Cela fait maintenant un certain temps que je milite à l'extrême-gauche. Et autant dire qu'en général, l'extrême-gauche[1] est plutôt critique, et d'un peu tout. C'est souvent ce qu'on lui reproche.

Ce n'est pas ce que je vais faire ici. Je trouve que le monde est pourri, et je trouve plutôt sain de le critiquer. Personnellement, je n'en ai rien à foutre de ne pas être «constructif», de ne pas m'inscrire «en positif» mais en étant «anti», etc. On vit dans un monde pourri et des tas de choses me le rappellent tous les jours, je ne vois pas pourquoi je serai constructive ou positive.

Maintenant, je trouve que cette critique est quand même parfois sélective et je me dis que moi, perso, je n'aurais pas toujours les mêmes priorités.

Par exemple, récemment, j'étais un peu déprimée, et quand je suis déprimée, j'ai envie de cramer des trucs. En général ça commence par des voitures, puis je me dis que c'est con et qu'il vaut mieux brûler des bâtiments publics.

Et en général j'arrive sur quatre types de bâtiments. Les deux premiers sont des classiques à l'extrême-gauche : un commissariat ou un siège local du medef. Les deux seconds, en général, c'est très mal vu de s'y attaquer, parce que ça symbolise des trucs bien, des services publics, des trucs qu'on défend.

Ces deux trucs là, c'est l'école et l'hôpital.

Je veux dire, je ne vais pas le faire. Je n'appelle évidemment pas à le faire. Simplement ça traduit un vécu que je vais expliquer en deux lignes avant d'aller plus loin.

L'hôpital, c'est parce que les médecins me retirent la liberté de décider qui je suis. Pas tous les médecins, seulement certains psys, et je n'ai pas envie de brûler tout l'hopital, juste le service qui abrite l'équipe officielle autoproclamée es transsexualisme qui s'arroge le droit de décider qui est transitionne ou pas. C'est la police de genre. Bon je dis ça parce que je suis trans', mais il n'y a pas que ça quand même. J'ai un vrai problème avec le manque de contrôle qu'a de fait l'individu sur certains choix, qui sont en réalité faits par le médecin, que ce soit parce qu'on ne lui présente pas d'alternative ou parce qu'il n'y a pas de réelle information. Et ça c'est sans parler des internement d'office de grevistes de la faim, des difficultés à avorter, etc.

L'école... ben, c'est un peu une forme de police aussi, en fait. Bizarrement, je n'ai jamais eu d'emmerde avec les flics. Je veux dire, je me suis fait bousculer, lacrymogenisér, poivrér, mais c'est tout. Un flic n'a jamais réussi à faire en sorte que je décide de me couper les cheveux, parce qu'un garçon doit avoir les cheveux courts. Un flic n'a jamais essayé de m'orienter dans telle ou telle voie qui ne m'intéressait pas. Un flic ne m'a jamais autant humiliée qu'ont pu le faire mes profs de sport. Et encore, j'étais bonne élève (sauf en sport), je m'en suis sans doute pas si mal sortie.

Là où je veux en venir, c'est que, autant on critique le rôle coercitif direct du flic et du patron, et là on a raison, évidemment, autant on est bien silencieux pour le rôle coercitif un peu moins direct de structure dont ce n'est pas le rôle principal.

Ça ne se manifeste pas que de cette manière, mais aussi dans le soutien parfois conditionnel à certaines luttes.

Par exemple, les prostituées. Les prostituées, c'est pas bien qu'elles défendent leur fierté de leur métier, parce que c'est l'oppression de la femme et que donc il faut pas en être fier. Et puis on rappelle qu'on est à terme pour la fin de la prostitution. Donc on soutient les mouvement de prostituées, mais quand même généralement sous certaines conditions.

Comparons avec un mouvement ouvrier. Est-ce que, avant le moindre soutien à des ouvriers, on se sent obligé de rappeler qu'on est, à terme, pour la fin du salariat ? En général, on le fait pas, parce que c'est «gauchiste». Est-ce qu'on demande aux ouvriers qui sont fiers de faire des voitures de dire que, quand même, les bagnoles ça pollue et que faudra bien les virer un de ces quatre, donc que ce serait mieux s'ils faisaient un autre métier ? En général, je crois pas.

Bref, je pense que c'est bien de critiquer, y compris les choses qu'on soutient, mais d'une part à condition qu'on les soutienne avant tout, et d'autre part à condition que cette critique s'applique aussi au reste, y compris aux corps de métiers bien représentés dans l'extrême-gauche.

Parce que des fois quand même, ça fait un peu deux poids, deux mesures.

Notes

[1] Et là, c'est un peu foireux, parce que ça englobe des tas de trucs très différents. Mais pour les sujets dont je vais parler, il me semble que c'est l'approche majoritaire à l'extrême-gauche, ce qui ne veut évidemment pas dire qu'elle soit unanime nonplus.