Il y a un article qui circule pas mal ces derniers jours sur des blogs féministes et qui s'intitule «on ne nait pas homme», et qui est de Nancy Huston. Comme je suis très fashion en ce moment, j'ai décidé de suivre le buzz et d'en parler aussi.

Sa thèse, si j'ai bien suivi, est grosso-modo que le feminisme a trop mis en avant la construction de la femme et pas assez celle de l'homme. Ce qui en soit n'est pas dénué de fondement, et critiquer la masculinité est effectivement quelque chose qui peut être intéressant.

Mais là, il y a un je ne sais quoi qui me donne pas franchement envie.

Une des phrases du XXe siècle aux conséquences les plus déplorables : "On ne naît pas femme, on le devient." Non certes parce qu'elle est fausse, mais parce qu'elle suggère que l'homme, lui, serait créé et non façonné.

Parce que bien sûr, tout le monde, en lisant «On ne naît pas femme, on le devient», ne va pas comprendre, mettons, que le genre est une construction imposée, et qu'on parle des femmes parce que c'est le groupe opprimé. Non, ça suggère que, puisque ça ne dit pas aussi l'homme, l'homme, lui, est créé d'un coup.

Bon, on passera sur des trucs comme :

On peut très bien être femme sans être mère ; l'inverse, en revanche, n'est pas - encore ? - possible.

Parce qu'en fait, si, on peut, vu qu'on ne nait pas femme, on le devient... ou pas.

Et là on en arrive à ce qui est un peu le tournant de l'article, qui passe de «il faut critiquer la construction masculine» à «il faut critiquer la construction masculine plutôt que la construction féminine» :

Lequel de ces prétendus "instincts" serait donc à mettre en doute, le maternel ou le guerrier ? C'est la guerre qui fait des dégâts, et c'est la maternité qu'on veut balayer !

Histoire de ne pas avoir de doute sur le fait qu'on ne nait peut-être pas homme ou femme, mais qu'on le devient fatalement selon ce qu'on a entre les jambes, l'auteure précise :

des hommes (c'est-à-dire des mâles de l'espèce humaine)

On en arrive à des phrases comme :

Oui, il faut avoir un pénis et des testicules pour ainsi charcuter, violer, ouvrir le corps des autres à la machette, au poignard ou à l'épée, les déchiqueter à la mitraillette, les décapiter et jouer aux boules avec les têtes...

Car, c'est bien connu, on attrape la mitraillete, le poignard, l'épée ou la machette avec son pénis et ses testicules. J'imagine que l'auteure doit confondre les humains avec les dauphins, qui ont un pénis préhensile.

Mais je suis de mauvaise foi, parce que l'auteure a en fait une autre hypothèse que le pénis préhensile :

Hypothèse en pointillé : dès qu'un petit garçon comprend qu'il vient (que tout le monde vient) de l'intérieur d'un corps de femme, un corps donc différent du sien, il se met à construire et à détruire, à bricoler, à manier, à remanier et à tripatouiller, la petite fille ne fait pas cela.

Donc les garçons sont violents parce qu'ils ont un corps différent de leur maman. Intéressant, hein ?

On en arrive ensuite à la partie qui explique que contrairement aux hommes assassins parce qu'ils n'ont pas d'utérus, les femmes, elles sont gentilles, et ne tuent au moins que les gens qu'elles connaissent :

Une femme peut tuer, certes, elle peut même débiter en morceaux le corps de quelqu'un qu'elle connaît bien, mais elle ne charcute jamais des inconnus.

Bref, les garçons et les filles, c'est très différent, et l'auteur blâme donc les «théoriciennes de l'indifférence des sexes» :

Les musulmanes se couvrent peut-être les cheveux, mais certaines théoriciennes de l'Occident se voilent les yeux, ce qui est bien pire ; elles refusent de voir ce qui crève les yeux de tout le monde, à savoir que les hommes et les femmes ce n'est pas pareil.

Eh oui, les hommes et les femmes ce n'est pas pareil.

Les fâmes sont gentilles et ne tuent pas les gens, ou alors uniquement ceux qu'elles connaissent, parce qu'elles ont un utérus, comme leur maman.

Les zoms, eux, se servent de leur pénis pour être méchants.

Mais attention : l'auteure n'est pas essentialiste ! Non, elle parle de l'acquis :

Pourquoi, au long des siècles et des millénaires, les femmes n'auraient-elles acquis, grâce non à leur instinct mais à leur pratique maternelle, une précieuse connaissance de l'humain ?

Les femmes vivant rarement des siècles et des millénaires, on peut donc en déduire qu'elles ont acquis une pratique maternelle, qui est bien sûre transmise automatiquement par une sorte d'évolution Lamarckienne un peu mystique.

Et la conclusion de l'auteure est donc qu'il faut enseigner cette sagesse aux hommes. J'imagine, pour qu'ils soient moins violents.

Ce qui parait quand meme un tout petit peu contradictoire avec l'aspect essentialiste exposé plus tôt, mais passons.

Ce que je trouve intéressant, surtout, c'est de revendiquer sa féminité, sa maternité, bref, de pas vouloir devenir comme un mec, comme ces grosses butchs théoriciennes de l'indifférence des sexes.

Ce qui, après les énumérations de massacres commis par des hommes me parait très «youhou tralala, tout le monde est gentil». Parce qu'en fait, si l'homme en tant que «classe de sexe» n'a pas spécialement envie de se coltiner les trucs réservés aux femmes, c'est peut-être pas tant parce qu'il a pas d'utérus et un pénis que parce qu'il en retire un intérêt objectif, parce qu'il est dans le groupe oppresseur d'un rapport de domination.

Rapport de domination qui définit sans doute plus le fait d'être homme ou femme, violent ou pas, que le fait d'avoir un utérus ou des testicules.

Et du coup, faire «youhou tralala, vous êtes violents parce que vous avez pas d'utérus, mais je vais vous enseigner un peu de sagesse millénaire pour que vous vous occupiez des gosses et que du coup vous deveniez moins violent», en fait, c'est un peu comme aller voir son patron et lui dire «ohé, vous devriez m'augmenter, et en échange je vous explique comment ça se passe le travail à la chaine pour que vous puissez nous filer un coup de main». C'est à dire que si on tombe sur le bisounours gentil ça peut peut-être marcher, on sait jamais, mais pour en finir avec un système d'oppression, ça me paraît pas franchement le bon plan.

Du coup j'aurais tendance à penser que plutôt que cette espèce de féminisme utérin, c'est encore le bon vieux féminisme hystérique soi-disant dépassé, qui se réfère à Beauvoir malgré «ses conséquences déplorables» et qui ne voit pas que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, qui a finalement le plus de chance de faire avancer les choses.