarité (par exemple, la parité).