Monique Wittig : La catégorie de sexe (extrait)
Par Ellie le jeudi, novembre 26 2009, 17:33 - Politique - Lien permanent
C'est assez rare que je fasse des copiers/coller de textes de fond, mais j'avais envie de partager quelques extraits du bouquin de Monique Wittig, la pensée Straight, qui est quand même vachement classe.
Je ne connais pas exactement la loi sur le droit à la copie et aux citations, mais j'espère qu'avec ces extraits, qui correspondent au début et à la fin de La catégorie de sexe, chapitre I de La pensée straight, je reste dans le domaine de la citation autorisée et que je ne verse pas dans le piratage grossier.
Le livre dans son ensemble s'intitule donc La pensée straight, de Monique Wittig, et est disponible aux Éditions Amsterdam.
À noter que les extraits suivants sont une transcription manuelle à partir du bouquin et que par conséquent, les éventuelles fautes de frappe ou d'orthographe doivent m'être reprochées et pas à Monique Wittig.
La pérennité des sexes et la pérennité des esclaves et des maîtres proviennent de la même croyance. Et comme il n'existe pas d'esclaves sans maîtres, il n'existe pas de femmes sans hommes. L'idéologie de la différence des sexes opère dans notre culture comme une censure, en ce qu'elle marque l'opposition qui existe sur le plan social entre les hommes et les femmes, en lui donnant la nature pour cause. Masculin/féminin, mâle/femelle sont les catégories qui servent à dissimuler le fait que les différences sociales relèvent toujours d'un ordre économique, politique et idéologique. Tout système de domination crée des divisions sur le plan matériel et sur le plan économique. Par ailleurs, les divisions sont rendues abstraites et mises en concepts par les maîtres, et plus tard par les esclaves, lorsque ceux-ci se révoltent et commencent à lutter. Les maîtres expliquent et justifient les divisions qu'ils ont créées en tant que résultat de différences naturelles. Les esclaves, lorsqu'ils se révoltent et commencent à lutter, lisent des oppositions sociales dans ces soi-disant différences naturelles.
Car il n'y a pas de sexe. Il n'y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C'est l'oppression qui crée le sexe et non l'inverse. L'inverse serait de dire que c'est le sexe qui crée l'oppression ou de dire que la cause (l'origine) de l'oppression doit être trouvée dans le sexe lui-même, dans une division naturelle des sexes qui préexisterait (ou qui existerait en dehors de) la société.
Bon, c'est dur de s'arrêter car on aurait envie de tout recopier, mais comme je n'ai pas vu de symbole copyleft je vais me contenter de dire que Wittig parle ensuite de lutte des classes hommes/femmes (et de matérialisme dialectique), du fait que les opprimées ont tendance à ne pas pouvoir voir l'oppression car «Les pensées de la classe dominantes sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes»[1]. Elle explique que la catégorie de sexe est une catégorie politique justifiée par les dominants par différentes approches (notamment métaphysique, scientifique, mais aussi marxiste). Elle parle de l'obligation de reproduction imposée aux femmes, toujours avec la justification de la «nature», de l'appropriation du travail domestique des femmes, du contrat de mariage, et du fait que les violences conjugales ne sont pas perçues comme de vraies violences puisque la femme appartient à son mari.
La catégorie de sexe est le produit de la société hétérosexuelle qui fait de la moitié de la population des êtres sexuels en ce que le sexe est une catégorie de laquelle les femmes ne peuvent pas sortir. Où qu'elles soient, quoi qu'elles fassent (y compris lorsqu'elles travaillent dans le secteur public), elles sont vues (et rendues) sexuellement disponibles pour les hommes et elles, seins, fesses, vêtements doivent être visibles. Elles doivent arborer leur étoile jaune, leur éternel sourire jour et nuit. On peut dire que toutes les femmes, mariées ou non, doivent effectuer un service sexuel forcé, un service qui peut être comparé au service militaire et qui peut durer, c'est selon, un jour, un an, vingt-cinq ans ou plus. Quelques lesbiennes et quelques religieuses y échappent, mais elles sont très peu nombreuses, bien que leur nombre augmente. Si les femmes sont très visibles en tant qu'êtres sexuels, en tant qu'êtres sociaux, elles sont totalement invisibles et en tant que telles elles doivent se faire aussi petites que possible et toujours s'en excuser. Il suffit de lire les interviews de femmes exceptionnelles dans les magazines pour entendre leurs excuses. Et de nos jours encore, les journaux rapportent que «deux étudiants et une femme», ou «deux avocats et une femme», ou «trois voyageurs et une femme» ont été vus faisant ceci ou cela. Car la catégorie de sexe est la catégorie qui colle aux femmes parce qu'elles ne peuvent pas être conçues en dehors de cette catégorie. Il n'y a qu'elle qui ne sont que sexe, le sexe, et sexe elles ont été faites dans leur esprit, leur corps, leurs actes, leurs gestes ; même les meurtres dont elles font l'objet et les coups qu'elles subissent sont sexuels. Vraiment, la catégorie de sexe tient bien les femmes.
C'est que la catégorie de sexe est une catégorie totalitaire qui, pour prouver son existence, a ses inquisitions, ses cours de justice, ses tribunaux, son ensemble de lois, ses terreurs, ses tortures, ses mutilations, ses exécutions, sa police. Elle forme l'esprit tout autant que le corps puisqu'elle contrôle toute la production mentale. Elle possède nos esprits de telle manière que nous ne pouvons pas penser en dehors d'elle. C'est la raison pour laquelle nous devons la détruire et commencer à penser au-delà d'elle si nous voulons commencer à penser vraiment, de la meme manière que nous devons détruire les sexes en tant que réalités sociologiques si nous voulons commencer à exister. La catégorie de sexe est une catégorie qui régit l'esclavage des femmes et elle opère très précisément grâce à une opération de réduction, comme pour les esclaves noirs, en prenant la partie pour le tout, une partie (la couleur, le sexe) au travers de laquelle un groupe humain tout entier doit passer comme au travers d'un filtre. Il est à remarquer qu'en ce qui concerne l'état civil, la couleur comme le sexe doivent être «déclarés». Cependant, grâce à l'abolition de l'esclavage, la «déclaration» de la «couleur» est maintenant considérée comme une discrimination. Mais ceci n'est pas vrai pour la «déclaration» de «sexe» que même les femmes n'ont pas rêvé d'abolir. Je dis : qu'attends-on pour le faire ?
Notes
[1] Karl Marx & Friedrichs Engels, in L'idéologie allemande
Commentaires
wittig, elle a changé ma vie.
après l'avoir lue, envie de mettre des coups de tête à tout le monde.
grand sentiment de frustration, de révolte, d'impuissance aussi.
La pensée Straight est avec la dialectique du sexe de Firestone ce que je considère comme les incontournables de la pensée féministe radicale.
Merci à toi pour la mise à disposition de ce large extrait ;-)