Le mot du jour : Identité de genre
Par Butch Cassidyke le vendredi, août 13 2010, 03:03 - Le mot du jour - Lien permanent
Alors, je tiens à vous prévenir tout de suite : pour le mot d'aujourd'hui, je ne vais pas exactement être capable de faire une description très claire, puisqu'en fait je dois le confier : la notion d'identité de genre, c'est un truc que j'ai un peu de mal à capter.
Ma seule consolation, c'est que j'ai l'impression de ne pas être la seule.
En fait c'est quoi, officiellement, l'identité de genre ?
Wikipédia dit :
En sociologie, l'identité sexuelle (ou identité de genre ou identité sexuée) se réfère au genre par lequel une personne est socialement reconnue ; c'est-à-dire que certaines personnes parlent d'elles-mêmes comme étant un homme ou une femme ou se décrivent de façon moins conventionnelle
Ailleurs, on trouve :
"Sentiment profond d'individuation, de différenciation et d'appartenance à l'un ou à l'autre sexe qui s'élabore progressivement au cours du développement psychosexuel d'une personne." (Élysa, 1999)
Donc jusque là, ça paraît facile : l'identité de genre, c'est le genre dont on se ressent, si on utilise «il» ou «elle» pour parler de soi, et, en français, si on rajoute ou pas des e à la fin de certains mots. Du coup c'est différent (même si chez beaucoup de gens ça revient au même) du «genre» tout court, où là c'est plus comment les autres nous voient (même si la définition de Wikipedia ne me semble pas hyper claire sur le sujet puisqu'elle parle de «par lequel une personne est socialement reconnue» avant de définir ça selon la façon dont les personnes parlent d'elles-même).
Ça reste simple si on ajoute des identités qui sortent du système binaire homme/femme : on peut donc concevoir que quelqu'une ait une identité de genre «queer», «butch», «fem», «gouine», «pédale», etc.
Et du coup, je comprends complètement qu'on élargisse les revendications des luttes LGBT en ajoutant à l'orientation sexuelle l'identité de genre, puisqu'il y a clairement aussi un facteur de «genre» dans nos identités et dans les oppressions qu'on subit.
Ce que je ne comprends en revanche pas, et je tiens à mettre cette phrase en gras parce que c'est un peu un cri de désespoir, c'est pourquoi diable est-ce que le terme «identité de genre» est supposé inclure et se référer spécifiquement aux personnes trans ?
Je veux dire, on a quand même des communiqués qui arrivent à parler de «dépsychiatrisation de l'identité de genre» («revendication forte» du mouvement trans, carrément), c'est quand même fabuleux.
Bref, tout ça m'inspire un peu ce genre de réaction :
Je veux dire, si on est logique deux secondes, tout le monde a une identité de genre. Un homme cisgenre a une identité de genre «homme». Une femme cisgenre a une identité de genre «femme». Le fait d'être un homme ou une femme n'est, évidemment, pas psychiatrisé, et il n'y a pas eu besoin de l'intervention de Bachelot pour ça.
Et là où ça me gêne vraiment qu'on utilise le terme «identité de genre» avec une volonté de cibler spécifiquement les trans, c'est qu'un homme trans a une identité de genre «homme» et qu'une femme trans a une identité de genre «femme», et que du coup leurs identités de genre ne sont pas différentes de celles d'hommes et de femmes cisgenres.
Alors bien sûr, il y a aussi des personnes trans (tout comme des personnes pas trans) qui vont avoir des identités de genre non-binaires, et sans doute des personnes qui peuvent aussi avoir «trans» ou «transboy» ou «transgirl» comme identité de genre. Je ne leur dénie pas du tout ça, simplement partir du principe que les trans ont forcément une identité de genre différente des personnes cisgenres me semble un postulat tranphobe.
En fait, c'est la même logique qui dit que les hommes trans ne sont pas de «vrais» hommes et les femmes trans pas de «vraies» femmes.
Et même le fait de parler de «discrimination selon l'identité de genre» n'inclut pas toutes les discriminations transphobes ; ça peut en inclure certaines, tout comme ça peut inclure des discriminations homophobes (par exemple une butch qui se fait virer parce qu'elle est trop masculine, il me semble que ça peut être considéré comme une discrimination selon l'identité de genre, tout comme une femme trans qui se fait virer parce qu'elle «fait travelo» selon son patron), même si à la base il me semblerait que si on était vraiment logique ça devrait surtout désigner les discriminations hommes/femmes (les personnes ayant une identité de genre «femme» gagnant par exemple en moyenne 30% de moins que les personnes ayant une identité de genre «homme»).
Et ça ne couvre certainement pas tout : par exemple quand une femme trans se fait enfermer dans une prison pour mecs, ce n'est certainement pas en raison de son «identité de genre», puisque si c'était le cas on la foutrait chez les nanas. C'est parce qu'elle est trans. Quand une personne trans se voit refuser son changement d'état-civil, ce n'est toujours pas en raison de son identité de genre[1] ; c'est parce qu'elle est trans.
Ce qui aurait un sens, en fait, c'est d'avoir un mot qui serait vraiment l'équivalent d'orientation sexuelle pour désigner le fait d'être trans ou cisgenre (en référence à la façon dont «cis» et «trans» sont utilisés en chimie, je proposerais bien le terme «isomérie de genre», mais je ne suis pas sûre que ça parle à tout le monde). Mais je n'arrive vraiment pas à comprendre pourquoi on peut utiliser le mot «identité de genre» dans ce sens là.
Ou alors c'est, comme je l'ai dit, que la notion d'identité de genre, c'est vraiment un truc que je n'arrive pas à capter.
Notes
[1] Sauf à la limite si c'est une butch trans ou un pédé trans jugéEs trop «masculine» ou «féminin» pour avoir droit à ce chengement d'état civil, alors qu'une femme trans «féminine» et qu'un mec trans «masculin» y auraient droit dans les mêmes conditions.
Commentaires
ce qui me paraît gênant, finalement, c'est le terme "identité", qui est très flou. Certes, on a tous le sentiment de savoir à peu près ce que ça veut dire, mais justement, c'est peut-être le souci. Je n'aime pas du tout ce terme.
"Et ça ne couvre certainement pas tout : par exemple quand une femme trans se fait enfermer dans une prison pour mecs, ce n'est certainement pas en raison de son «identité de genre», puisque si c'était le cas on la foutrait chez les nanas. C'est parce qu'elle est trans."
J'aurais dit "c'est parce que la seule chose qui compte, c'est son sexe biologique".
L'identité de genre, utilisée par nos politiques, ne recouvre absolument pas la reconnaissance de la déconnexion possible entre sexe social et biologique, mais la reconnaissance du bout des lèvres des "bizarrerie" de certaines populations, présentées comme étant les seules à avoir "une identité de genre" (qui semble désigner à la fois le sexe social et les pratiques sexuelles, orientation sexuelle, etc, etc, bref, tout dans le même sac). Les autres, pour eux, ils sont juste normaux, hein.
"J'aurais dit "c'est parce que la seule chose qui compte, c'est son sexe biologique"."
En l'occurence pour le cas des prisons j'ai l'impression que c'est pas tant une question de «sexe biologique» que de «sexe administratif» : et que ce qui compte, c'est ce qui est marqué sur les papiers officiels. (D'ailleurs j'avais lu quelque part une histoire où dans je ne sais plus quel pays - ouais je sais c'est très précis - une femme cisgenre avait été foutue en taule avec des mecs parce qu'il y avait eu une merde administrative et qu'elle s'était retrouvée classée comme «M».)
Après j'ai aussi vachement de mal avec le terme «sexe biologique», surtout quand on présuppose que ça veut forcément dire «sexe assigné à la naissance». Le problème que j'ai, c'est que c'est jamais défini clairement : c'est quoi «biologique» ? les organes génitaux ? les chromosomes ? les hormones ?
Personellement je sais qu'avec la définition du «sexe biologique» je suis censée être du côté «masculin», et pour tout, sauf qu'en fait je vois bien que pour plein de trucs (pas pour tous évidemment) liés au fonctionnement concret et..., ben, biologique, de mon corps, c'est juste pas pertinent et limite dangereux de considérer ça (qu'il s'agisse d'évaluer les risques de cancers du sein, le nombre de calories que je dois avaler chaque jour pour rester à un poids constant ou l'impact que ça va avoir sur mon corps si je m'enfile une tablette de chocolat).
Au final j'ai l'impression que le soi-disant «sexe biologique» est aussi vachement déterminé par le social...(et surtout le choix des personnes qui voient leur «sexe biologique» examiné de près...)
À priori, c'est après examen externe des organes génitaux à la naissance qu'il y a classement et inscription administrative, pour les plus "évidents" à l'œil nu, et redressement au scalpel pour les autres. Non ? J'ai pris le raccourci, mais j'entendais "biologique" dans ce sens, très primaire. C'était surtout en point d'appui de départ, pas déconstruit.
tu dois d'ailleurs connaître le bouquin pas mal sur "l'invention du naturel" dans les sciences. De Gardez et Löwy. le bouquin montre, comme tu le dis justement, qu'examinées de près, les évidences biologiques binaires tombent.
Eh bien, je n'ai que peu de temps pour développer aujourd'hui mais, il me semble que tu as compris beaucoup de choses... Ca fait du bien de lire ce genre de raisonnement, ça fait plusieurs mois que je farfouille ton blog et c'est un plaisir à chaque lecture ! Souvent trop de choses à dire pour laisser un commentaire... Mais aujourd'hui je me lance !
Ca me fait penser, il y a autre chose qui me pose question, sur le terme "trans".
Sur wikipédia on trouve : "Le transsexualisme ou la transidentité (mots formés à partir du préfixe latin trans-, dénotant le passage) est le fait pour une personne de se sentir comme ayant une identité sexuelle opposée à son sexe physique de naissance"
Qu'est-ce que le "sexe physique de naissance" (comment le déterminer, quand on fouille rayon chromosomes on voit qu'il n'y en n'a pas que deux, etc) et aussi, c'est quoi "l'identité sexuelle opposée" ? Femme est opposé à homme? Cis à trans ? Hétéro à homo ? Chien à chat ? Y'a un blem quelque part...
Je ne remets pas en question l'utilisation du terme trans par autodéfinition (puisqu'il y a des catégories, réapproprions-nous les termes, inventons-en de nouveau, ou n'en acceptons aucun, mais surtout ne pas laisser les catégories dominantes oppressives s'imposer, représenter la Norme et NOUS nommer), c'est comme la récupération des termes pédé, gouine, queer... par les gens se sentant de ces catégories, mais je me pose des questions sur l'origine de ce terme, d'où il est sorti, et de quoi il est révélateur... Évidemment on peut faire ça avec de nombreux termes...
Je ne sais pas si j'ai été très claire...
En tout cas bonne continuation !
"Identité" est un terme problématique. Il s'agit, à mon sens, d'une tentative de l'être d'unifier et structurer ce qui est en réalité morcelé et chaotique : notre cerveau. Dans cette optique, l'identité personnelle serait une illusion. A fortiori, le seraient les identités sociales, qui tentent également de structurer arbitrairement une multitude d'êtres en groupes, articulés entre eux, au sein d'une société globale (les catégories homme/femme, homo/hétéro/bi, blanc/noir/beur/asiat..., etc).
C'est précisément ce que tu fais en introduisant la variable "isométrie de genre" à deux modalités "cis" et "trans".
C'est peut-être utile à des fins militantes (par exemple, le sigle LGBT parle davantage que "les gens qui s'opposent aux normes en matière de genre et/ou de sexualité"), mais en même temps, cela me parait erroné, tant scientifiquement parlant (à moins que l'on considère qu'il existe de manière innée deux - et seulement deux - types de cerveau) que sociologiquement, car nous sommes tous concernés et façonnés par ces normes, ceci quels que soient le degré et les manières de nous y conformer ou de nous rebeller.
Même les "queers" qui croient avoir tout compris sur le genre pensent en termes de catégories : eux, les queers, contre les binaires, mais aussi entre eux (les boïs, les fems, les transfemmyboïs, les FtX, les UtX, les BDSM et j'en passe).
Mais il parait plus cool de multiplier les catégories et de les "performer", plutôt que de se concentrer sur la racine de tout comportement sexiste, homophobe, transphobe, queerphobe(?), à savoir la division arbitraire de l'humanité en deux catégories symboliques : homme / femme.
@ Mr Blackrat:
Donc si je t'ai bien compris il faudrait aller plus loin que les queers et ne pas penser en termes de catégories???
C'est un but à atteindre (ou pas), mais dans l'état actuel des choses c'est impossible, à moins de nier les rapports de classe, les rapports d'oppressions qui existent bel et bien, ne nous déplaise.
"que sociologiquement, car nous sommes tous concernés et façonnés par ces normes, ceci quels que soient le degré et les manières de nous y conformer ou de nous rebeller."
Bah, malgré ces degrés, transitionner, dans notre société, ça veut dire quelque chose. Le privilège cisgenre, il existe, y compris pour les transgresseuSES de normes qui n'en restent pas moins cisgenres si elles ne transitionnent pas.
En raccourci j'ai beau être une pédale cisgenre, un G cisgenre et donc morfler en tant que pédale/G, personne n'a sérieusement remis en question mon genre de garçon. AucunE fonctionnaire n'a insisté pour m'appeller Mademoiselle. Jamais. Etc etc. Bref je suis cisgenre, je ne suis pas trans, et ces mots ont un sens, qu'on le veuille ou non. A moins de *nier* tout ça?
@Fab:
Il ne "faudrait" rien du tout ; je ne me pose pas en moraliste. Il ne s'agit que de mes réflexions qui m'ont amené à penser que ces catégories étant arbitraires, je ne peux me baser sur celles-ci pour me définir et pour définir les autres.
Bien entendu, dans le langage courant on est obligé de s'y référer pour se faire comprendre, ce que l'on peut faire tout en sachant qu'il s'agit d'un arbitraire culturel, et que ces catégories pourrait être différentes ou avoir une toute autre signification.
Pour ce qui est du "privilège cisgenre", je ne te suis pas, car selon moi tout est réductible à une seule discrimination : le sexisme, en raison duquel on t'a attribué un genre selon ton sexe de naissance.
J'ai l'impression que nous appréhendons le problème de manière opposée : tu sembles parler de ton "genre de garçon" comme d'une évidence, voire une caractéristique innée, et la contrainte sociale comme ne s'imposant qu'aux personnes dont ce "genre" inné ne correspondrait pas au sexe, alors que je vois le "genre" comme une contrainte sociale imposée à tous.
Et en effet, personne n'insistera pour t'appeler mademoiselle ou madame, mais bien pour t'appeler monsieur, que tu le veuilles ou non.
On nous a à tous deux imposé un "genre" ; la seule différence est que tu t'es plus ou moins accommodé du tien et moi non, au point de m'être dit que l'autre genre serait probablement préférable et d'avoir fait ce choix pour rendre ma vie un peu agréable.
Je ne me définis pas pour autant comme "garçon trans", mais juste comme un individu qui a une expérience un peu particulière. Par ailleurs, cela ne m'a jamais posé de problème et je pense avoir atteint un équilibre et un détachement par rapport au "genre" que de nombreuses personnes dites "cisgenres" n'auront jamais (un détachement que l'on peut bien entendu atteindre sans changer de catégorie de genre, et que l'on n'atteint pas forcément par ce moyen).
Enfin, que les choses soient claires, je ne nie pas qu'il puisse y avoir des discriminations, mais que dans la réalité ce n'est pas blanc ou noir.