La sociologie est un sport de combat (en tout cas y'a des sociologues qu'on verrait bien se prendre des tartes)
Par Butch Cassidyke le jeudi, juillet 8 2010, 01:32 - Actualité - Lien permanent
Il y a un énième bouquin dont je n'ai pas spécialement envie de parler qui est quelque peu homophobe ce qui, du coup, a suscité quelques réactions de personnes qui dénoncent l'homophobie.
Il s'appelle «700 millions de (gays) geis », et on peut voir ce qui lui est reproché plus spécifiquement sur le site Yagg, mais ce n'est pas vraiment ce dont j'ai envie de parler ici[1].
Non, ce dont je voudrais parler, c'est la réponse de l'éditeur (que l'on retrouve aussi sur le site Yagg) , l'Harmattan, tellement je la trouve puante.
Après cette douloureuse lecture, Yagg a souhaité interroger la maison d’édition. Denis Pryen, directeur des éditions L’Harmattan, nous l’affirme: « La vente du livre a été suspendue parce que dans la puce, c’est-à-dire le petit résumé du livre que l’on pouvait trouver sur le site, il manquait une phrase qui faisait que le propos portait à confusion. On a eu de nombreuses réactions de sociologues très remontés par ce qu’il ont pu lire dans la puce ».
Ce qui est intéressant, c'est que perso j'ai pas mal entendu parler de ce bouquin et d'appel à le dénoncer par Internet et divers réseaux sociaux. Jusqu'à preuve du contraire, malgré mes travaux sur les connards de rues, je ne suis pas sociologue, et je ne suis pas persuadée que c'était plus le cas des personnes qui relayaient cet appel à boycott.
À vrai dire, je pense même que la plupart des gens étaient des personnes concernées par les propos (c'est-à-dire des homos) et pas spécialement des sociologues. Mais non, visiblement, là, il n'y a que l'avis des sociologues qui compte...
« Je comprend que cela puisse choquer. C’est un livre qui est à la frange, ajoute-t-il. Les propos de l’auteur reposent sur sa propre croyance et sa propre perception des choses. Mais ses arguments, si on les lit bien, sont plutôt des appels à la tolérance. Notre position est que l’on a une liberté totale. Tant que l’auteur appelle à la tolérance et ne prononce pas de discours haineux ».
Et c'est là qu'on voit la beauté de cette logique de tolérance de merde : le dominant reste tolérant et gentil, puisqu'il ne prononce pas de propos haineux, alors que ça va être les oppriméEs qui vont se voir accuser d'intolérance, de censure, de discours haineux (accusation de sexisme anti-homme, de misandrie, de racisme anti-blanc, d'hétérophobie[2]). Certes ce n'est pas tout à fait les propos qu'il tient ici, mais c'est cette logique que me renvoie cette notion de «tolérance».
« C’est un bouquin écrit de Tunisie et il faut bien avoir ça en tête. Il tente de lutter contre les discriminations qui existent à l’égard des homosexuels dans son pays. Il s’intéresse juste à ce sujet. Notre position est de travailler avec de nombreux écrits de pays arabes et la façon dont ces sujets sont traité peuvent sembler ici rétrogrades mais pas là-bas. Il attire l’attention sur les questions de genre inversé, il provoque une étude de ces questions et ce livre émane d’une zone où il y a une forte répression contre les homosexuels. Lui appelle à la tolérance. Le contexte dans lequel il est écrit est important et ce n’est pas un livre destiné au grand public, il est dans une collection particulièrement destinée aux sociologues, et les sociologues comprennent parfaitement bien le contexte qui entoure ce livre. Pour nous, il est important qu’il y ait de plus en plus de livres dans ces pays-là sur ses sujets. »
Y'a que moi qui trouve ça puant ? L'espèce de logique coloniale «bon ok c'est homophobe, mais bon, c'est un tunisien qui l'a écrit, il faut le comprendre», mêlée à l'argument de merde «on est entre sociologues, pourquoi diable est-ce que nos sujets d'études veulent parler avec nous ?»
Et ce qui m'interpelle c'est : on va vraiment me faire croire qu'il n'y a personne en Tunisie qui a des trucs vachement plus intéressants à dire, et qui peut-être aurait moins accès au monde de l'édition, à la notoriété, à la visibilité de ce qu'il ou elle écrit ? Quelqu'unE qui serait en fait directement concernéE par le sujet ? Ah, mais ouais, pardon, il ou elle serait peut-être pas sociologue...
Plus le temps passe, plus je croise des gens qui viennent nous (LGBT en l'occurrence) étudier en tant que sociologue/psychologue/machinologue, plus je trouve que la notion de scientifique qui parle à la place des autres et prétend tout mettre sur le même niveau sous couvert de soi-disant «neutralité» me fait gerber...
Et du coup, quand je vois ça :
Nous publions également une revue sur les questions de genre. Pour nous cette diversité et la liberté totale des opinions est importante. C’est tout cela qui est intéressant. Et notre position est très claire, nous sommes pour le respect et la tolérance de tous et de toutes les sexualités », conclut-il.
je crois que moi, vraiment, désolée, mais je suis de plus en plus «intolérante».
Notes
[1] Si ce n'est pour dire que du coup, d'après les travaux de l'auteur, en tant que trans gouine je devrais être une âme d'homme enfermé dans un corps de femme enfermée dans un corps d'homme. (<geek>Y'a un moment où j'ai peur d'avoir une erreur STACK OVERFLOW.</geek>)
[2] En tant que cisphobe, je me sens du coup un peu invisibilisée.
Commentaires
Une petite plaidoirie diabolique si vous le permettez (ndla: se la joue classe) . Nous rêvons de liberté, dont celle d'expression, son corollaire est de souffrir les propos qui nous gênent.
Sommes nous si peu habitués à cet état de fait ? Il faut penser que oui puisqu'en France, la notion de liberté d'expression n'existe pas car il y a un cadre juridique sur la question.
Ça peut être ennuyeux mais mieux vaut supporter l'impression de conneries pour que le jour venu nos propos ne puissent eux non plus être arrêtés.
Et on ne combat pas le mal sur ses symptômes mais sur ses causes (ndla: œuf/poule débat au choix ^^).
Ce qui m'a fait un peu marrer, c'est que l'Harmattan est une espèce d'industrie à publier un peu n'importe quoi depuis de longues années (je me rappelle encore leur librairie-dépôt, au début des années 80, encombrée d'innombrables rossignols que personne ne commandait). Et que là tout le monde se réveille pasque le n'importe quoi a le malheur de n'être pas cette fois dans les clous des imbécilités verbeuses sociologiques et bien-pensantes qui font notre gratin quotidien. Bien sûr que j'ai eu un "hurk" en lisant cette 4ème de couv... mais j'en avais eu bien d'autres, et bien du découragement, depuis des années, devant cette littérature. C'est pour cela aussi que j'ai obstinément refusé de réagir ; d'ailleurs crier avec tout le monde me dégoûte. Je préfère l'ouvrir là où tout le monde ferme prudemment sa gueule...
Pluplume
Bah - ce qu'il y a avec l'Harmattan, c'est que cette usine à impression publie depuis au moins trente ans une proportion étonnante de trucs imbéciles, où la production sociologique bien-pensante des dernières années tient dignement son rang. Tout le monde à gueulé, à juste titre d'ailleurs, sur ce livre, pasqu'il sortait des clous. Pour ma part, je trouve aberrant et néfaste une grande partie de ce qui s'édite actuellement à grand tapage sur ces questions, dans la béatitude générale.
C'est pour cela aussi que je n'ai rien dit cette fois-ci, au milieu du vacarme ; je préfère ouvrir ma gueule là où tout le petit monde militant la ferme prudemment.
Mais je suis profondément persuadée que la "sociologie-militante" nous étouffe actuellement de son verbiage et de son constructivisme. Je serais bien pour déporter les sociologues en enfer. Et pour une nette intolérance, la tolérance et la bienveillance finissant toujours par aller couler du côté des plus fortes. Je dis ça d'expé...
Pluplume
Comme pratiquement à chaque fois, je suis d'accord avec toi. J'ai dû me faire violence pour finir la lecture de l'article sur Yagg (je n'imagine pas ce que ce doit être si on lit le bouquin en entier !).
J'aime aussi beaucoup l'incohérence : "Il tente de lutter contre les discriminations qui existent à l’égard des homosexuels dans son pays. (...) ce n’est pas un livre destiné au grand public, il est dans une collection particulièrement destinée aux sociologues" --> comment ça lutte contre les discriminations si seuls les sociologues y ont accès ? (Quelque part, vu le contenu, c'est peut-être mieux que ce ne soit pas diffusé...)
En tant que peut-être future psy, je sais qu'il n'est pas conseillé d'être trop impliqué, justement parce que le vécu peut venir éclipser la réalité des faits. (Mais quelque part, c'est aussi ce qui se passe quand le scientifique en question est opposé au sujet qu'il étudie, comme c'est souvent le cas dans les """recherches""" sur les LGBT). C'est drôle, parce qu'on reproche systématiquement à celui qui est concerné de manquer d'objectivité, mais celui qui est contre (explicitement ou implicitement), on ne remet pas en cause ses arguments pour autant.
Une partie de moi aimerait bien travailler plus tard sur les questions LGBT et/ou venir en aide à des personnes LGBT, parce que je pense pouvoir faire un bien meilleur boulot que les homophobes et transphobes qui pullulent partout - même si (ou parce que ?) je suis directement concernée. D'un autre côté, je sais aussi que ça implique d'être capable de défendre ses idées - ses convictions ? -, voire son identité, face à ceux qui ont une mentalité qui date du siècle dernier, et ça j'avoue que ça me tente moins...
July: ben en fait pour moi c'est pas une question de liberté d'expression, effectivement ce type a le droit d'éditer de la merde et de le justifier avec des arguments de merde, tout comme j'ai le droit de dire que c'est de la merde.
Sauf qu'en fait, avec la façon de dire «tant que l'auteur appelle à la tolérance et sans discours haineux» et de considérer qu'on est toujours dans «le respect et la tolérance de tous et de toutes les sexualités» quand on a un discours pourri tant qu'en gros c'est écrit de manière polie et «raisonnable», ben en fait je me dis qu'avec cette notion de «tolérance» et de «liberté d'expression», j'ai l'impression que le sociologue (ou le député, ou ...) qui dit des trucs pourris mais en maitrisant la forme est finalement plus protégé (ou moins attaquable, en tout cas d'un poitn de vue légal) que, mettons, l'hystérique qui a du mal à ne pas parler de tartes dans la gueule quand elle est vénère et a un peu tendance à utiliser «non, mais faut tous les buter» comme ponctuation.
Pour le peu que j'en ai lu, il ne s'agit pas de sociologie mais de philo de comptoir, donc logique que les sociologues réagissent à cela. Vu que l'auteur se présente comme tel, il est important de faire savoir au grand public qui ignore tout de la sociologie, qu'il est isolé au sein de sa propre discipline.
Opposer les LGBTQIXYZ aux sociologues me semble un peu manichéen ; sans même parler de l'intersection inévitable entre les deux groupes, il y a une diversité de points de vue tant parmi les premiers que parmi les seconds.
J'ai toujours été persuadé que le "nous" n'est qu'une vue de l'esprit, et que chacun ne représente personne d'autre que lui-même.
Par contre d'accord avec toi sur la logique coloniale de l'Harmattan : il y a certainement des Tunisiens (sociologues ou non), qui ont des choses plus intéressantes à dire sur le sujet.