Je ne suis pas persuadée que le terme «transmisogynie» ou «trans misogynie» existe en français (en tout cas, google ne renvoie rien, mais ça ne devrait pas tarder à changer) ; cependant, je l'ai vu utilisé à plusieurs reprises sur des blogs en anglais ou dans des extraits de livres (notamment ''Whipping Girl'', de Julia Serano) et je pense qu'il s'agit d'un concept intéressant.

Contrairement au terme «transphobie» qui désigne une discrimination contre les trans', le terme «transmisogynie» cible plus spécifiquement les trans' MtF (ou Mt*), un peu comme le terme «lesbophobie» est plus spécifique que «homophobie». Ce que je vois d'intéressant avec ce mot, ce n'est pas qu'il permet de se différencier des trans FtM qui auraient une vie beaucoup plus facile, mais de visibiliser le fait que la transphobie et le sexisme se combinent chez les femmes trans' d'une manière spécifique et qu'on ne peut pas séparer les deux.

L'essentiel de la transphobie passe par la négation du genre de la personne : un homme trans' reste une femme, une femme trans' reste un homme, et ne parlons même pas des personnes qui revendiquent un genre non-binaire, qui n'existent tout simplement pas. À côté de ça, la misogynie consiste à considérer les femmes comme inférieures, mais aussi à dévaloriser tout ce qui leur est lié, c'est-à-dire tout ce qui est «féminin». Un aspect important de la transmisogynie, c'est-à-dire de la combinaison entre ces deux oppressions, me semble être le refus de comprendre qu'un «homme» (puisqu'on refuse de considérer le genre de la trans') puisse vouloir se «féminiser». Ce refus d'accepter les trans' pour ce qu'elles sont et d'accepter comme légitime une aspiration «féminine» a des conséquences diverses :

  • une hyper-sexualisation des trans' : si une personne ayant un corps soi-disant «masculin» porte des vêtements féminins, c'est forcément pour attirer les hommes dans un but sexuel ;
  • pour certaines féministes, cela entraîne un rejet des MtF qui ne seraient que des fétichistes, voire des agents du patriarcat infiltrés. On citera par exemple Janice Raymond : «Tous les transsexuels violent les corps des femmes en réduisant la véritable forme féminine à un artefact, en s'appropriant ce corps pour eux-mêmes. Les transsexuels coupent simplement le moyen le plus évident d'envahir les femmes , pour qu'ils puissent sembler non-invasifs» ;
  • de manière un peu semblable, j'ai souvent vu apparaître l'idée que les trans' se «féminiseraient» uniquement par contrainte dans des discussions liées à la prostitution (discussions catégorisant par ailleurs régulièrement les femmes trans' dans la «prostitution masculine») ;
  • dans les milieux militants (et pas seulement), la double contrainte : être féminine, au risque de voir son genre nié parce que ne pas être féminine prouve que l'on est en réalité un homme, mais ne pas être féminine, parce que c'est caricatural, être soumise, anti-féministe, fort peu subversif, qu'on limite la femme à la féminité, ce qui prouve que l'on est en réalité un homme.

Un autre aspect non négligeable de la combinaison entre ces deux oppressions est le fait que l'oppression sexiste va passer inaperçue, va être plus excusable, parce qu'on n'est pas vraiment une femme, ce qui, comme disent les anglais, ajoute l'insulte transphobe à la blessure sexiste. Cela est vrai non seulement du point de vue de l'oppresseur mais aussi, malheureusement, de certain-e-s féministes.

  • Pour l'oppresseur, le fait de nier le genre de la personne permet de cacher l'aspect sexiste de l'oppression, et permet d'en rajouter dans les excuses classiques du type «c'est qu'elle le cherchait» (en lien notamment avec l'hyper-sexualisation évoquée précedemment) ou «elle ne s'est pas défendue» (cf le procès du meurtrier présumé de Kellie Telesford, où la défense argumentait que la victime, trans', aurait eu une force d'homme et aurait donc pu se défendre).
  • Concernant le féminisme, le fait que certain-e-s féministes refusent de considérer les femmes trans' comme des femmes exclut ces dernières de certaines possibilités de protection, d'émancipation ou de luttes. Même si, heureusement, l'exclusion officielle des femmes trans' des espaces non-mixtes est de moins en moins courante , l'exclusion des femmes trans' du féminisme ne saurait se limiter à cela et passe aussi par des attitudes ou des comportements (par exemple j'avais très mal vécu qu'un mec cis féministe me fasse la leçon sur ce qu'est l'oppression des femmes, comme si je ne la vivais pas un tout petit peu plus que lui) ainsi que par l'absence de prise en compte globale de cette question.

Enfin, pour terminer, le sexisme sur les femmes trans' est rendu d'autant plus fort par la psychiatrisation, qui tend à n'autoriser les transitions (notamment hormones et chirurgies) que pour les personnes ayant des comportements correspondant parfaitement à des normes de genres qui sont encore bien plus réactionnaires que ce qui va être attendu d'une femme dans la vie de tous les jours. Si cela reste moins vrai qu'il y a 20 ans, notamment grâce au fait qu'il y a des réseaux qui permettent de contre-balancer l'importance des psychiatres, il n'en reste pas moins que ceux-ci restent détenteurs d'une position de pouvoir sur les trans' qui sont de fait dépendant-e-s d'eux-elles. Bien entendu cette normalisation est vraie pour toutes les personnes trans', MtF comme FtM, et elle s'applique en grande partie pareillement aux deux groupes (notamment pour l'injonction à l'hétérosexualité), mais le «féminin» et le «masculin» ne sont pas placés au même niveau et le premier est inférorisé par rapport au second.

Voilà, ce sont quelques idées sur ma vision de la «transmisogynie». Évidemment étant donné l'aspect un peu impressioniste (même si j'ai essayé de généraliser un peu, cela reste quand même fortement basé sur mon vécu) et la spécificité de ce billet, c'est MtF-centré, ce qui ne veut pas dire que je pense les FtM ne vivent pas, eux aussi, une combinaison entre sexisme et transphobie, mais simplement que je ne crois pas être la mieux placée pour en parler :)