23h54

Dans la salle de réunion du conseil des sages de la sororité des sorcières, la grande aiguille de la vieille horloge fit un mouvement presque imperceptible et vint indiquer qu’il était minuit moins six.

« Il est temps de passer au vote ! » annonça la doyenne Morgane. « Concernant la radiation à caractère rétroactif de Vénus pour nous avoir trompées sur sa véritable identité, qui est pour ? »

À l’extérieur de la pièce, ne pouvant voir ni entendre ce qui se déroulait à l’intérieur, une femme aux cheveux tondus et à la carrure de championne de rugby fumait nerveusement une cigarette malgré le panneau l’interdisant en face d’elle.

Vénus regarda sa montre d’un air anxieux. Plus que cinq minutes. Elle priait tous les dieux pour que les résultats de la délibération soient ceux qu’elle espère.

18h02

Alors que l’on attendait les dernières retardataires pour commencer a réunion du solstice d’hiver, il y eut des regards surpris lorsque Vénus entra, accompagnée de Sally. Cette dernière paraissait tendue, ou peut-être en colère.

« Mesdames, lança-t-elle d’un air polie. J’ai conscience que c’est un peu cavalier, mais la jeune « demoiselle » ici présente aurait une déclaration à faire. »

Vénus baissait la tête, l’air embarrassée.

« J’ai, euh... »

L’ensemble des aînées se tournaient vers elle, et Vénus dut inspirer un grand coup pour oser se lancer.

« Durant toutes ces années, il y a quelque chose que je n’ai pas osé vous dire, et les circonstances actuelles font que je souhaiterais clarifier ma situation aujourd’hui. »

Il était vrai, songea-t-elle amèrement, que le faire demain risquerait d’être plus compliqué.

Il y eut des réactions de stupéfaction lorsqu’elle annonça qu’elle était transsexuelle. Elle dut expliquer de quoi il s’agissait, pourquoi diable elle avait voulu « devenir une femme », et répondre à beaucoup de questions.

Puis elle expliqua pourquoi être considérée comme une sorcière était si important pour elle, tout en n’ayant pas à cacher ce qu’elle était.

Finalement, Vénus sortit pour laisser le conseil délibérer en privé.

22h39

Sally continuait à haranguer le petit groupe de sorcières réunies autour d’elle, qui devait décider du sort de Vénus. Elle mettait beaucoup d’énergie à convaincre son auditoire que la sorcière incriminée devait être non seulement radiée, mais aussi considérée comme n’ayant jamais été une sorcière.

« Elle — enfin, si l’on peut dire — nous a menti pendant toutes ces années ! Il faut voir la vérité en face : il s’agit d’un homme qui s’est moqué de nous. Est-ce qu’on va laisser passer ça ? Elle n’a jamais requis les conditions pour être une sorcière ! »

C’était la première fois que le cas d’une sorcière transsexuelle se posait vraiment à la Sororité, et Sally était bien déterminée à ce que celle-ci tranche avec le maximum de sévérité. Elle était l’une des Aînées les plus influentes et les plus respectées mais, malgré ça, elle sentait des réticences. Vénus avait, après tout, consacré ses dix dernières années à la sorcellerie, et il fallait admettre qu’elle ne ressemblait pas exactement à l’image qu’on se faisait du travelo.

Étrangement Sally avait été l’une de ses amies les plus proches, et sa réaction intriguait la doyenne Morgane. Peut-être avait-elle mal vécu cette révélation brutale ? À moins qu’il n’y ait quelque chose d’autre entre elles ?

04h32

Assise dans le noir, une cigarette à la bouche, Vénus regardait dormir Vesper, la femme qu’elle aimait.

Devant elle, sur la petite table, un cendrier rempli de mégots et une collection de bouteilles de bières vides témoignait du temps qu’elle avait passé dans la pièce.

C’était la troisième nuit qu’elle veillait Vesper, et elle savait que ce serait la dernière. C’était la vie, songea Vénus, amère : à la fin, on mourait.

Sauf que ce n’était pas juste : Vesper était trop jeune, trop gentille, pour mourir comme ça.

D’un air déterminé, Vénus écrasa sa cigarette dans la pile de mégots. Ce n’était pas non plus comme si elle ne pouvait rien faire.

06h11

Vénus grimaça quand elle sentit le tissu de la réalité se distendre légèrement, et que le prince des enfers apparut.

Il n’était pas monstrueux, comme on le présentait souvent. À vrai dire, il était plutôt beau, bien habillé, et terriblement impressionnant.

« Vous êtes venu chercher son âme en personne, commenta Vénus sans se lever de sa chaise.

— Bien sûr, Amour, répondit le Diable avec un sourire carnassier. Je savais que tu serais là. Je voulais voir ton expression à l’idée que la personne que tu aimes le plus au monde serait tourmentée en Enfer. »

Vénus grimaça. Elle avait joué avec le feu, durant les années passées, et si Vesper était condamnée à l’Enfer, c’était sans doute en bonne partie à cause d’elle. C’était dur de ne pas se sentir un peu coupable.

« Tu as joué au con, Beauté », souffla le Diable en approchant son visage de celui de la sorcière. « Tu as utilisé de la magie noire, tu as trompé des démons, tu en as renvoyé en Enfer. Tu as joué au con, Vénus, et tu le payeras. Quand ton heure viendra, tu souffriras mille tourments. Considère aujourd’hui comme une petite mise en bouche. »

La sorcière eut un petit sourire, et elle plongea son regard dans celui du Diable.

« Pourquoi attendre ? demanda-t-elle. On pourrait faire un marché. Laisse-la, et prends moi à sa place.

— Oh ? fit le Diable d’un air railleur. Toi, jouer les altruistes. J’ai du mal à y croire. »

Vénus haussa les épaules d’un air las.

« Je ne suis plus aussi jeune qu’avant. Je suis fatiguée de voir mourir les gens que j’aime. Prends moi à sa place. »

Le Diable éclata d’un rire sonore. Puis il fit un sourire horrible et plaça son visage à quelques millimètres de celui de Vénus, qui dut lutter pour ne pas reculer.

« L’amour ne rend pas qu’aveugle, on dirait. Cela dit, moi, ça m’arrange. Son âme ne m’intéresse pas plus que ça, mais la tienne... Tu vas adorer ce que je vais te faire.

— J’ai deux conditions. D’abord, je veux que tu soignes Vesper. Cela doit être dans tes capacités. Ensuite, je veux avoir une dernière journée pour laisser les choses en ordre. En échange de quoi, ce soir, quand l’horloge sonnera le dernier coup de minuit, tu pourras prendre l’âme de la sorcière Vénus. Ça te va ? »

Le Diable parut réfléchir, puis il hocha la tête d’un air satisfait.

« Marché conclu ; mais tu es vraiment stupide, ma belle. »

Il disparut dans un éclair rouge, puis l’obscurité revint. Vénus alluma alors la lampe de chevet, et aperçut Vesper qui se réveillait.

« Mon dieu, qu’est-ce que tu as fait ? demanda cette dernière.

— Dans le jargon, répondit Vénus en posant la main sur celle de son amante, on appelle ça jouer au con. »

23h58

Vénus attendait toujours, et elle commençait à être vraiment nerveuse, lorsque la porte s’ouvrit enfin.

La doyenne Morgane sortit de la pièce et se tourna vers elle, manifestement mal à l’aise.

« Je suis désolée, annonça-t-elle, mais nous avons procédé au vote et la majorité a tranché en faveur de votre radiation. »

Vénus grimaça, l’air déçue.

« Étant donné les circonstances, reprit la doyenne, il a également été décidé que vous n’aviez jamais rempli les conditions nécessaires pour être une sorcière. Par conséquent, notre décision est rétroactive. »

Vénus ne dit rien, se concentrant manifestement sur sa respiration pour digérer la nouvelle.

« Je suis désolée », répèta la doyenne alors que les douze coups de minuit commençaient à retentir. « Je dois y aller, j’ai encore des papiers à signer. »

La sorcière rentra à nouveau dans la salle du conseil, tandis que Vénus s’assit sur un banc, la tête entre les mains.

« C’est l’heure ! » annonça alors joyeusement le Diable, qu’elle n’avait pas vu apparaître cette fois-ci. Pas assez concentrée, sans doute.

« Écoute, fit Vénus d’un air embarrassé. Je ne sais pas comment dire ça, mais je ne vais pas venir. »

Le Diable eut un petit sourire joyeux, puis toute élégance disparut chez lui et ses mains griffues se resserrèrent autour de la gorge de Vénus, qu’il plaqua contre le mur.

« On a fait un marché, Beauté. Tu vas me suivre en bas. Tu vas voir. Ça te plaira.

— Le marché... dit Vénus en devant lutter pour parler. C’était que tu aurais l’âme... de la sorcière Vénus... »

Le Diable émit un grognement d’approbation et se passa la langue sur les lèvres.

« C’est cela même, ma Belle. Aux douze coups de minuit. Il est temps d’y aller.

— Sauf que... protesta Vénus avec un sourire déformé par l’étranglement. Il n’y a pas... de sorcière... Vénus... »

Le Diable fronça les sourcils, sans comprendre.

« Elle a raison, fit Sally, qui venait de sortir de la pièce. Elle n’a rien d’une sorcière. Nous avons décidée qu’elle était née homme et, par conséquent, ne pouvait prétendre au titre. »

Le démon grogna, et montra ses dents à Vénus.

« Tu te fous de moi ? demanda-t-il.

— Suis née... en vie... répondit-elle dans un grognement, en présentant un doigt d’honneur au Diable. Je compte... le rester... »

Le prince des enfers continua à serrer quelques secondes, murmurant quelques mots à l’oreille de Vénus que seule celle-ci put entendre, puis il disparut dans une explosion de soufre et de fumée, et celle qui n’avait jamais été une sorcière s’écroula par terre.

« Qu’est-ce qu’il a dit ? » demanda Sally d’un ton détaché, tandis que Vénus, à genoux, essayait péniblement de reprendre son souffle.

Avant de répondre, la transsexuelle prit le temps de respirer un peu, et de s’asseoir sur le banc. Elle avait de grosses marques rouges autour de la gorge.

« Comme d’habitude, dit-elle finalement en sortant une cigarette de la poche de son blouson. La diatribe du loser aigri qui promet une vengeance.

— Tu sais, le vote était serré. Pour un peu, tu te retrouvais vraiment en Enfer. »

Vénus haussa les épaules.

« Je n’aurais pas pris le nom de l’étoile du matin si je n’étais pas prête à prendre ce genre de risques.

— Certaines personnes diraient que renier une partie importante de son identité pour sauver sa peau, ça ne vaut pas mieux.

— Je ne sais pas, répondit Vénus en se levant. Les morts ne donnent pas beaucoup de leçons de morale. Merci pour le coup de main, en tout cas.

— Joyeux solstice.

— Ouais. Toi aussi. »

Vénus sortit du bâtiment de la sororité et grimaça en constatant qu’il pleuvait légèrement. Elle entreprit d’allumer une cigarette et dut s’y reprendre à trois reprises, à cause du vent.

Lorsqu’elle put enfin inspirer une bouffée du tabac, elle fit le point sur sa journée. Le futur ne s’annonçait pas vraiment joyeux : elle ne serait maintenant plus considérée comme une sorcière, et le Diable avait dorénavant d’excellentes raisons de lui en vouloir personnellement.

En attendant, son amie était toujours en vie, et elle aussi. Elle avait joué au con ; cela aurait sans doute des conséquences brutales dans un avenir proche, mais, ce qui comptait surtout pour l’instant, c’était qu’elle avait plus ou moins gagné.


Voilà, une petite nouvelle que je reconnais pas mal inspirée par Hellblazer (Constantine), que je trouve pas franchement satisfaisante sur certains points, mais j'avais envie de faire une histoire pseudo-complète avec Vénus. (Pour rappel, Vénus était apparue dans un extrait ici)