Vampires & Loups-garous, ou : un peu de féminisme post-moderne
Par Butch Cassidyke le mercredi, février 3 2010, 02:47 - Littérature - Lien permanent
Bon, vous l'aurez peut-être remarqué, les vampires sont assez à la mode ces derniers temps, qu'il s'agisse du film Twilight, de la série télé True blood ou de tous les bouquins sur les vampires qu'on peut trouver à la Fnac.
Vous l'aurez peut-être remarqué aussi, mais je suis quand même un peu une fashion-victim (et accessoirement que si j'étais hétéra ou pédé que je serais plutôt attirée par Spike), et du coup j'avais un peu commencé moi-même à écrire une nouvelle (ou, car c'était plus ambitieux, une série de nouvelles) avec des vampires, dont le tout début est lisible ici.
Vous l'aurez peut-être également remarqué en constatant que les images très jolies de plans cadrés uniquement sur les lèvres ensanglantées ne concernaient que les vampires de genre féminin ou que les trucs du genre «dictionnaire amoureux des vampires» érotisaient à 95% les vampires femmes, le traitement des vampires n'est pas exactement dépourvu de sexisme.
Du coup ça me questionne un peu sur moi comment j'ai envie de traiter ça. De fait j'ai déjà eu plusieurs personnages vampiriques dans des textes, mais je me dis que les placer dans des univers contemporain pose les questions de façon un peu différente.
Ce qui me semble intéressant avec les vampires, c'est que l'acte du «buvage de sang» a souvent été très liée avec la sexualité, et notamment avec l'homosexualité, qu'il s'agisse des scènes lesbiennes de Carmilla ou de la relation entre Louis et Lestat dans Entretien avec un Vampire. Ça a souvent aussi été associée à l'idée de tabou et de désir subversif et pas acceptable par la société, ce qui pour moi peut aussi servir de métaphores à des pratiques BDSM ou considérées anormales ou «extrêmes».
Un autre aspect que je trouve intéressant c'est la notion de consentement et de responsabilité. Les vampires sont souvent présentés comme étant complètement rongés par le désir et incontrôlables, et du coup pas vraiment responsables de leurs actes. Quelque part si on se fait mordre parce qu'un vampire n'a pas pu résister à votre décolleté et au battement de votre coeur, c'est que vous l'avez un peu cherché. J'avoue que ce genre de portrait du vampire me questionne, surtout quand par ailleurs c'est dur de ne pas voir une analogie avec la justification des violences commises par des hommes : c'est la faute à la testostérone, ils ont été provoqués, le désir est incontrôlable, etc. Du coup le fait de présenter ce «désir incontrôlable» du vampire comme parfaitement naturel et une hypothèse de base non discutable de l'univers de fiction me pose problème.
Du coup c'est là-dessus que j'aurais envie de travailler dans mon univers à moi, même si j'avoue que je ne sais pas encore exactement sur quelles bases. Par ailleurs je trouve qu'il y aurait aussi un parallèle à faire entre le paradigme apparu dans certaines oeuvres récentes du vampire acceptable par la société tant qu'il ne boit pas de sang humain, et par exemple les homos accepté·e·s tant qu'ils et elles ne font pas trop folles ou trop gouines, les trans accepté·e·s tant qu'on les prend pour des cisgenres, ou encore des immigré·e·s qu'on tolère à condition qu'ils·elles oublient leur culture d'origine.
Concernant les loups-garous, j'ai un peu moins de réflexion, même s'il y a certains thèmes qu'il me semble qu'on retrouve en commun avec les vampires, notamment concernant l'aspect «incontrôlable», même si le loup-garou de base va plutôt être violent que sensuel. Par ailleurs, le loup-garou qui peut garder une conscience humaine le reste du temps va être plus prompt à soit regretter ses actes (mais avec la logique que, quand même, il n'est pas vraiment responsable), soit vivre complètement une double vie.
Un autre thème qui me semble abordé dans les oeuvres de fiction récentes c'est la question de la meute et des rapports de domination/soumission, non pas cette fois-ci dans un style BDSM mais comme un mode de fonctionnement naturel.
Bizarrement, il me semble qu'il y a moins de sexualisation de loups et de louves garous, alors que perso j'aurais tendance à trouver que le fait de pouvoir se retrouver à mi chemin entre humain et animal, avec plein de poils, des griffes et tout ça, peut donner des idées de butch-garou assez... hum, je m'égare... De fait, il me semble qu'il y a, à part dans quelques utilisations des changements à la pleine lune comme métaphore des règles, beaucoup moins d'imagerie de louves-garous qu'il ne peut y en avoir de femmes vampires. À croire que la butchitude est vue par les mecs hétéros comme moins sexy que des visages super féminins et parfaitements lisses.
Voilà, ça peut paraître un billet un peu décousu et hors-sujet, mais je trouvais intéressant pour une fois de ne pas partager uniquement la version complète et rédigée d'un texte de fiction, mais aussi les réflexions préliminaires sur la construction de l'univers. Autant j'admets complètement utiliser les vampires, les loups-garous et autres créatures surnaturelles avant tout comme une façon d'apporter quelque chose d'un peu fun, de, osons le dire, exotique et sexy, mais aussi (ça c'est mon côté flemmarde) pour rendre le côté «pas spécialement réaliste» plus claire dès le départ ; autant je pense que c'est quand même important de se questionner un peu sur les choses qu'on reproduit dans des textes de fictions, et de savoir si on veut les reproduire ou pas, plutôt que de se servir de la fiction surnaturelle pour, au final, «naturaliser» des comportements[1].
Notes
[1] Pour reprendre un exemple évoqué plus haut, le fait de dire «ben oui, dans mon univers les vampires sont incontrôlables et donc pas responsables, je dis pas que c'est pareil pour les humains mais dans mon univers c'est comme ça», ou dans un autre cadre de dire «ben oui, dans la Fantasy il y a des races bien clairement séparées, dont certaines sont par essences mauvaises et maléfiques, mais rien à voir avec le racisme dans le vrai monde» me paraissent pour le moins un peu facile et une façon de se dédouaner de sa responsabilité sous couvert de fiction.
Commentaires
Coucou !
Je crois que c'est mon premier commentaire sur ce blog (normal, je suis timide), j'en profite vu que y a personne avant moi.
Bon, je passe sur tes considérations sur le vampirisme qui sont, à mon sens, biaisées et en partie fausses (notamment sur l'érotisme loin d'être féminin, bien au contraire), je ne suis pas assez expert pour te contredire.
Sinon, en figure de louve-garou, je ne sais pas si ça peut t'aider dans ta quête de collecte d'informations, mais il y avait dans la BD Mortepierre (de Brice Tarvel et Mohamed Aouamri) une louve-garou (j'en dis pas plus). Bon, sinon, la BD est très cliché HF avec gros nénés partout et jambes glabres, même après trois jours de marche, mais bon, ça ne prétend pas être une révolution du genre non plus.
Bonne continuation (:
J'en profite pour le dire : j'aime ...
C'est marrant je m'étais déjà faite ce genre de réflexions mais en allant beaucoup moins loin que toi (et je suis bien d'accord pour dire que le potentiel érotique des loups et louves-garous est négligé... quand j'y pense ce n'est pas bien étonnant : toutes les publicités sursexualise tout, et le poil, bof, c'est pas tellement sursexualisant...).
Ce qui est amusant aussi c'est que l'association vampire/homosexualité devait avoir à l'origine un aspect choquant ou bizarre, ou je-ne-sais-trop-quoi... alors qu'aujourd'hui c'est tout à fait dans l'air du temps. On continue parce que ça vend mais ce n'est plus porteur d'un sens particulier...
Sinon j'aime bien ton analyse sur la non-responsabilité, j'avoue que j'avais pas fait le lien... mais maintenant je me demande comment j'ai pu passer à côté tellement c'était gros.
Ca me donne des envies d'écriture tout ça...
(J'avais déjà lu l'extrait de nouvelle au fait. J'aime beaucoup, ça change de... ben d'à peu près tout ce qui se vend habituellement. Une suite est prévue ?)
Le vampire qui lutte contre ses pulsions, c'est un thème récent, dont j'ai lu une analyse sympathique récemment, qui développait dans le même temps l'idée du vampire comme minorité sociale symbolique (True Blood est le sommet de ce phénomène, puisque c'est explicite dans la série), mais j'ai malheureusement oublié où.
Pour moi, il y a deux choses importantes chez un vampire : il a vécu longtemps, très longtemps, et il a un regard très différent sur l'Histoire en général et le présent en particulier. "La Révolution française? J'y étais, c'était sympa, mais pas autant que le Viet-Nam."
Et il tue. Même s'il se pose des questions, même s'il boit du sang de synthèse, un vampire tue. Ne serait-ce que parce qu'il est übertrop fort et qu'il peut pas se contenter de rester dans un cercueil pour l'éternité, pour ne pas déranger les gentils humains.
Même Bill de True Blood, qui est un très bon exemple du vampire à moeurs humainement acceptable (sans être une caricature débile de mormonne moraliste, suivez mon regard), est un tueur.
A partir de là, je suis plutôt d'accord avec Prose, c'est le vampire mâle qui est hypersensualisé, hyperattirant, fascinant et qui égorge sexuellement des vierges au fond de son château, le vampire féminin ayant souvent tout de la femme de pouvoir dont le charme est souvent mis de côté, puisqu'elle n'en a plus besoin, elle n'a qu'à se servir de la force.
kaos et beubeu: j'ai peut-être pas utilisé le bon terme avec "érotisation", parce qu'effectivement il y a un côté vachement sensuel à pas mal de vampires mecs aussi, sauf que ça se fait pas du tout de la même manière et que ça va plus jouer sur le côté ténébreux, effrayant qu'un côté réellement sexualisé comme ça peut l'être chez les nanas. Des vampires mecs présentés comme hyper lascifs, souvent pas très habillés, avec des gros plans sur des parties considérées comme attirantes de leur corps, je dis pas que ça existe pas, mais j'ai l'impression que c'est quand même vachement moins fréquent que chez les nanas. Et le traitement des «victimes» ou en tout cas des humain-e-s qui se font boire le sang est pas non plus le même.
Sinon effectivement, dans ce billet j'évoque juste les thèmes qui m'intéressent par rapport à ce que j'écris en ce moment, mais il y a plein d'autres choses importantes chez les vampires ou loups-garous que j'ai zappées, comme l'éternité, le rapport à la mort, au soleil, etc. Je prétends pas être une vampirologue, hein :o
Coucou Ellie, je sais pas si tu as vu le film de Claire Denis, Trouble every day (avec Béatrice Dalle) - c'est entre le film de vampires et le film d'anthropophages, avec plein de métaphores sexuelles aussi...
ça en parle ici
http://lebonhommecapuche.over-blog....
merci pour tes réflexions ! chuis bien d'accord avec toi. :)
il faut absolument que tu lises "novice" de Octavia Butler
c'est l'histoire d'une vampire noire, bisexuelle et altruiste qui balaie tous les clichés sur les vampires.
bz meumeu
Dans la série "vampirisme et homosexualité", un truc intéressant :
http://www.gayclic.com/articles/un_...