Traitre à son (trans)genre
Par Butch Cassidyke le jeudi, avril 29 2010, 04:22 - Réflexions - Lien permanent
Dans la série, «je ressors des vieux posts que j'avais pas publiés», en voilà un qui date d'il y a un certain temps, à un moment où je me posais pas mal de questions sur les articulations pas toujours évidentes entre identité trans, identité gouine, identité féministe et tout ça.
À vrai dire j'hésitais un peu à le publier parce que c'est plus tout à fait le sentiment que j'ai à l'heure actuelle et que ça parle pas de certains trucs sur lesquels j'ai pu mettre le doigt depuis et qui participaient au problème (notamment l'instrumentalisation des questions trans et queer par des personnes cisgenres et straights pour dénigrer un féminisme jugé trop radical, qui mériterait un billet à part). Cela dit j'ai décidé de publier ça quand même en me disant que ça pouvait toujours être intéréssant, même si je le trouve super négatif par rapport à ce que je vis actuellement.
Ça fait pas mal de fois, sur Internet, et notamment en commentaires sur des blogs féministes anglo-saxons, que des personnes trans me sortent en réaction à un truc que j'ai dit, quelque chose dans le genre : «on voit bien que t'es cisgenre». Ou un truc comme ça.
Au départ, ça m'amusait, surtout quand c'est à cause d'un quiproquo parce que je maîtrise pas hyper bien l'anglais ou parce que j'ai pas exactement la même vision des choses sur tel ou tel sujet trans. Un peu moins quand je me rends compte après coup que c'est parce que ce que j'ai dit suinte la transphobie intériorisée.
Dans la vraie vie, j'ai moins ce coup-là, parce que d'une part je ne passe pas forcément hyper bien (et le fait de vouloir «passer» pour une meuf cisgenre, en soi, suinte sans doute aussi pas mal la transphobie intériorisée) et d'autre part parce que les personnes me connaissent en général depuis un certain temps et savent que je suis trans.
Par contre, je ne sais vraiment pas pourquoi, mais dernièrement j'ai quand même eu plusieurs fois l'impression d'un truc un peu similaire : c'est à dire qu'à défaut d'être une vraie gouine cisgenre approuvée©, je suis quand même considérée comme une bonne trans, ou qu'en tout cas j'ai tendance à vouloir me comporter comme tel.
Qu'est-ce qu'une bonne trans ? J'imagine que ça dépend, mais par exemple une nana m'avait expliqué que dans son groupe, qui est non-mixte, les filles trans pouvaient éventuellement envisagées d'être acceptées aux deux conditions suivantes qu'elle posait :
- passer à peu près ;
- ne pas trop prendre la parole, et en tout cas pas de manière affirmée (elle m'avait clairement expliqué que le fait d'avoir des bases politiques était un point négatif).
Et le verdict plus ou moins non-officiel, c'était que moi ça allait, parce que, en gros, je suis timide, je parle pas fort, et j'ai en général énormément peur de soulever des points dont j'ai peur qu'ils amènent au conflit.
Pour d'autres personnes, être une bonne trans c'est quand même pas mal lié à l'expression de genre. Et là aussi, autant je vais être surper mal vu par des psys, autant, parce que je ne suis pas trop «féminine mainstream», j'ai l'impression d'être plus acceptée dans des milieux plutôt féministes et lesbiens qu'une fille trans très féminine, ou qui a un certain type de féminité, ou plus vieille, etcaetera.
Bref, voilà, même si j'ai plein de trucs qui font que je suis loin d'être la transgirl parfaitement acceptée ni parfaitement acceptable (j'ai pas un méga passing, je suis pas opérée, etcaetera), j'ai quand même l'impression d'avoir accès à un certain degré de privilège que je n'aurais peut-être pas si j'étais plus vieille, si je parlais plus fort, etcaetera.
Accessoirement, dans la plupart des groupes non-mixtes de meufs où je mets les pieds en ce moment, ben même s'ils sont la plupart du temps super cools, en général je suis la seule fille trans. Et encore, je suis pas complètement sûre de vouloir me définir comme trans, et tout ça.
Et en fait, c'est ça qui me pose problème. Je veux dire, j'ai vraiment du mal à savoir si j'ai des questions d'identité qui me sont personnelles mais qui sont complètement légitimes, ou alors si c'est une façon d'intérioriser des trucs et de ne pas vouloir exprimer de «spécificité» trans ?
Et ce qui me fait vraiment chier, c'est quand, même dans ces espaces, sur des petits trucs pas graves, ben j'ose pas dire que ça me fait un peu chier ou que ça me renvoie des trucs pas cools, ou que j'ose pas demander des précisions sur ce que quelqu'une voulait dire, etc. Je veux dire, dans tous ces cas, c'est pas comme si je côtoyais des fachottes qui allaient me lyncher si j'avais le malheur de l'ouvrir, et y'a même des chances assez fortes pour que je sois écoutée.
Je veux dire, c'est pas des gros trucs non plus qui me plombent le karma. Juste une succession de petits actes, ou plus exactement de petits non-actes, juste des «ne pas» : ne pas oser poser explicitement la question de comment dire que les gouines trans sont inclues dans un espace non-mixte lesbiennes ; ne pas oser demander si ça le fait de prendre telle brochure en diffusion «non-mixte» parce qu'on a l'impression que le groupe qui l'a éditée était pas trop trans-friendly à la base et me convaincre que, de toute façon, j'en voulais pas vraiment ; ne pas oser dire à une copine que je vis mal le fait qu'elle explique le fait qu'une nana trans soit relou et autoritaire par le fait qu'elle soit trans et que donc c'est forcément un comportement masculin, etc.
Je veux dire, dans tous ces cas, c'est pas comme si je côtoyais des fachottes qui allaient me lyncher si j'avais le malheur de l'ouvrir, et parfois c'est elles-mêmes qui l'ouvrent, mais c'est juste que... ben, j'ai vachement de mal. Et parfois y'a juste rien et c'est juste moi qui me fait du mal toute seule à psychoter comme une conne ou à me dire que, même si j'ai beau être acceptée par les copines féministes du coin, ben, fondamentalement, je ne le mérite pas..
Et ça me fait chier autant de transphobie intériorisée, de fantasmer sur le fait que si j'arrive à passer un peu plus et si je change de ville pour trouver un boulot, je pourrais ne pas dire que je suis trans, être complètement stealth[1] et ne plus avoir à gérer ce côté là...
Et en même temps je me sens de moins en moins une identité en tant que «trans», et je vois pas pourquoi je devrais forcément m'imposer d'être hyper parfaite et de ne rien laisser passer.
Bref en ce moment j'ai l'impression que je suis partagée entre une envie de revendications trans et d'aller en profondeur sur des trucs, l'articulation avec le sexisme, la lesbophobie, d'un côté, et une forme de haine de soi et de sentiment d'illégitimité de l'autre,
C'est pas dramatique, mais ça là que je me rends compte que ça me manque vachement de ne pas avoir eu l'occasion de vraiment échanger en profondeur avec des gouines trans féministes impliquées dans les mêmes collectifs que moi et de me sentir un peu... seule, par moment.
Notes
[1] Non, ça ne veut pas dire porter du camouflage en permanence. Même si c'est aussi une tendance de mon côté obscur que je combats.