Dans un billet précédent, j'avais fait une citation de la «féministe»
transphobe Sheila Jeffreys, qui disait notamment à propos des trans lesbiennes
la chose suivante :
Le lesbianisme a été vu comme une forte détermination à aimer et valoriser
des femmes, les citoyennes de seconde classe de la suprématie masculine.
Le transsexuel masculin-vers-féminin-construit qui s'appelle lui-même une
lesbienne a un sens très différent pour ce mot. (...) Il n'a pas dépassé la
haine de la société envers les lesbiennes pour aimer une autre personne comme
lui.
Même si j'ai assez rarement, dans la vraie vie ou sur l'internet
francophone[1], rencontré de personnes pour expliquer qu'une
trans' restait forcément un homme et ne pouvait pas être lesbienne, j'ai quand
même souvent vu l'idée qu'une trans' lesbienne était hétérosexuelle avant sa
transition et conservait naturellement son attirance pour les femmes sans
vraiment rencontrer de «problème».
Je ne doute pas que cela puisse être le cas pour certaines personnes, mais
ce n'est pas mon vécu.
En effet, dans ma prime jeunesse, j'étais attirée par les femmes, ce qui
faisait donc techniquement de moi un garçon hétérosexuel ; si l'on compare
par rapport à maintenant, où je suis lesbienne, on pourrait considérer que tout
est allé facilement et que non seulement mon orientation sexuelle est restée
relativement constante au cours de ma vie mais aussi qu'elle n'a jamais été
«découragée».
Pourtant, quelques années avant de transitionner, j'ai commencé à me sentir
un peu obligée d'être attirée par les garçons. Je pourrais le formuler d'une
autre manière, en disant que j'ai pu exprimer une attirance latente ou quelque
chose comme ça, mais a posteriori j'ai le sentiment que je me suis quand même
gentiment un peu forcée à le faire. Ce qui est assez drôle puisque je
n'exprimais pas de désir de transition à l'époque. J'imagine que c'est dû à une
volonté de m'écarter du «vrai mec» sans être encore capable d'assumer ce que ça
voulait dire pour moi (ou peut-être au fait que j'avais beaucoup de mal à
envisager de me servir de ma bite de manière traditionnelle pour un «mec» dans
une relation hétérosexuelle, et qu'il était encore plus facile pour moi
d'imaginer être passive dans une relation avec un mec que d'être dans une
relation avec une fille sans pénétration pénienne) .
Cela colle à peu près au moment où j'ai commencé, sinon à militer
activement, à être relativement proche du «milieu» LGBT. Le fait que je me sois
plus ou moins sentie «LGBT» sans pour autant formuler à l'époque le fait d'être
trans' (ni donc d'être lesbienne, puisque je me considérais encore vaguement
comme garçon) a sans doute contribué à me faire estimer que je devais être, par
élimination, gay ou bi.
Je ne veux pas dire par là que je n'ai ressenti du désir pour des mecs
UNIQUEMENT parce que je me sentais «obligée» de le faire (je ne suis pas sûre
que ça aurait marché) ; simplement, le fait est que j'ai ressenti que je
DEVAIS être attirée par des hommes, et même si c'est à un moment où je ne
m'identifiais pas formellement comme «elle» (quoique ça doit correspondre à la
période où j'ai commencé à utiliser des pseudos féminins sur Internet), je
pense que ce n'est pas sans lien avec une certaine intériorisation de la norme
hétérosexuelle et de la lesbophobie.
Évidemment, cette pression a augmenté quand j'ai commencé ma transition. Non
seulement il n'était pas concevable que je sorte à un psy que j'étais plutôt
attirée par les femmes, mais cela ne se limitait pas à ça : exprimer une
attirance pour tel ou tel acteur, tels joueurs de foot (oui, bon, hein) en
compagnie des copines hétéros était une façon de faire «valider» mon genre
féminin.
Je ne pense absolument pas que ces copines en question auraient arrêté de me
considérer comme «elle» si j'avais dit que j'étais attirée par telle ou telle
fille ; mais on vit dans un système hétérosexiste et il est facile
d'intérioriser la norme pour «s'intégrer». En effet, la norme hétérosexuelle
fait qu'on est aussi en partie définie comme homme ou femme si on est dans une
relation avec une personne de l'autre genre. En ce sens, à un moment donné,
vouloir être avec un mec, c'était aussi, d'une certaine manière, pouvoir me
sentir «femme».
Mais l'intériorisation de l'hétérosexisme et de la lesbophobie sont allées
plus loin que favoriser mon attirance pour les hommes : il s'agissait
aussi de considérer une relation avec une femme comme impossible. Comment
aurait-on pu coucher ensemble ? Si je n'avais aucun mal à imaginer que des
lesbiennes, entre elles, puissent coucher ensemble et faire plein de choses, je
n'arrivais pas vraiment à me projeter dans une telle relation. Le fait que
j'étais trans', sans envie de me faire opérer, compliquait encore les
choses : comment une lesbienne pourrait-elle vouloir toucher une bite
bio ? Comment est-ce que j'aurais pu me dire lesbienne en n'étant pas,
justement, dégoutée moi-même par cette bite ? Et bien sur, vouloir être
avec une fille jetait des doutes supplémentaires sur le bien-fondé de ma
transition, qui n'avait pourtant pas besoin de ça pour être suspecte.
Bizarrement, ce qui m'a poussée au final à franchir le pas et à me définir
lesbienne n'est pas tant l'aspect sexualité que le reste, que ce soit d'une
part dans une idée de lutte féministe mais aussi d'autre part dans une certaine
expression de genre, parce qu'en un sens, «les lesbiennes ne sont pas des
femmes», et qu'être lesbienne était à un moment donné une façon d'échapper au
modèle de «la femme» qui s'imposait plus ou moins à moi depuis que j'avais
quitté la catégorie «homme». Et puis bien sûr, côtoyer des groupes de
lesbiennes féministes m'a aussi permis de lever une bonne partie de la
lesbophobie que j'avais pu intérioriser.
Bref, aujourd'hui tout va relativement bien, en tout cas pour ce qui est de
me définir[2] (pour ce qui est de pratiques concrètes,
après, c'est autre chose), mais tout ça pour dire que s'assumer comme lesbienne
quand on est trans' n'est pas forcément aussi évident que ça peut le paraître à
première vue (en tout cas pour moi ça ne l'a pas été, après il y a sans doute
des personnes pour qui ça a été complètement différent).