Coming-in
Par Butch Cassidyke le mardi, février 9 2010, 13:04 - Réflexions - Lien permanent
Normalement, on dit «coming-out», ce qui veut dire en gros «dévoiler», «sortir du placard», ou quelque soit la façon dont on peut le traduire. Ça veut dire rendre son identité (qu'il s'agisse d'homosexualité, de trans-identité, d'addiction au BDSM, etc.) publique.
Bien sûr, c'est lié à des personnes, à un groupe, etc. : par exemple on fait son coming-out à ses parents, et/ou à ses ami·e·s, et/ou à ses collègues, etcaetera. À moins d'être une superstar, le fait d'avoir fait son coming-out une fois ne voudra pas dire que tout le monde sur la planète est au courant, et par conséquent on fait plutôt des coming-out.
L'outing est, par ailleurs, la pratique consistant à faire cette «révélation» concernant une personne sans demander l'avis de celle-ci, voir contre son gré. Ça peut être fait de façon volontaire (dévoiler que telle personnalité politique est homo) ou involontaire (par exemple en le disant à quelqu'un·e dont on pense qu'il·elle est au courant).
Le fait d'être out veut dire que son identité est publique : par exemple, sur le fait que je suis gouine, j'estime que je suis out et qu'il n'y a pas de problème à ce qu'on en informe une personne pas au courant. Là aussi, je pense que c'est quand même toujours lié à un certain milieu : ce n'est pas exactement pareil qu'on dise que je suis gouine d'un côté à des ami·e·s, à des «camarades de lutte», etcaetera, que, de l'autre, à mes parents, à mon employeur, ou encore à un inconnu dans la rue qui est en train de m'emmerder. En général cela dit dans la «communauté LGBT», j'ai l'impression que les gens sont capables de faire preuve d'un certain bon sens et comprennent que le fait qu'une personne soit «out» concernant son homosexualité ne veut pas forcément dire que c'est malin de fournir des munitions à des homophobes.
En général, dans le milieu LGBT, quelque soit le type de «coming-out», c'est vu comme quelque chose de plutôt positif, ce qui est assez compréhensible dans l'absolu : c'est mieux de pouvoir revendiquer et assumer son identité que d'avoir à la cacher.
Cela dit, j'ai du mal à considérer que ce soit exactement la même chose concernant l'identité trans, et en ce moment (et depuis un certain temps) j'ai vraiment envie de faire un «coming-in», c'est-à-dire de dire «le fait que je sois trans n'est pas (plus) public, je ne vous autorise absolument pas à le dévoiler à d'autres personnes».
La première raison, c'est que je trouve qu'y compris (et peut-être surtout, en fait) dans le milieu LGBT, mon identité «trans» a un peu trop souvent tendance à éclipser les autres. Ce n'est évidemment pas le cas de tout le monde, mais pour beaucoup de personnes je sais que le fait de savoir que je suis trans avant même de me connaître va faire que je vais être perçue comme «une trans» et pas grand-chose d'autre. Or, en vrai c'est pas l'identité qui a le plus d'importance pour moi actuellement, et quitte à choisir je préfererais plutôt être catégorisée comme «une gouine», ou «une féministe», etc. Parce que ce sont des identités qui sont importantes pour moi actuellement, qui correspondent à ce que je suis et à ce que je fais, alors que j'ai de plus en plus l'impression que l'identité «trans» correspond plus à ce que j'ai été.
La seconde raison, c'est que je ne fais absolument pas confiance à n'importe qui pour ne pas être un poil transphobe sur les bords, y compris dans le milieu LGBT (et particulièrement chez les LGB cis) et que quand il y a des gens que je ne sens pas, je préfère être en capacité de choisir de le dire ou pas plutôt qu'être devant le fait accompli. Un bon exemple de ça c'est toutes les personnes cisgenres qui se sentent légitimes à poser des tas de questions sur la vie privée des personnes trans, et dans certains cas le fait qu'une personne parle de moi à une autre en casant au passage le fait que je suis trans, ça veut dire que je vais devoir me coltiner un boulet.
Un autre exemple c'est le fait qu'un certain nombre de personnes ont beaucoup plus de mal à respecter ton genre et à ne pas se tromper quand ils savent que tu es trans. Évidemment le fait que j'ai un passing imparfait implique que je ne suis jamais complétement maîtresse de ce que les gens savent de moi ou pas, mais ce n'est pas une raison pour leur filer des munitions (et par ailleurs même si quelqu'un qui pense que je suis sûrement trans peut déjà être relou, le fait qu'il en soit sûr et qu'il ait l'impression que ce soit public ne peut faire que l'encourager à franchir le pas).
La troisième raison, c'est que j'ai quand même pas mal l'impression qu'il y a une logique qui voudrait que les personnes cisgenres aient, en gros, «le droit de savoir» qui est trans, histoire de ne pas risquer d'être «trompé·e sur la marchandise».
Bref, voilà, je crois que je n'ai plus envie d'être complètement «out» concernant ma transidentité. Ce qui ne veut pas dire le cacher, et de fait je pense que j'en parle assez ouvertement et régulièrement, en tout cas aux personnes en qui j'ai confiance ; ça veut simplement dire me donner à moi-même le droit de ne pas le dire, de ne pas avoir à mettre ça en préalable à toute interaction avec quelqu'un·e. Pour moi c'est refuser la transphobie intériorisée qui tend à me faire penser que si je ne «passe» pas parfaitement, je n'ai pas le droit à cette «intimité».
Du coup, je ne suis pas encore super au clair là-dessus, et je ne sais pas à quel point j'ai envie de demander aux gens que je connais de respecter certaines de ces choses ou pas, mais actuellement je crois que ce que je voudrais c'est :
- ne plus considérer qu'une personne à qui je n'ai rien dit est en quelque sorte automatiquement au courant que je suis trans, ou doit l'être si par miracle elle ne l'était pas ;
- ne pas répondre si on me demande si je suis trans ou pas* ;
- ne pas me justifier en disant que je suis trans lorsqu'on se trompe sur mon genre ; ce que je fais déjà dans le milieu straight mais que j'ai encore parfois un peu tendance à faire dans le milieu LGBT ;
- que les personnes qui savent que je suis trans ne le communiquent pas*, à moins que ce soit à des personnes/groupes pour qui je suis OK qu'elles le sachent ;
- que les personnes qui savent que je suis trans ne répondent pas si on leur demande si je suis trans* ;
- que les personnes à qui je n'ai jamais dit que je suis trans ne présupposent pas que je suis trans uniquement à cause de mon apparence et/ou de mes comportements, ou au minimum qu'elles se retiennent de faire comme si je les avais mises au courant et que c'est parfaitement OK d'en parler ;
- que les personnes à qui je n'ai jamais dit que je suis trans ne présupposent pas que je suis cis uniquement à cause de mon apparence et/ou de mes comportements ;
- que des personnes qui ne savent pas si je suis trans ne me le demandent pas*.
(*: Sauf circonstances particulières où ça a vraiment un sens pour la personne de le savoir. Par exemple si une fille trans ressent le besoin d'échanger avec une autre fille trans ça me pose moins de problème qu'on m'oute que si c'est uniquement pour satisfaire la curiosité d'une personne cisgenre. De la même manière dans les discussions je pense que ce qu'on dit peut ne pas avoir exactement le même sens selon la position sociale qu'on occupe, et dans certains cas ça peut être justifié de vouloir savoir si je suis cis ou trans.)
Voilà, c'est quelques réflexions en vrac sur mon rapport actuel avec le fait d'être «out» en tant que trans, sachant que je me pose aussi beaucoup de questions par rapport au fait de ne plus du tout me revendiquer du terme «trans», avec lequel j'ai de plus en plus de mal pour différentes raisons (que j'expliciterai sans doute dans un billet ultérieur). C'est pas un truc définitif, plus une réflexion en cours.
Commentaires
ça me fait penser à ce que racontait Bambi dans une interview radio sur ce que lui disait Coccinelle. En gros, c'était : être transexuelle, c'est une traversée, trans comme transatlantique, un jour on arrivre de l'autre côté de l'océan et la traversée est terminée, il n'y a plus de "trans" qui tienne.
Bref, on est trans le temps de la transition, après, on est, un point c'est tout.
En théorie, c'est beau. Evidemment, dans la pratique, on n'arrête pas aussi simplement la bêtise ordinaire.
J'aurais tendance à dire que l'identité trans et le fait d'être homo est un peu semblable pour moi.
Personne ne va jamais aller dire qu'il fait son coming out hétéro. Je ne trouverai pas opportun de dire à qui que ce soit avec qui couche tel ou telle, cela regarde la personne et ses partenaires.
de la même facon on ne demande pas à un-e cisgenre dans 99% des cas son genre. et c'est de toute façons une manière ""pudique"" de demander "mais tu as quoi dans ta culotte ?".
cette question est pour moi très agressive sexuellement et je ne vois pas qui elle concerne.
considérant que je ne tolérerai pas qu'on fasse de même avec moi, je comprends très bien ton point de vue.
"Un bon exemple de ça c'est toutes les personnes cisgenres qui se sentent légitimes à poser des tas de questions sur la vie privée des personnes trans,"
je peux avoir cette tendance. Je ne sais si c'est de la curiosité malsaine ou essayer de comprendre une situation que je ne vis pas.
Il faut dire que j'ai une rare inaptitude aux relations sociales.
«je peux avoir cette tendance. Je ne sais si c'est de la curiosité malsaine ou essayer de comprendre une situation que je ne vis pas.»
Ben pour moi la question c'est pas tant le «pourquoi» que le «comment» : je veux pas dire qu'il faut jamais, absolument jamais, parler de vie privée avec des trans. Ça m'est déjà arrivée qu'une discussion glisse sur ce sujet sans que ça paraisse intrusif parce que la personne rebondissait sur des trucs que je disais dans la discussion, etc. C'est autre chose quand t'as quelqu'un qui t'a «étiquetée» trans et qui vient te parler de ça alors que t'as rien fait qui pouvait indiquer un tant soit peu que tu voulais en parler (ou même que t'étais trans, d'ailleurs... j'avais une amie cisgenre qui était grande et assez large d'épaule et qui avait eu droit à ce genre de questions sur sa «transidentité» supposée)
En somme, tu demandes tout simplement qu’on t’autorise à avoir une vie privée. Quoi de plus légitime ?
Je crois que le fait qu’une trans ne « passe » pas complètement est à la fois une richesse et une source d’embaras, parfois simultanémént.
Je partage bon nombre de tes préoccupations, mais dans un registre différent. En tant que mec ouvertement androgyne, l’ambiguïté est précisément ce que je recherche, mais c’est parfois très fatigant. Dangereux, aussi. Il faut assumer en permanence les regards en biais, l’ignorance, les manifestations d’intolérance et l’agressivité. C’est parfois très lourd à supporter.
Pourtant, je remarque que les personnes qui me posent des questions, parfois subtiles, parfois franchement indiscrètes, sont plutôt bienveillantes. Qu’elles soient simplement curieuses ou franchement perturbées, elles essaient de comprendre. Je connais aussi les regards haineux, les insultes, les crachats et les situations potentiellement très violentes. Je préfère les questions, même quand elles sont lourdes et maladroites.
Ellie, ne prends surtout pas mon commentaire précédent pour une volonté de nier ou de relativiser ce que tu ressens face à ces situations que tu décris tellement bien.
C’est juste un témoignage parallèle, un autre vécu.
En particulier, je suppose que le fait que je recherche l’ambiguïté est, en quelque sorte, l’inverse de la volonté de « passer ». Certaines questions qu’une trans percevra de façon négative, je les ressentirai comme des compliments. C’est plus qu’une simple nuance.
Je rejoins ce que GouineMum disait en commentaire à ton article sur le Pôle emploi : « Fini le cache-cache dans une pseudo-visibilité en tant que "hommes" ou "femmes", ces délires schizoïdes de nos oppresseurs. Trans' is beautiful, et il est grand temps que les trans' le comprennent et l'appliquent. Sortons les couteaux. »
C’est pour ça que je dis que ne pas passer à 100% est une richesse.
«Je crois que le fait qu’une trans ne « passe » pas complètement est à la fois une richesse et une source d’embaras, parfois simultanémént»
Ben je pense qu'il y aurait vachement à discuter sur la notion même de «passer»... par exemple je ressens vachement différemment le fait d'être lu comme «monsieur» parce que je suis «travelotte» ou parce que je suis «gouine»...
Dans le premier cas par exemple, si je suis assez féminine mais que pour une raison ou une autre la personne croit que je suis un mec, et que je corrige en disant «c'est madame», j'ai l'impression que la personne va me catégoriser «travelo» et souvent avoir des réactions du genre «oh, mais t'es un mec en vrai» ou «bon, ok, pour te faire plaisir...»
Alors que quand je suis habillée de façon plus masculine et qu'une personne m'appelle monsieur et que je corrige, ben la personne va même pas s'imaginer que je peux être trans et ça va être «oh, je suis vraiment désolée, madame que puis-je faire pour me faire pardonner ?»
Par exemple, cas n°1: je suis allée essayer de donner mon sang, et la nana qui pourtant m'a appelée «madame» au départ (donc on pourrait se dire que je «passais») a ensuite complètement refusé de respecter mon identité dès qu'elle a vu mes papiers légaux.
Cas n°2: je suis allée à Quick, où la caissière m'a appelée "monsieur" (donc on pourrait se dire que je «passais» pas), et quand je l'ai corrigée elle s'est excusée et paraissait super gênée de s'être trompée.
Du coup pour moi la question c'est pas tant de «passer» en tant que femme ou en tant qu'homme, mais vraiment de pouvoir «passer» en tant que cisgenre : dans le second cas je pouvais accéder à un minimum de privilège cisgenre pour que mon genre ne soit pas remis en cause et que ma parole soit légitime (quelle que soit la façon dont on m'avait perçue au départ), alors que dans le premier le fait d'être outée faisait que, quelque soit l'apparence que j'aurais pu avoir, elle s'estimait plus apte que moi à décider ce que j'étais.
Ca me fait penser aux cours de psychologie que j'ai en ce moment : l'être humain et sa nécessité de catégoriser les gens... quitte à "recadrer" ceux qui s'éloignent de cette case qu'on veut leur attribuer.
C'est assez terrible en vérité, parce que même avec de la bonne volonté on ne peut pas s'en empêcher. C'est pour ça que je n'ai encore parlé à personne de ma possibile bisexualité, plus par peur que quelque chose change dans la façon dont on me perçoit que par peur d'un rejet pur et simple...
Dans le cas de la transexualité, c'est encore plus marqué. Je continue à penser (mais c'est une autre question) que le manque d'information/d'éducation sur le sujet est responsable de cette attitude. Je suis presque en colère quand je pense à mes cours d'éducation sexuelle en collège/lycée : l'homosexualité était à peine abordée, la bisexualité et la transexualité n'étaient même pas mentionnées. (Et pour la campagne dans les universités avec leurs "voici une fille qui aime les filles, blablabla" et son équivalent masculin, c'est la même critique.)