Notes de la traductrice:

Ceci est la traduction d'un texte écrit par Lisa Harney sur son blog, Questioning Transphobia, intitulé How to check your cis privilege.

Bien que la traduction litérale aurait dû être «Comment questionner son privilège cis'», j'ai choisi d'utiliser pour le billet le titre de la première version, jugeant que la notion de privilège ne serait pas forcément aussi parlante pour un public francophone, où j'ai moins vu ce terme.

Par ailleurs, j'ai choisi de conserver le terme «cis'» bien qu'à ma connaissance le terme «bio» soit le plus usité en français pour désigner une personne non-trans', parce qu'il me semble qu'elle est plus adaptée pour présenter les deux à égalité.

Enfin, cette traduction est imparfaite : pour un certain nombre de termes, j'ai traduit comme je le pouvais, en essayant d'indiquer le terme original. Si vous avez une meilleure idée de traduction, n'hésitez pas à le dire en commentaire.

Comment questionner son privilège cis'

Note additionnelle : ceci est applicable pour le questionnement de n'importe quel type de privilège. Si vous êtes pointé/e du doigt pour avoir dit ou fait quelque chose d'oppressant - sexiste, raciste, homophobe, etc. - alors les mêmes principes s'appliquent. Si une personne opprimée vous dit que vous avez un comportement oppresseur, remettez vous en question.

Note additionnelle additionnelle: Teh Portly Dyke a une liste de conseils plus concise et plus généralement applicables.

Privilège cis': être cissexuel/le est le fait d'avoir un corps auquel s'attend votre cerveau. Être cisgenre est le fait d'avoir un genre que la société considère comme valide. C'est-dire que si vous êtes de sexe féminin et dites que vous êtes une femme, personne ne va argumenter avec vous, dire que vous êtes un homme, ou que vous n'êtes ni l'un ni l'autre. Par ailleurs, il y a toujours google.

Ampersand de Alas, a Blog, avait posté un article pour les Blanc/he/s, expliquant comment ne pas être sur la défensive lorsqu'on est accusé/e de racisme.. Dans le même esprit, je voudrais essayer d'expliquer aux personnes cisgenres comment ne pas être sur la défensive lorsqu'elles sont accusées de transphobie.

Je vois cela tout le temps. Quelqu'un/e fait un commentaire transphobe ou transmisogyne, on lui fait remarquer, et il/elle prétend immédiatement que les accusations de transphobie sont des tactiques de baillonement (silencing tactics), ou que nous disons que n'importe quel désaccord avec une personne trans' est automatiquement égal à de la transphobie. C'est similaire à la contre-accusation «vous jouez la carte du racisme», qui, elle, est une tactique de baillonement :

Récemment, quelqu'un dans l'audience d'un de mes discours me demandait si je croyais ou non que le racisme - bien qu'il soit certainement un problème - puisse aussi être quelque chose invoqué par des personnes de couleur dans des situations où la charge est innapropriée. En d'autres mots, est-ce que je croyais qu'occasionnellement, des gens jouaient la soi-disant carte du racisme, comme tactique pour s'attirer la sympathie ou distraire l'attention de ses propres failles ? Dans la formulation de sa demande, l'homme rendait son opinion on ne peut plus claire (un oui non ambigu) et, en cela, n'était pas seul, comme l'indiquait la réaction d'autres personnes dans la salle, ou comme l'indiquent les données d'enquêtes confirmant que la croyance dans l'exagération des Noir/e/s concernant le racisme est présente partout.

C'est une question qu'on me pose souvent, et à laquelle j'ai répondu cette-fois ci de façon très similaire à ce que j'avais déjà fait auparavant. D'abord, en notant que la régularité avec laquelle les Blanc/he/s répondaient à des charges de racisme en considérant ces charges comem une manoeuvre suggère que la carte du racisme est, au mieux, équivalente à un deux de carreaux. En d'autres mots, ce n'est pas franchement une carte à jouer, ce qui fait se demander pourquoi quelqu'un le ferait (comme si ça allait réellement les mener quelque part). Ensuite, j'ai pointé du doigt que la réticence des Blanc/he/s à reconnaître le racisme n'est pas nouvelle, et n'est pas pas quelque chose qui se manifeste uniquement dans des situations où l'aspect racial d'un accident est discutable. Le fait est que les Blanc/he/s ont toujours douté des accusations de racisme au moment où elles étaient formulées, peu importe l'évidence de la preuve, comme on le verra ci-dessous. Finalement, j'ai conclu en suggérant que quelques soient les accusations de jouer la «carte» du racisme pour les Noir/e/s et Marron/e/s, la carte du déni est de loin le Joker, et que les Blanc/he/s la jouent régulièrement : un sujet sur lequel on reviendra.

Je ne prétends pas ici que la transphobie est identique au racisme, mais il existe des parallèles d'une oppression à l'autre. L'un d'entre eux est le déni lorsque qu'on se retrouve en face de la preuve de ses actions oppressives. Quand des personnes sont mises en face de preuves de leur propre privilège, leur première réaction est de le nier, et d'attaquer la personne.

C'est une fauses analogie de mettre sur un pied d'égalité le fait d'être homme ou femme avec le blackface[1], comme si nos corps genrés était quelque chose que l'on peut enlever tous les jours quand on en a fini avec eux. De plus, c'est essayer d'instrumentaliser l'oppression raciale pour nourrir ses objects aux transidentités. Enfin, la comparaison avec le blackface invisibilise les personnes trans de couleur, et leur perception concernant la race et le genre. Queen Emily couvre ce sujet plus en détail sur Sexual Ambiguities.

Voilà mon guide pour les personnes cisgenres et cissexuelles afin de ne pas être sur la défensive lorsqu'elles sont accusées de transphobie.

1) «Cisgenre» et «cissexuel/le» ne sont pas des insultes. Beaucoup de gens qui ne sortiraient pas de propos transphobes en public réagissent très mal au terme «cisgenre», prétendant qu'il s'agit d'une insulte, qu'il s'agit de leur imposer le genre. Ce n'est rien de tout cela - cela veut simplement dire «quelqu'un qui n'est pas une personne transgenre». Cependant, dire qu'il s'agit d'une insulte est transphobe, puisque si «cisgenre» est une insulte», alors comment justifier que «transgenre» soit autre chose ? Imaginez si «hétérosexuel/le» ou «blanc/h/e» étaient considérés comme des insultes. C'est une tactique de production de l'alterité (othering) : en prétendant que «cisgenre», «cissexuel/le» ou «cis'» sont des insultes offensantes, vous dites directement que vous ne voulez pas que les personnes trans' soient considérées à égalité avec vous. Que vous êtes normal/e et qu'elles sont déviantes. Que vous requérez le droit de nommer les personnes trans' comme Autres, mais que les personnes trans' n'ont pas le droit de vous nommer comme privilégié/e et oppresseu/r/se. Que c'est normal de supposer que ne pas être transgenre est la façon naturelle d'exister, de la même manière que ne pas être gay ou lesbienne est supposé dans la société hétérosexuelle.

2) Respirez. Restez calme et courtois/e. Ne supposez pas que parce que quelqu'un/e a critiqué vos actions comme transphobes, il/elle veut dire que vous êtes une mauvaise personne en général. Votre première réaction vient probablement de votre comportement défensif (defensiveness) et pas de votre cerveau. Vous ne devriez probablement pas répondre avec la première chose qui vous vient à l'esprit. Si vous essayez immédiatement de clôre la conversation à cause de la critique, vous essayez de faire taire la personne émettant cette critique, plutôt que d'écouter.

3) Prenez la critique sérieusement. Ne la déboutez pas tout de suite, en particulier si cette critique vient d'une personne trans'. Les personne trans' tendent à être plus conscientes de la tranphobie que la majorité des personnes cis'. C'est parce que les attitudes transphobes sont souvent une question de vie ou de mort - la capacité à trouver un travail, un logement, à ne pas se faire assassiné/e, ce genre de choses. Les personnes trans' ne trouvent pas un grand plaisir à accuser aléatoirement des personnes de transphobie, et préféreraient ne pas mettre ça sur le tapis. Par ailleurs, s'il vous plait, ne faites pas appel à d'autres personnes trans' pour justifier vos mots.

4) Ne considérez pas que c'est à propos de vous. La meilleure chose à faire est de s'excuser pour ce que vous avez dit et de continuer. Résistez à votre désir de faire dériver la conversation en un discours sur «Comment vous êtes contre la transphobie» ou «Comment les accusations de transphobie sont juste des tactiques de baillonement pour vous faire taire. Le sujet de la conversation n'est probablement pas les nombreuses personnes trans' que vous connaissez, et votre acceptation respectueuse et profonde de leurs choix de vie.

C'est une tactique de baillonement (jouer sur l'idée d'une «hiérarchie des oppressions») que de produire votre propre oppression pour contrer la critique, qu'il s'agisse de dire que vous êtes opprimé/e aussi, ou de prétendre que vous êtes spécifiquement opprimé/e par les personnes trans' ou leurs allié/e/s. La question n'est pas de présenter tout votre historique d'intéractions négatives avec des personnes trans' ou les soutenant. En fait, la quesion est que vous avez dit ou fait quelque chose de transphobe ici et maintenant. Ça ne veut pas dire que des déclarations homophobes dans le passé étaient excusables, mais plutôt que toutes les personnes trans' ne peuvent être tenues responsables pour des expériences négatives que vous auriez pu avoir. Chacun/e devrait être responsable de ce qu'il/elle fait.

5) Ne considérez pas que c'est à propos de la personne dont émane la critique. Tout comme vous ne devriez pas essayer de défendre que vous n'etes pas transphobe, vous ne devriez pas non plus essayer de tourner autour de la critique et d'attaquer la personne qui vous a accusé/e. Ne lui dites pas qu'il/elle essaye de vous faire taire : ce n'est pas le cas, il/elle essaie plutôt d'expliquer comment vos mots et actions l'ont blessé/e. Ne lui dites pas qu'il/elle est en train de faire dériver le sujet. Ne jetez pas l'accusation comme quoi «tout désaccord avec une personne trans' est étiquetée comme transphobe». Aucune de ces choses ne sont vraies, et essayer de prétendre qu'elles le sont n'est qu'une tentative d'empecher les autres de pointer du doigt votre propre comportement transphobe. C'est lié avec le point n°2.

6) Ne haïssez pas le pêché sans haïr le pêcheur. N'essayez pas de justifier vos actions en prétendant que vous êtes opposé/e à la politique transgenre. Vraiment pas. Vous êtes en train de rationaliser votre transphobie et d'imposer votre vision du monde aux personnes trans', en leur assignant des motifs et des visions politiques qu'elles n'ont elles-mêmes peut-être pas. Ne dites pas que l'existence même des personnes trans' est offensante et traumatisante parce qu'elles défient l'idée que le genre est une construction sociale, ou quelque chose qui vous est imposé, ou quoi que ce soit de votre théorie particulière. Vous n'êtes pas face à une théorie, mais face à des êtres humains et leurs vies. Pour vous, la question de savoir si les personnes trans' ont des identités valides est peut-être une question théorique. Pour les personnes trans', c'est une question de vie ou de mort.

7) Laissez passer les occasionnelles accusations injustes. Parfois, même après y avoir réfléchi sérieusement, vous déciderez que la critique était injuste. Bien ! Maintenant, laissez couler. N'allez pas enrôler des personnes trans' pour certifier que vous êtes Officiellement Non-Transphobe. Ne ramenez pas ça encore et encore, des semaines et des mois après que tout le monde a oublié l'incident originel. En d'autre mots, voyez le point n°4.

Ne faites pas du fait que vous avez été critiqué/e pour propos transphobe une confrontation épique. Excusez-vous, passez à la suite, et considérez la critique sérieusement pour pouvoir vous améliorer si nécessaire.

Note Finale : ceci est un travail en cours, et certaines des règles sont un peu proches des règles d'Ampersand. J'adorerais des suggestions pour améliorer ce texte.

Autre Note Finale : si quelqu'un veut reproduire ceci, sentez-vous libre de le faire, mais veuillez lier vers cette page et me créditer.

Note Finale Finale : si vous avez des critiques, c'est pour ça que les commentaires sont faits. :)

Privilège de l'auteure : juste pour que cela soit clair, je suis blanche, femme, trans', lesbienne, valide, travailleuse, de 39 ans (en août 2008), citoyenne des États-Unis, et n'ai pas de diplome. Je suis une survivante (survivor) de maltraitance d'enfant et de violence domestique. Si j'ai oublié un privilège ou une intersection, c'est parce que je n'en suis pas consciente, pas parce que je le nie.

Notes

[1] Note de la traductrice : désigne, dans le théatre notamment, le fait pour un/e Blanc/he de se déguiser en (caricature de) Noir/e.