On parle beaucoup de «parité homme/femme». C'est une revendication féministe importante.
Je crois d'ailleurs que ça doit être le point sur lequel on a dû me sortir le plus de fois «oui mais là, avec tes revendications, tu es anti-féministe, hein, alors ta gueule». (Le deuxième, c'est la non-mixité, et j'en (re)parlerai peut-être plus tard.)
Un homme, c'est comme ça, une femme, c'est comme ça, ta gueule, transgenre, tu nous fatigues
Bon, j'admets, en général c'est dit un peu plus subtilement que «ta gueule» mais il n'en reste pas moins que, dans pas certaines organisations prenant en compte le féminisme, j'ai des fois un peu l'impression que l'accessoire indispensable en tant que militante transgenre, c'est ça :

(Oui, je sais que je suis actuellement paranoïaque, hystérique et que je joue les victimes, mais on va dire c'est parfois difficile de ne pas ressentir que la «libération des femmes» se limite en fait à la «libération des femmes cisgenres».)
Alors, quand je dis «en tant que militante transgenre», c'est faute d'un meilleur mot, mais en gros : ça me gonfle un peu, le binarisme «homme/femme».
Parce que bon, la parité homme/femme, c'est bien beau, mais si on est ni homme ni femme, on fait quoi ? On est gentiment prié/e/s, à défaut de ne pas exister, d'au moins ne pas être dans les directions et les trucs comme ça ?
Au niveau légal, la parité, c'est ce qui m'a valu, aux élections municipales, de quand même être sur une place sur deux «pour mecs» parce que j'avais une bite. Bon alors, on va dire, c'est le niveau légal et quand on parle de parité, on pourrait s'attendre à ce qu'on (sous-entendu, les militant/e/s) ait un principe différent. Cela dit, il y a quand même un suivisme par rapport à l'État: je me rappelle avoir vécu de manière assez violente au moins un tract aux municipales qui annonçait 50 hommes et 50 femmes (chiffres pas exactes, je les ai plus en tête) qui me «reclassait» de fait dans la catégorie «homme», parce que quand même, c'était tout simplement pas envisageable que l'État puisse avoir tort.
(On va me dire que c'était sans doute juste une personne qui ne pensait pas qu'il y avait une trans sur la liste et qui ne pensait pas à mal, mais d'un autre côté, c'est bien le problème du cissexisme : on ne pense jamais que les trans' peuvent exister)
Même si on part sur des bases «autodéterminées», il n'en reste pas moins qu'on est obligé de décider entre «homme» ou «femme». Alors honnêtement, pour beaucoup de personnes, y compris une majorité de trans', ça ne pose pas de problème. Maintenant, la question c'est : est-ce que c'est justifié de renforcer une oppression pour les «autres personnes» ?
La réponse, globalement, c'est quand même : OUI. Parce que bon, elles sont pas beaucoup, ces personnes, et elles ont qu'à la fermer avec leur revendication anti-féministes.
Évidemment, je ne suis pas d'accord, mais je me suis longtemps avouée vaincue. Après tout, qui étais-je pour remettre le Féminisme en cause ? Et puis bon, moi, je ne me dis techniquement pas femme, mais ça ne me pose pas de problème d'être considérée comme «femme» (comme homme oui, par contre, et malheureusement ça reste souvent le cas), alors pourquoi est-ce que je ressentais le besoin de parler de ça ?
Et du coup, un petit coup de bâillon pour fermer sa gueule et puis ça passait bien.
Action positive
Et puis j'ai acheté le dernier bouquin de Christine Delphy, «Classer, dominer», et j'ai vu un texte où elle préférait le terme action positive et de quota.
Et là, ça m'a fait cogiter.
Et du coup, j'ai réfléchi, et je me suis dit qu'en tant que féministe, même si je faisais abstraction de la partie «trans'», j'avais encore plein de problèmes avec la parité :
- d'abord, la présentation apolitique du truc : de fait on dit rarement «les femmes souffrent d'une oppression, qui font qu'elles sont sous-représentées, et il faut compenser cette oppression en imposant un quota de 50% de femmes». On dit «on va élire tel truc à la parité homme/femme». On ne juge pas important de rappeler pourquoi. Est-ce que c'est pour respecter les traditions quand on dresse la table, d'intercaler un homme et une femme ? Ou pour être sûr que nos directions restent bien hétérosexuelles ?
- ensuite, et c'est lié, l'aspect symétrique de la chose : la parité homme/femme, c'est 50% d'hommes et 50% de femmes. Or, si on part du principe qu'il faut des quotas de femmes parce qu'elles subissent une oppression qui les empêchent d'arriver à une structure, l'inverse n'est pas vrai. Une structure de direction avec 70% de femmes n'aurait pas du tout la même signification qu'une structure avec 70% d'hommes.
- enfin, la négation de la non-mixité : en imposant des listes «paritaires», cela veut dire qu'on exclut des listes non-mixtes. Or, là-encore, une liste non-mixtes parce que seuls les hommes ont accès au «pouvoir» d'être candidats n'aurait pas du tout la même signification qu'une liste d'une organisation féministe non-mixte. Qu'il s'agisse du cadre légal ou pas, on voit bien que ni l'un, ni l'autre ne sont possibles au nom de la parité.
Il me semble que proposer à la place le terme d'action positive, avec un quota minimal de 50% de femmes, résout ces problèmes, mais aussi du même coup le problème de binarité : on n'a plus à se positionner pour savoir si on est homme ou femme, on peut être autre chose et ne pas rentrer dans la catégorie «femmes» sans être pour autant catégorisé/e «homme». On pourrait éventuellement, pour mieux faire, insister qu'il s'agit d'un quota minimal de 50% de personnes subissant l'oppression des femmes, ce qui indique clairement qu'il ne s'agit pas d'une question de sexe biologique ou d'auto-définition : une personne peut être opprimée parce qu'elle est catégorisée comme femme tout en rejetant elle-même cette définition, et il me semble qu'elle ne devrait pas avoir à choisir entre avoir une «compensation» (par le mécanisme d'action positive) de cette oppression et un respect de sa façon de se définir.
Mais là, j'en demande peut-être trop.