Encore une nouvelle qui date, et qui est un peu complètement nawak. Elle
implique une version d'Alys, qui est un
de mes personnages récurrents, même si c'est en contradiction totale avec les
autres textes dans lesquels elle apparaît, parce qu'Alys c'est une rebelle, une
vraie, elle ne va quand même pas respecter les règles petites-bourgeoises de la
cohérence, hein ?
1
Avec sa jupe courte en treillis noir, ses rangers aux lacets rouges et ses
bas résilles, la jeune trans’ qui se nommait Alys aurait encore presque pu
passer inaperçue si elle n’avait pas brandi à la main un drapeau rouge et noir
dont les couleurs allaient fort bien avec son tee-shirt proclamant
« Anticapitaliste ».
Il n’est donc pas étonnant que quelqu’un finît par la remarquer. Alys trouva
presque immédiatement qu’il s’agissait d’un vieux con, impression qui fut
rapidement renforcé lorsqu’il commença par une remarque sur sa tenue
vestimentaire avant d’enchaîner sur le fait que dans vingt ans elle
comprendrait que les gesticulations gauchistes étaient inutiles et
irréalistes.
Alys se contenta de s’écarter en lui faisant un bras d’honneur. Elle était
en fait plutôt amusée.
Alors qu’elle rejoignait le rassemblement à laquelle elle se rendait, elle
songea que celui qui croyait que dans vingt ans elle aurait viré à droite se
mettait le doigt dans l’oeil, et de beaucoup.
Pourtant, il se trouvait qu’il avait raison.
2
Le rassemblement se passa bien jusqu’au moment où les choses
dégénérèrent ; cela se déroule souvent de cette manière.
Ce fut d’abord un militant qui lanca une pierre vers les policiers boucliés
et casqués. Plus tard des témoignages prétendraient qu’il s’agissait en réalité
d’un flic infiltré, mais rien ne pourrait être prouvé et cela n’a pas grande
importance pour la suite de ce récit.
Toujours est il que les militants se trouvèrent rapidement enveloppés d’un
nuage blanc lacrymogène et que les moins aguerris se dispersèrent en
courant.
Alys, malgré son jeune âge, était habituée au gaz CS. Elle le supportait
plutôt bien, si ce n’est que ça lui piquait les yeux, et en était même venue à
apprécier son odeur. Elle était sans doute un peu masochiste sur les bords.
Elle ne l’était cependant pas au point de vouloir passer une soirée en garde
à vue et se contenta de jeter une canette qui traînait par terre avant de
s’écarter calmement. De toutes façons, le jeter de canettes était toujours
décevant à cause de leur faible poids ; à moins qu’elles ne soient
remplies, mais c’était gâcher.
Alys réalisa alors que le blanc l’enveloppait maintenant complètement et
qu’elle ne voyait plus rien à une distance supérieure à trois mètres. L’odeur
aussi avait changé.
Elle aperçut un mur devant elle et décida de le suivre, pour réaliser
qu’elle était à nouveau bloquée cinq mètres plus loin. Intriguée, elle examina
la paroi quelques instants, ce qui fut rendu difficile par le brouillard de
plus en plus épais. C’était un mur en métal, un peu rouillé.
Elle le suivit à son tour, tourna une nouvelle fois et réalisa qu’il n’y
avait plus d’issue. Elle était cerclée de murs.
La réaction commune dans ce genre de circonstances est la peur, mais Alys
était simplement perplexe. Elle sortit une cigarette de son sac et allait
l’allumer lorsqu’elle vit que les parois s’étaient manifestement
rapprochés.
« Ça », fit-elle à haute voix, ce qui traduisait sa perplexité
sus-mentionnée, « c’est chelou. »
Ensuite, une porte s’ouvrit dans la cloison métallique et la vapeur se
dissipa.
Alys réalisa qu’elle était dorénavant dans une pièce mal éclairée de trois
mètres sur trois. Il y avait un certain côté glauque ; pas au sens de la
couleur, puisque c’était plutôt rouge que verdâtre, mais du point de vue de
l’ambiance.
Heureusement, Alys pouvait maintenant sortir et ne s’en priva pas.
La jeune femme tomba nez-à-nez avec un homme en costume-cravate qui avait
entre trente et quarante ans et portait des lunettes de vue qui lui donnait un
air encore plus sérieux. Il lui rappelait quelqu’un, mais elle ne voyait pas
qui.
« Bonjour, Antoine, fit l’homme. Cette rencontre va te changer.
Crois-moi. »
Alys fronça les sourcils et se demanda quelques instants comment il savait
quel était son prénom de naissance.
« C’est Alys », répliqua-t-elle.
L’homme soupira. Il avait déjà eu cette discussion, des années plus tôt,
sauf qu’il n’était pas du même côté.
« Écoute, expliqua-t-il, je sais que cela doit te sembler étrange. J’ai
peu de temps, alors il faut que tu me fasses confiance.
— Vu comment t’es sapé, ça m’étonnerait.
— Cela va te sembler fou, reprit le cravaté en ignorant la remarque, et je
le sais parce qu’à moi ça m’a semblé fou, mais il faut que tu comprennes bien
une chose. Je suis toi.
— T’as fumé quoi ?
— Laisse-moi te le prouver. Ton vrai nom c’est Antoine, pas Alys. Soit-dit
en passant, tu orthographies Alys avec un Y qui fait ridicule. Tu ne l’as
jamais dit à personne parce que tu n’as encore jamais écrit ce nom.
— Tu bosses aux R.G. ? » demanda la jeune femme en allumant la
cigarette qu’elle avait sortie dans la pièce bizarre.
« Je te l’ai dit, je suis toi. Plus exactement, toi dans vingt
ans. »
Alys fronça les sourcils.
« J’ai pas vu de DeLorean, râilla-t-elle.
— Les voyages dans le temps sont quelque chose de mal maîtrisés, expliqua
l’homme. Je ne peux te parler que quelques minutes. Et je dois le faire parce
que je l’ai déjà fait. Sauf que l’autre fois, j’étais à ta place. J’ai dit tout
ce que tu as dit. Et tout ce que tu vas dire.
— Alors je vais dire quoi ?
— Rien que je ne puisse te dire, sinon tu ne le dirais plus. Et je ne peux
évidemment pas me permettre de causer une faille dans l’espace-temps.
— Ça existe vraiment, les paradoxes temporels ?
— Oui. Tout ce qui m’est arrivé t’arriveras. Dans vingt ans, tu seras à ma
place, en train d’essayer d’expliquer à un gosse travesti les subtilités du
voyage temporel.
— Et, euh, pourquoi ?
— Parce que ça s’est déjà produit.
— C’est pas un peu con, comme truc ? Je veux dire, au départ, le
premier « nous » à remonter le temps, il a dû faire ça pour une
raison ?
— Il y a une raison à cela, admit l’encravaté. Cette rencontre va te faire
changer d’avis sur un certain nombre de choses. Pas tout de suite, à terme.
Pour commencer, tu réaliseras que quoiqu’il arrive, tu seras toujours un homme
et que prétendre le contraire te rend juste ridicule. Ouvre les yeux, tu ne
seras jamais une femme. Tu n’auras jamais d’utérus, tu n’aurais jamais de
règles, tu...
— Je vais quand même pas devenir si con ? » demanda Alys, qui n’aimait
pas vraiment son autre soi et espérait qu’il s’agissait d’une sorte de
cauchemar.
« Honnêtement, fit Antoine, cela va être un peu dur pour toi à admettre
au début. Je le sais parce que j’ai eu du mal. Mais tu finiras par accepter que
tu es trop intelligent pour gâcher ton talent pour t’agiter dans la rue et
faire le travesti.
— Mais...
— On n’a plus beaucoup de temps. Je suis désolé, Antoine. Je sais que ce
n’est pas facile. Mais tu verras... »
L’homme hésita quelques secondes, puis arbora un petit sourire et posa son
bras sur l’épaule de son autre Lui, ou son autre Elle, d’un geste paternel.
« Dans vingt ans, tu seras fier de ce que tu es devenu, d’avoir un rôle
important et constructif dans cette société qui est loin d’être aussi mauvaise
que tu ne te complais à l’imaginer. Crois-moi.
— Mais... essaya de répliquer Alys, de plus en plus chamboulée.
— Il faut y retourner, fit Antoine en la poussant doucement dans la pièce.
Tu vas retourner à ton rassemblement et tu verras que j’ai raison. Au
revoir. »
La porte se referma en coulissant devant elle. Elle pouvait voir son autre
Soi à travers un hublot, qu’elle n’avait pas aperçu lors de son premier passage
dans la pièce à cause de la fumée.
La jeune femme avait les larmes aux yeux. Enfin, elle avait les larmes aux
yeux depuis longtemps à cause du gaz lacrymogène, mais là, cela reflétait plus
ou moins son sentiment. Elle n’avait pas envie de finir comme ce qu’elle
dénonçait. Mais d’un autre côté, une partie d’elle-même sentait bien que
c’était inexorable. Le plus tôt elle l’accepterait, le mieux cela vaudrait pour
elle.
Après tout, songea-t-elle tandis que de la fumée blanche commençait à se
déverser dans la pièce via un tuyau qui arrivait du plafond, ce n’était
finalement pas si mal d’être un homme important, si ? Et puis, elle ne
pouvait pas lutter contre la causalité temporelle, si ? Après tout, la
règle de la causalité était la plus fondamentale des règles, non ?
Hum, contre-balança-t-elle en regardant le tuyau d’arrivée de la vapeur.
D’un autre côté, on venait de lui dire qu’elle n’aurait jamais de règles.
Elle enleva les lacets de sa chaussure droite avec un geste rageur, les
arrachant pratiquement, retira sa godasse et la planta dans le tuyau d’arrivée
dans un bond impressionnant.
Alors qu’elle obturait le tuyau, une douleur aigüe surgit dans son cerveau.
Elle entendit un cri de douleur provenant de l’autre-côté de la pièce et qui
devait être prononcée par son autre elle-même.
Ensuite, la douleur augmenta encore, jusqu’à un point où cela devint
totalement insupportable.
Puis le monde explosa. La réalité parut se disloquer, des gros morceaux de
mur s’écroulant en plaques de rouille. Le soleil illumina violemment la pièce
alors qu’il y avait un toit quelques secondes plus tôt. La jeune femme se
retrouva ensuite sous l’eau, emportée par un fort courant. Si elle n’avait pas
fermée les yeux, elle aurait pu voir une espèce rare de reptile, à mi-chemin
entre un dinosaure et un poisson.
Ensuite, elle perdit connaissance.
3
Alys se réveilla trempée, allongée face contre terre dans la boue. Il
pleuvait et elle grelottait. Elle avait toujours affreusement mal à la tête
même si, par rapport à ce qu’elle avait subi avant de perdre conscience,
c’était tout à fait supportable.
Elle tenta de se relever mais ne parvint qu’à se mettre à genoux. Elle était
lessivée.
Au loin, malgré les nuages, elle pouvait voir un château-fort. Elle fronça
les sourcils et se demanda si l’espace-temps n’avait trouvé que de l’envoyer en
plein moyen-âge pour résoudre la crise qu’il traversait.
Un sentiment de désespoir l’envahit. Elle était seule, dans un monde dont
elle ne connaissait rien, et qui ne connaissait absolument pas tout le confort
auquel elle était tout de même plus ou moins habituée.
Puis elle se sentit au contraire étrangement bien. Son autre soi avait dit
qu’elle se retrouverait au rassemblement et ça n’était manifestement pas le
cas. Ce qui voulait dire qu’il s’était planté. Le futur n’était pas écrit.
Se sentant délicieusement libre, Alys parvint à se relever et se dirigea
lentement mais sûrement à l’opposé du château. Elle ne connaissait rien, ou pas
grand-chose, à ce monde ou à cette époque, mais elle n’avait pas envie de se
retrouver face aux gens qui vivaient dans un tel endroit.
Alors qu’elle marchait, en clopinant un peu parce qu’il lui manquait une
chaussure, elle réalisa cependant que son alter-ego du futur avait tout de même
raison sur un point : cette rencontre avait changé ses convictions.
Elle retira son tee-shirt et l’étala sur un rocher. Puis elle sortit un
marqueur rouge d’une de ses poches, parce qu’une bonne militante se devait
selon elle d’avoir toujours au moins un marqueur sur elle, raya une partie de
l’inscription « anticapitaliste » et écrivit quelques lettres
au-dessous, avant de remettre le tee-shirt qui proclamait maintenant
« antiféodaliste ».
Parce que quand-même, souhaiter la destruction d’un système qui n’existait
pas encore, cela aurait paru bizarre.
Voilà voilà, j'espère que vous n'avez pas trouvé ça trop naze, je me
rappelle que l'idée de cette nouvelle m'était venue à moitié d'une manif où on
m'avait sorti «tu verras, dans vingt ans, tu comprendras» et à moitié de
considérations un peu loufoques sur le voyage temporel dont je n'ai pas envie
de chercher à me rappeler vu que je n'ai pas d'aspirine sous la main.