Pôle emploi : transphobie bureaucratique
Par Butch Cassidyke le vendredi, février 5 2010, 03:23 - Actualité - Lien permanent
J'avais déjà un peu parlé de mon traitement en tant que trans chez Pôle emploi, qui m'avaient déjà servi l'argument du «on n'y peut rien c'est l'informatique», et j'avais envie de revenir un peu dessus.
Pôle emploi, donc, est comme son nom l'indique un pôle censé permettre de trouver un emploi, même si en pratique c'est aussi de manière non négligeable un pôle de flicage des chômeu·r·se·s.
En pratique, cela se passe, pour ce que j'ai pu en vivre, principalement par des entretiens avec un·e conseill·er·e et éventuellement des formations diverses. Le leitmotiv de ce qu'on apprend, là encore pour ce que j'ai pu en vivre, est qu'il faut multiplier les coups de fil, les démarches, si l'on veut décrocher un boulot.
En théorie, Pôle emploi ne limite pas son cahier des charges aux personnes cisgenres. Pourtant lorsque, dans une formation avec d'autres personnes, on pense plus au fait que le nom qu'on va annoncer au public n'est pas celui que la formatrice a sur sa liste, qu'on a peur de se faire outer par cette personne ou de devoir s'expliquer devant des gens qu'on ne connait absolument pas, ça n'aide pas vraiment à se concentrer.
C'est ce qui m'est arrivée en tant que trans parce que, quand je me suis inscrite, on m'a répliquée que voilà, c'était comme ça, ils changeraient mon prénom et mon sexe quand ils auraient des vrais papiers, qu'ils ne pouvaient pas mettre «madame» ou «mademoiselle» alors que mon numéro de sécu commençaient par un 1, qu'ils n'y étaent pour rien, que c'était le système, qu'il n'y avait rien de personnel.
Depuis, j'ai fait la démarche de demander mon changement de prénom en fournissant notamment un acte de notoriété. Ce qui a fonctionné, mais on m'a là encore objecté que pour le «monsieur», ça ne pouvait pas changer, que ça devrait rester comme ça pour des raisons informatiques, que je pourrais changer quand le numéro de sécu changerait.
Du coup, pour Pôle emploi, je m'appelle officiellement «monsieur Élisabeth Bidule», ce qui a un petit côté butch mais est un peu relou quand même.
Pas autant que quand on reçoit un coup de fil d'une personne en chair et en os, qui a un cerveau et pas un système informatique qui se contente de transformer le «1» en «monsieur», et qui demande à parler à «monsieur Élisabeth Bidule», sans se poser la question que peut-être quelqu'un qui s'appelle Élisabeth ne s'identifie pas forcément en tant que «monsieur», et qu'il pourrait être possible de demander à parler à «Élisabeth Bidule» tout court.
Une personne en chair et en os qui ne va pas s'imaginer que quand on est trans, qu'on est pas super confiante par rapport au passing qu'on a et qu'on a un peu peur du téléphone à cause de ça, se faire appeler «monsieur Élisabeth» par Pôle emploi et devoir encore une fois justifier de son genre, ça aide pas spécialement à se motiver pour passer des coups de fil.
Une personne en chair et en os qui n'y est pour rien, comme l'autre personne en chair et en os qui n'y est pour rien non plus, vu que la seule faute, là-dedans, c'est celle du système informatique, du Système bien commode pour ne pas avoir à assumer ses responsabilités. Bien sûr, il n'y a rien de transphobe, rien de personnel, c'est juste comme ça que ça marche.
Et du coup, ça me rappelle une citation d'un roman pourtant pas spécialement transféministe que j'avais bien aimé :
And time and again they cream your liquidation, your displacement, your torture and brutal execution with the ultimate insult that it's just business, it's politics, it's the way of the world, it's a tough life, and that it's nothing personal. Well, fuck them. Make it personal.
Commentaires
" Le politique est personnel " ? ;)
conseillère à Pôle Emploi, j'adhère à tout ce qui est dit dans ce post, j'ai eu l'occasion d'accompagner (ou de contrôler hélas car notre boulot tend à n'êtreplus que cela effectivement) une dame transexuelle, qui souffrait beaucoup de ce "bug informatique"...pour moi, il semble évident que le respect de la persone aidée (et oui, c'est çà le conseil à l'emploi normalement c'est aider des personnes!) passe par le respect de ses choix individuels qu'ils soient religieux, politiques, sexuels....
Courage à vous face à lammachine à broyer!
Completement d'accord avec le commentaire de Polette ci dessus.. je suis également Conseiller Pôle Emploi et le problème est que beaucoup de collègues ne sont absolument pas forméEs à l'accueil, écoute ni accompagnement des diffèrences quelles qu'elles soient, le recentrage sur les compétences, etc.. donc manque de formation flip de l'inconnuE et comme le dit Polette , machine administrative à broyer, tout celà débouche sur une transphobie institutionnalisée, et bien sur.. qui n'est de "la faute de personne".
Grib's de Kings'Queer avait publié sur son Facebook ses aventures au Pole Emploi de sa ville, qui m'avait dressé les cheveux sur la tête.. rien m'y manquait... de la condescendance au côté voyeur (4 conseillers appellés dans le bureau), les questions à la con sur la prostitution, et enfin le Too Muchissime.. "faut devriez faire un contrat en CAE dans une asso de gens" comme vous".. Comme Vous... il veut dire quoi là, le monsieur ??
Là je pense que ça mérite carrément de taper un scandale, de saisir les syndicats , d'interpeller les médias, car il ne faut pas LAISSER FAIRE ces humiliations. Dans le même style, récement, une jeune femme que j'accompagnais et à qui des "collègues" ont conseillé "de maigrir" pour trouver un poste de caissière.. NO Comment!
Je suis effectivement conseiller de Pôle Emploi mais en aucun cas je ne laisserai passer sexisme, homo ou transphobie même si ce sont des attitudes de "collègues"... car il y a effectivement biens ur la machine administrative, mais aussi des humainEs derrière, avec leurs RESPONSABILITES... et entre un collègue raciste, sexiste, homo ou transphobe, et un/une chomeur/se.. . je sais d'instinct où se trouve mon camp, mes valeurs, mon identité...
J’ai eu à subir le même genre d’incompréhension bureaucratique tout récemment. Lors d’un rendez-vous à l’ORBEM (c’est plus ou moins l’équivalent belge du Pôle Emploi), la gentille machine à sourires factices (« facilitatrice en recherche d’emploi » en novlangue) qui traitait mon dossier m’a demandé pourquoi je ne cherchais pas un travail dans l’enseignement.
Quand je lui ai répondu qu’aucune école n’accepterait de m’engager à cause de mon apparence queer, elle n’a rien trouvé de mieux à me répondre qu’un truc dans le genre : « Vous n’avez qu’à mettre un costume, attacher vos cheveux et ne plus vous maquiller. Si vous ne faites aucun effort, vous ne trouverez jamais de travail ». Devant mon manque de docilité, elle a rendu un rapport négatif à sa hiérarchie. Bref, j’en suis réduit à faire jouer des psychiatres pour éviter qu’on me coupe les allocs. Youpie…
Dire qu’il y a encore des demeurés pour dire que dans « libéralisme » il y a « liberté ».
En fait, il y a plusieurs choses que je ne comprends pas. Et donc je m'excuse à l'avance de ma possible maladresse.
Personnellement, tout en étant cisgenre, je ne veux pas qu'on indique mon genre où que ce soit. ( à la limite sur la carte vitale, ca peut être utile, si j'ai un accident, de savoir que je suis biologiquement femelle, donc que j'ai potentiellement un uterus par exemple).
Quelle importance accordes tu donc au fait qu'on change ton genre sur ta CNI ?
En fait, il m'a toujours gonflé qu'on m'appelle madame ou mademoiselle , je ne souhaite ps non plus qu'on m'appelle monsieur, je veux juste qu'on ne m'identifie pas par mon genre, mon sexe.
donc même si je comprends très bien ta colère face à ces attitudes qui sont transphobes, j'avoue ne pas comprendre l'importance - mais peut être suis je transphobe je ne sais pas - l'importance à être un "il" ou un "elle".
valerie : Tu as du courrier :-) (et tu peux en référer le contenu ici si tu veux)
«j'avoue ne pas comprendre l'importance - mais peut être suis je transphobe je ne sais pas - l'importance à être un "il" ou un "elle".»
Ben je pense pas que tu sois transphobe mais je pense effectivement que tu as le privilège de pas voir ton genre remis en permanence en question. Je trouve que c'est assez différent d'être dans un cadre où on respecte mon identité et où effectivement je peux dire que je m'en fous - et je pense que si j'étais cisgenre je m'en foutrais effectivement beaucoup plus globalement - et d'être dans un cadre où c'est utilisé pour rappeler que c'est l'autre le/a mieux placé/e pour décider ce que tu es.
Après clairement je préférerais qu'il n'y ait pas de mention de «monsieur, madame ou mademoiselle», sauf qu'actuellement c'est dans ce cadre là et quitte à ce que ce soit utilisé pour tout le monde je préfererais que ce qui est utilisé pour me désigner moi corresponde vaguement à ce que je suis.
«Quelle importance accordes tu donc au fait qu'on change ton genre sur ta CNI ?»
Ne pas me faire outer par mes papiers d'identité, ne pas me faire emmerder quand je passe certaines frontières (ou certains contrôles d'identité), ne pas avoir à expliquer laborieusement à des gens des choses que je ne devrais pas avoir à leur expliquer, pouvoir avoir une petite chance de ne pas me faire enfermer avec que des mecs si je finis en garde à vue ou en taule, et autres détails du genre.
Après je suis d'accord, idéalement je préfererais la suppression de la mention du sexe sur la carte d'identité, ou la suppression de la carte d'identité, mais en attendant faut bien que je vive dans le monde réel (enfin, au moins de temps en temps).
Je suis désolée si le billet précédent parait agressif, mais ce que je voulais dire en simplifié c'est que pouvoir «s'en foutre» c'est aussi un privilège (en l'occurence notamment cisgenre, mais aussi de «passing», de reconnaissance par des ami/e/s ou par l'état, etc. Pour moi c'est pas binaire et même sur le sujet trans je peux bénéficier de certains accès à ça à certains moments, tout comme des personnes pas trans peuvent subir aussi des formes de remises en questions de leur genre).
Pour faire une analogie foireuse que je regretterai peut-être quand il ne sera plus 2h du mat, le fait que je puisse m'en foutre un peu de ma carte d'identité et ne pas me presser pour la renouveler, ne pas l'avoir sur moi, jouer à «j'en ai pas besoin je suis une rebelle», j'ai conscience que c'est quand même vachement lié au fait que je me fais quand même rarement contrôler parce que j'ai un faciès qui déplait pas trop aux flics, que même si c'est le cas je finirais pas en centre de rétention à cause de ça, etc.
Ben justement, la transphobie, il faut la combattre, pas l'intérioriser. Changer ce monde réel transphobe, c'est ça que je veux, pas m'y conformer. Bien sûr je ne lancerai jamais la pierre à unE trans' n'agit pas en ce sens (tout le monde ne peut pas être guerrierE), peu importe pourquoi, mais faudra un de ces jours arrêter d'être gentilLEs avec nos oppresseurs si nous voulons survivre, qu'on soit guerrierEs ou pas.
Et surtout, faudra qu'on soit enfin visibles en tant que nous-mêmes, c'est-à-dire en tant que _trans'_, et qu'on en soit fierEs, dans le sens de "proud". Fini le cache-cache dans une pseudo-visibilité en tant que "hommes" ou "femmes", ces délires schizoïdes de nos oppresseurs. Trans' is beautiful, et il est grand temps que les trans' le comprennent et l'appliquent. Sortons les couteaux.
ellie ; non cela n'est pas agressif du tout (et quand bien même cela le serait.. peu importe ! o:).
En écrivant mon post je me suis aussi dit que je disais cela parce que je suis cisgenre.
Que, même si je me fous du genre, je suis physiquement clairement identifiée comme "femme".
"Ne pas me faire outer par mes papiers d'identité, ne pas me faire emmerder quand je passe certaines frontières (ou certains contrôles d'identité), ne pas avoir à expliquer laborieusement à des gens des choses que je ne devrais pas avoir à leur expliquer, pouvoir avoir une petite chance de ne pas me faire enfermer avec que des mecs si je finis en garde à vue ou en taule, et autres détails du genre."
je n'avais en effet pas pensé à cela. et je m'excuse sincèrement de ma question, qui apparait clairement comme une question de privilégiée.
GouineMum:
«Et surtout, faudra qu'on soit enfin visibles en tant que nous-mêmes, c'est-à-dire en tant que _trans'_»
Ben oui mais la visibilité c'est quand même assez différent quand tu choisis d'être visible ou quand on fait tout pour t'étiqueter contre ton gré. Je veux bien être fière et tout ça (sauf que je même reconnais de moins en moins en tant que trans, mais je suppose que c'est nécessairement par «transphobie intériorisée») et participer à des manifs et faire des actions et même tenir un blog, mais j'ai pas envie qu'on me colle un triangle rose. Or de fait quand l'administration n'a qu'à lire tes papiers «officiels» pour voir que tu es trans c'est un peu ça, je trouve.
Ouais, la comparaison fait un peu point Godwin dit comme ça /o\
ellie : Oui. Mais je suis convaincue que l'outing forcé ne peut se désamorcer que par notre coming-out volontaire. Pas en cherchant à nous cacher. Ou pour le dire dans ton image : on peut me coller tous les triangales roses qu'on veut, ça n'apprendra plus rien à personne et n'aura donc aucun effet révélateur. Parce que ma visibilité annule ces effets.
Ben ouais mais moi ce que je ressens c'est que justement la visibilité des trans en tant que trans absolument tout le temps c'est aussi ce que veulent les transphobes. Et que niveau transphobie intérorisée j'ai vachement (eu) tendance à me sentir obligée de dire d'emblée que j'étais trans pour etre sure que la personne va pas «être trompée sur la marchandise» et tout ça.
Et bizarrement le bilan positif de mes maigres entretiens d'embauche depuis que je cherche un taf ben c'est que j'ai dû me faire violence pour pas dire que j'étais trans, et même si c'est en partie par peur de la transphobie et de me voir éliminer à cause de ça, ben j'ai trouvé super libérateur de me dire que j'étais pas obligée de «révéler» ça et que les gens n'avaient aucune légitimité pour dire «mais vous ne nous l'aviez pas dit».
sa me rapelle etrangement une histoire... :-/