Ceci est une lettre ouverte, destinée à tou·te·s les féministes, les queers, les révolutionnaires et autres progressistes en tout genre qui vénèrent, idolâtrent et, en fin de compte, exotisent les trans, vantant leur extrême subversivité d'un côté et de l'autre, les grondant et les paternalisant pour leur soi disant adhésion aux normes de genre.

Ceci est destiné à la personne qui m'a expliquée que, si j'étais féministe, je ne devais pas suivre d'hormonothérapie, parce que tout de même, c'était céder aux sirènes des normes de féminité ; à celle qui me trouvait subversive mais refusait de m'appeler «elle» parce que quand même, elle n'allait pas s'emmerder à retenir ça, et qu'il fallait bien comprendre, c'est pas évident ou (variante pseudo-queer) «ça déconstruit le genre»; à celle qui trouvait abominable l'idée que je puisse vouloir me faire opérer, sans prendre la peine de chercher à savoir si c'était effectivement le cas ; et, de manière plus générale, à toutes celles qui m'apprécient comme on peut apprécier les lions ou les girafes : c'est-à-dire, au zoo

Je sais - je pense - que vous ne vous considérez pas comme ces mecs hétéros qui se branlent sur des trans dans la pornographie straight, parce qu'une fille à bite, c'est vraiment trop «cool», bizarre et exotique, parce que ça permet de jouir sur une pseudo-subversion, à condition que celle-ci ne remette pas en cause les privilèges des dominants. Je le sais bien, que vous pensez être très différent·e·s, mais moi, je vous trouve assez semblables. À un détail près, c'est que le translover de base, lui, ne brandit pas ça comme un étendard et a plutôt tendance à le cacher, à en avoir honte. Vous, non, vous en êtes fi·er·ère·s et clamez sur tous les toits à quel point votre «acceptation» des trans fait de vous quelqu'un·e de bien.

Sauf qu'en fait, ce n'est qu'une arnaque, et votre soi-disant «acceptation», voire idolâtrie, n'est qu'une façade qui s'effrite rapidement dès que vous réalisez que, dans nos vies réelles, nous ne sommes pas toujours à la hauteur de vos fantasmes de subversion par procuration.

Je voudrais juste vous faire passer un petit message, très bref, dont j'apprécierais beaucoup qu'il rentre dans vos crânes :

JE NE VISPAS POUR VOUS.

Ma vie n'est pas destinée à ajouter un peu de sel, d'amusement, de piment ou de «subversion» dans les vôtres.

Mon identité et mon corps ne sont pas là pour que vous puissiez trouver cela génial ou, au contraire, me reprocher de «renforcer les normes de genre» parce que je me définis d'une certaine manière ou parce que je modifie certaines parties de mon anatomie.

Mon genre n'est pas à votre disposition pour que vous puissiez jouer avec, pour que vous puissiez trouver amusant de m'appeler «ille», «il/elle», etc. après que j'ai dit très clairement vouloir être appelée dans un féminin on ne peut plus classique. Si vous trouvez cela trop binaire pour vous, pas assez «queer», si vous voulez «déconstruire le genre» déconstruisez le vôtre. Sinon, cela a un nom, et ce nom n'est pas le mot «queer» ni «déconstrution» mais un autre, beaucoup plus banal : «oppression».

Les parties de mon corps qui sont intimes ne le sont pas moins parce que je suis trans ou parce que vous les considérez comme potentiellement «fausses». Par exemple, non, ce n'est pas subitement correct de demander ce que j'ai entre les jambes, si mes seins sont vrais, ou si je prends des hormones, alors qu'on n'est pas potes, juste parce que je suis trans et, par conséquent, que vous estimez que ces informations doivent être à votre disposition.

Mes choix n'ont pas à valider les vôtres, même si ça vous défrise, même si vous pensez que vraiment, quand même, ce serait mieux si je faisais ci, ou ça, si je suivais en marchant au pas les critères de soi-disant «émancipation» que vous voulez imposez.

Les troubles que vous pouvez ressentir face à moi, aux personnes trans, ou aux sujets trans de manière générale, sont vos problèmes et pas le mien : je ne suis ni une psy destinée à entendre tous les dilemmes que vous pouvez avoir, comme si c'était moi qui en étais responsable et pas votre transphobie ; ni une curée censée vous donner l'absolution lorsque vous confessez un préjugé ou un autre.

Je ne vis pas pour vous. Pas plus que je n'ai envie d'être l'objet de fantasmes sexuels pour des straights en quête de sensations fortes, je ne veux pas être l'objet de vos fantasmes pseudo-révolutionnaires. Je ne suis pas votre «Barbie® subversive». Bref, je ne suis pas une théorie ; apprenez à vivre avec, ou vous allez devoir réaliser que la semelle de mes godasses est, elle, bien concrète.