Chronologie d'une transition
Par Ellie le lundi, février 1 2010, 18:45 - Personnel - Lien permanent
Même si ça apparaît parfois en filigrane, j'aborde quand même assez rarement sur ce blog des choses spécifiques liées à ma transition, en tout cas dans le vécu quotidien : je n'ai pas blogué mon premier rendez-vous psy (sauf celui avec une psychiatre d'une équipe officielle, parce qu'un truc comme ça, ne pas le bloguer, ça aurait été gâcher), ni ma première prescription d'hormones, ni ma première discussion avec mes parents, etc.
Ce qui n'est sans doute pas franchement un mal en soi, mais je me suis dit que ça pouvait intéresser éventuellement des gens d'avoir un condensé du vécu de ma transition jusqu'à l'instant T actuel (je sais que c'est le genre d'infos qui m'intéressait quand je me posais des questions).
Évidemment, ça reflète uniquement mon parcours personnel, mais ça peut donner peut-être une idée sur une façon possible dont peut «murir» l'idée d'une transition, puis comment ça peut se passer effectivement. Je n'ai pas hiérarchisé et ai parfois mis des trucs qui n'avaient pas grand chose à voir, et au contraire j'en ai oublié plein d'autres, mais voilà.
Pour être honnête, ça fait un peu trois mois que ce post est dans la file d'attente de ce blog et que j'hésite à le poster, à la fois parce que j'ai l'impression d'oublier plein de trucs et aussi parce que ça me fait un peu peur de parler de trucs persos, voire intime, en public et en ne sachant pas trop qui va bien lire ça. Mais bon, il paraît que le privé est politique...
J'ai séparé en deux parties : la seconde (2003-2009) concerne clairement la découverte, le questionnement du fait que je sois trans ainsi que le déroulement de ma transition, tandis que la première partie est préliminaire et correspond à des choses qu'on peut mettre en rapport mais qui, pour moi, ne veulent pas forcément dire que j'étais déjà trans à l'époque ou que j'allais forcément le devenir.
- 1994/5 (?) : déjà en surpoids à l'époque, je vis assez mal (et en même temps... je ne sais pas, c'était assez ambivalent) le fait qu'un camarade de classe me dise que j'ai plus de poitrine qu'une fille. Pendant un moment, j'aurai une sorte de vague peur (honte ? culpabilité ?) de «devenir une fille», que je lie bizarrement avec une peur d'être «pédé». Ce qui est drôle c'est que ça correspond au vécu de certaines personnes trans qui disaient qu'à la puberté, elles pensaient que leur corps allaient se développer «naturellement» dans leur genre ressenti, sauf que pour moi c'était plus une peur qu'un espoir (même si, là encore, c'est pas forcément aussi clair).
- 199? : premier rêve super réaliste où je fais l'amour en tant que fille (hétéro, mais bon, j'étais jeune). Gros sentiment de déception au réveil[1].
- 199? : autre rêve, où je participe à l'anniversaire de quelqu'un. D'après mon souvenir (flou), je suis vaguement un garçon, mais je passe pour une fille et j'apprécie beaucoup ça, voire je voudrais le faire en permanence.
- 199? : à cause de mes cheveux longs, quelques personnes se plantent parfois sur mon genre. J'aime bien.
- 199? ou 200? : à la lecture du Silence des Agneaux, je me sens vraiment mal en lisant les passages où le méchant de l'histoire se cache le pénis entre les jambes sous la douche, vu que je le fais régulièrement aussi. J'ai un peu peur de devenir un tueur en série psychopathe.
- 2003, juin : je commence à utiliser un pseudo féminin régulièrement sur Internet et à parler de moi au féminin via ce média.
- 2003, ?: première expérience de plaisir anal, et je réalise que même sans forcément me définir clairement «gay», «bi», et peut-être encore moins «trans» à l'époque (quoique...), je ne suis pas un mec hétéro.
- 2004, avril : première participation à une manifestation LGBT. J'ai le sentiment d'avoir quelque chose en commun avec les trans et travestis, même si je n'ose pas trop l'affirmer.
- 2004, ? : je commence à lire des témoignages de trans sur Internet.
- 2004, août : première idée de personnage trans (qui deviendra plus tard Alys) pour un premier projet de roman qui ne verra jamais le jour[2].
- 2004, décembre : malgré mon apparence masculine, je corrigue vaguement des copains geeks qui me connaissent via Internet pour qu'ils parlent de moi au masculin.
- 2005, ? : premiers essais de «féminisation», à coup de rouge à lèvre et d'épilation des jambes et bras.
- 2005, juin : première participation à une marche des fiertés. Les gouines en moto qui ouvrent la marche ont vraiment trop la classe <3
- 2005, ? : je suis de plus en plus mal à l'aise quand je dois me désigner «homme». Le problème se pose notamment lors d'une remise de carte de la LCR, que je ne prendrai finalement pas cette année[3].
- 2006, février : premier contact (bref sur ce coup-là) avec deux copines de l'association Sans Contrefaçon
- 2006, mars : je m'inscris sur le forum de Sans Contrefaçon et y lit avidemment témoignages et discussions.
- 2006: je commence à être plus investi dans les milieux LGBT et féministes et je visibilise un peu plus le fait que je ne suis pas un mec hétéro (même si au début ça passe plus par de la visibilité pédée).
- 2006, octobre : je prends la décision de transitionner. Ça vient comme ça, en quelques jours, après mal de temps à tergiverser. Il s'agit à ce moment là, pour moi, d'un choix conscient. Actuellement, je n'en suis plus si sûre.
- 2006, novembre : je fais mon premier «coming-out» (peu assuré, plus en questionnement) sur le forum de Sans Contrefaçon
- 2006, décembre : premiers achats de vêtements féminins et première (et courte) sortie en jupe, en écoutant Keny Arkana dans le baladeur pour me donner du courage.
- 2006, ? : ma décision de prendre des hormones et de faire de l'épilation laser est prise, même si pas forcément claire.
- 2006? 2007?: première rencontre et discussion sérieuse dans la vraie vie, avec une personne trans , sur ce sujet.
- 2007, premier semestre : premières sorties en jupe chez des ami-e-s (hétéros).
- 2007, juin : premier rendez-vous avec une psychiatre.
- 2007, juillet : première participation aux UEEH, et premières occasions d'être considérée en tant que fille et en tant que trans, alors qu'avant je n'étais visible ni comme l'une ni comme l'autre.
- 2007, juillet (pendant les UEEH, mais en dehors) : première véritable agression.
- 2007, août: première participation à l'université d'été de la LCR, qui sont une autre occasion de vivre quelques jours en étant en fille/travelotte.
- 2007, second semestre : premières sorties en jupe au travail.
- 2007, octobre : première participation à l'Existrans.
- 2007, décembre : coming-out à mes camarades loca-ux-les de la LCR, à la fin d'un mail sur le bilan des actions LGBTI.[4]
- 2008, janvier : coming-out à ma mère.
- 2008, février (?) : la psychiatre de l'équipe officielle de Marseille refuse de donner son feu vert à mon traitement hormonal : je suis trop «énorme»(sic) et trop timide.
- 2008, mai : première ordonnance d'anti-androgènes, seuls (ce qui, je crois, n'est pas super recommandé, mais passons...) par un endocrinologue.
- 2008, juin : première ordonnance d'estrogènes, par le même endocrinologue.
- 2008, juin : premier dragueur hétéro bien relou.
- 2008, juin : première paire de docs.
- 2008 : à ce stade, je commence à être appelée «madame» ou «mademoiselle» relativement régulièrement, et à subir les emmerdes qui vont parfois (souvent) avec.
- 2008, juillet : seconde participation aux UEEH. Première participation à un espace non-mixte lesbien, sans me sentir hyper à l'aise, surtout qu'à ce moment là je me définis pas encore tout à fait lesbienne (plutôt bi), mais ça m'aide vachement à réaliser que je suis gouine.
- 2008, octobre : seconde participation à l'existrans.
- 2008, novembre : déménagement à Lille, découverte des Flamands Roses et du Centre LGBT (dont j'avais déjà croisé quelques membres). Du coup je ne cotoye plus que des gens qui ne m'ont jamais connue avant ma transition.
- 2008, novembre : achat de mon premier treillis.
- 2008, novembre : première agression à caractère sexuel, même si j'ai du mal à mettre ce mot-là dessus.
- 2008, décembre : achat de ma première paire de vraies rangers.
- 2008, décembre : premier Noël familial où je suis «en fille». Mon oncle me sort «ah oui, j'ai vu qu'il y avait une association des hommes en jupe». Je réplique (trop) froidement : «je suis pas un homme».
- 2008, ? : je prends plus conscience des identités Butch et Fem et du fait que je me reconnais dedans
- 2009, janvier : première utilisation de prénom choisie sur des documents administratifs
- 2009, février : je m'identifie comme «vaguement fem».
- 2009, mars: première séance d'épilation au laser (non, j'ai pas exactement commencé tôt)
- 2009, mars: je me mets en pause du NPA, ce qui de fait se traduit plutôt par un départ. Conséquence concrète, dans la majorité des lieux où je milite ou parmi les personnes avec qui je suis potes il y a maintenant une faible minorité de mecs hétéros.
- 2009, juillet : troisième participation aux UEEH. J'apprends à faire un noeud de cravate et décapsuler les bières avec un briquet. Il y a deux ans, je me sentais «bébé trans» ; là, je me sens «bébé gouine» :o
- 2009, décembre : j'ai un acte de notoriété qui me permet plus ou moins d'utiliser le prénom Élisabeth par les administrations. (Pour Pôle emploi, je suis ainsi «monsieur Élisabeth»).
- 2010, janvier : je me définis maintenant comme «Butch travelotte» (en plus de Fem, qui a dit que c'était binaire ?). Par contre je suis de plus en plus ambivalente sur mon identité «trans».
Si je devais faire le bilan de tout ça, c'est qu'au départ je me projetais plus dans une identité transgenre/genderqueer, ni homme ni femme, je m'attendais à ne jamais «passer», etc., et qu'au final j'ai quand même l'impression de me retrouver un peu malgré moi catégorisée chez les nanas. Du coup, par rapport à ce que j'escomptais, j'ai l'impression d'avoir un peu moins subi de transphobie de la part de personnes dans la rue, de mes proches, etc, que prévu ; et par contre, beaucoup plus de sexisme (non pas que je pensais que le sexisme n'existait pas, mais que je ne m'attendais pas à en être victime aussi vite). Le fait d'être catégorisée en tant que «femme» a été d'un côté une source de satisfaction parce que c'était une façon de ne plus être reconnue comme un mec, mais aussi de l'autre une oppression et une source de violences assez hard à vivre, ce qui, paradoxalement, m'a rendue encore plus douloureux les moments où on me considérait comme un mec, parce que pour moi c'était (et c'est toujours) nier ce vécu.
L'identité gouine, ou les identités gouines, ça a été un peu la bouffée d'oxygène là-dedans et ça m'a permis de vivre des moments chouettes et de rencontrer des copines super cools qui m'ont vachement aidée à me construire dans un truc qui soit pas (trop) le modèle de la fâme®.
Voilà, j'espère que ce post n'était pas trop désordonné ni trop chiant, mais c'était aussi peut-être pour moi une façon de faire le point sur mon parcours :o
Notes
[1] Parce qu'à l'époque, je vivais encore en garçon, pas parce que je me suis réveillée en gouine, je précise.
[2] À cette date, je crois que j'en suis au quatrième.
[3] Pas pour cette raison, mais parce que c'était le boxon et que je démenage pour Marseille.
[4] Le mail disait : «Ah, et toujours tant que j'y suis. vu, que c'est un peu dans le sujet, j'en profite pour faire mon «coming-out» (vu que c'est pas aussi évident pour les autres que je le pensais et que c'est pas forcément facile de corriger quand quelqu'un parle, surtout que je parle pas assez fort) : je suis trans' et je prefère qu'on parle de moi au féminin. Voilà, merci,»
Commentaires
C’est un témoignage très émouvant, Ellie. Je trouve que tu as l’air bien dans tes rangers.
Ce qui me touche le plus, parce que ça rejoint mon propre vécu, c’est le passage où tu expliques que tu as entrepris la transition en pensant que tu n’arriverais jamais à « passer », que tu visais plutôt une identité de genre intermédiaire, si je ne déforme pas trop tes propos.
J’ai moi aussi commencé une transition il y a quelques années, puis j’ai renoncé. Le mot est mal choisi, en fait. Disons plutôt que je me suis aperçu que je me sentais beaucoup mieux dans une identité un peu androgyne. Je pouvais abandonner mon rôle social de mec stéréotypé tout en restant biologiquement un mec.
Parmi les nombreux psys et endocrinologues que j’ai consultés à l’époque, personne ne m’a expliqué qu’il y avait tout un monde, vaste et riche, entre les deux identités de genre préfabriquées que cette société nous impose.
Quand j’ai dit à mon endocrinologue que je ne voulais pas aller jusqu’à l’opération, il m’a regardé comme si j’avais blasphémé dans une église. Je m’aperçois maintenant que ces gens étaient très normatifs. Complètement essentialistes. Ils ne comprennent strictement rien à ce que vivent les trans et les personnes en transition. Le pire, c’est qu’il faut impérativement entrer dans leur vision étriquée pour recevoir leur « feu vert » pour les hormones et tout le traitement. Quand j’y repense, je m’aperçois qu’ils ne m’ont jamais aidé. Bien au contraire, ils ont rendu les choses encore plus compliquées qu’elles ne l’étaient.
Oh ben alors moi, je vais te dire, l'épilation, désormais, c'est justement avec ce briquet... que je n'ai jamais su utiliser pour ouvrir les bouteilles !
Hi hi !
Plume
Ce qui m'a tout de suite sauté aux yeux (je veux dire, limite avant la bêtise crasse qui peut exister chez certains), c'est à quel point sexe/genre/identité/orientation/pratiques sont liées dans nos représentations, y compris chez des militantes LGBT ;)
Candy: merci pour ton commentaire, je trouve ton témoignage vraiment intéressant. Effectivement je pense que dans la transition telle qu'organisée par les psys, médecins, etc., tout est fait pour qu'à aucun moment on ne puisse se poser la question de savoir ce qu'on veut vraiment, nous, et pas notre médecin, les voisins, ou le régistre de l'état-civil.
Plume: pour le visage, je préférerais ne pas essayer :p
Léna: oui, j'ai souvent vu le discours style par exemple «le genre et l'orientation sexuelle ça n'a rien à voir et c'est indépendant», alors que pour moi la question ce serait plus de voir comment ça peut s'articuler et de reconnaître à la fois que ça peut être «déconnecté» dans certains cas et chez certaines personnes et lié dans d'autres.
Moi ce qui m'a particulièrement touchée dans ton témoignage, c'est la partie sexisme et oppression de l'avant dernier paragraphe. C'est justement cette phase que je suis en train de vivre (subir serait plus exact) et je ne pensais pas que ce pourrait être aussi difficile à gérer. Manquant de "temps de vie" au féminin et d'expériences, je me retrouve encore trop souvent à faire la potiche pour esquiver l'orage.
Vivement le temps des cerises et celui des réparties cinglantes :)