Comme annoncée dans le billet précédent, voici la première partie de Révolution avec un vampire, une nouvelle qui date un peu mais que je n'ai jamais publiée, légèrement inspirée comme son nom l'indique d'Entretien avec un vampire, d'Anne Rice, mais quand même d'assez loin...
1
« Alors, vous voulez que je vous raconte l’histoire de ma vie ? »
John dévisage son interlocutrice ; il semble un peu intimidé. Puis il sort un magnétophone numérique et le pose sur la table.
« Oui. Ça me semblerait intéressant. Surtout dans la période actuelle.
— Vous êtes journaliste, c’est ça ?
— Je travaille pour le New York Worker. »
La jeune femme — ou en tout cas, elle paraît jeune — hoche la tête. Elle connaît le journal, de nom.
« Vous aurez assez de batterie ? demande-t-elle. J’ai peur qu’on n’ait pas de courant avant un jour ou deux. »
John acquiesce. La seule chose qui l’ennuie, c’est l’absence de lumière dans l’appartement ; ainsi que l’absence de chauffage, surtout que les vitres des deux fenêtres de la pièce ont été brisées. Sur un mur et au plafond, des impacts de balles donnent un indice sur la façon dont elles l’ont été.
« Vous m’avez suivie ici, hein ? demande la femme.
— Oui. Je suppose qu’on peut dire ça. Vous aviez l’air... fascinante, dans l’assemblée. Vous vivez ici ?
— Non. C’est juste pour ce soir. On commence ?
— D’accord.
— D’abord, je suis une vampire. »
John incline la tête.
« Oui. Je m’en doutais.
— Je commence par cette partie ? Comment j’en suis devenue une ?
— Comme vous voulez.
— Tout a commencé en 2120. J’étais plus jeune que vous ne l’êtes. J’étais déjà une femme, à l’époque. »
John fronce les sourcils, intrigué par la formulation de la phrase.
« Comment ça, déjà une femme ?
— La transformation en vampire a été ma deuxième... révolution personnelle. »
2
Cette seconde transformation, celle qui m’a vue passer du côté des créatures de la nuit, a eu lieu deux ans après la première.
Je suis née de sexe masculin. Je ne me suis jamais sentie bien comme un garçon. J’ai commencé à me travestir assez tôt, sauf que « travestir » n’est pas le bon terme, parce que pour moi, c’était m’habiller normalement. Les changements sérieux ont commencé à vingt-et-un ans, quand je me suis procurée des hormones et que j’ai abandonné le prénom que m’avaient donné mes parents pour « Léna ».
En 2120, cela faisait deux ans. Cette époque n’est pas le passage le plus agréable de mon existence. Dans l’impossibilité de trouver un emploi normal, j’étais plus ou moins forcée de me prostituer. J’avais vécu à Paris même, à un moment, mais j’avais été exclue de la ville et inscrite sur la liste noire à cause de ça. La prostitution n’était pas bien vue, ici. Ce n’est qu’il y a quelques mois que j’ai pu à nouveau mettre les pieds dans la capitale.
3
« Je vais peut-être trop vite ? demande la jeune femme, voyant que son interlocuteur a l’air de ne pas suivre.
— C’est juste... il était possible de vous exclure d’une ville ?
— Ah, c’est vrai, vous êtes américain. Ça ne fonctionne pas pareil, là-bas. C’est un pays vampiriste, c’est ça ?
— Oui. Mourir pour en nourrir un est vu comme un honneur. Et comme une chance : c’est la possibilité d’en devenir un à son tour.
— Le rêve américain... Ce n’est pas vu comme ça en Europe. Depuis que les vampires ont commencé à apparaître, ils ont toujours été chassés. Les grandes villes se sont protégées en se fermant à l’extérieur. Elles ont construit de grandes murailles et ont mis des postes à l’entrée pour empêcher les morts-vivants d’y pénétrer. Ensuite, il n’a pas fallu longtemps pour se rendre compte qu’il n’y avait pas que les buveurs de sang qu’on pouvait bannir de cette manière : les délinquants, les criminels, les traîtres... Pour les prostituées, ça variait beaucoup d’une ville à l’autre. »
4
Après mon exclusion de Paris, j’avais dû me réfugier en banlieue. C’était un vrai désert, le far-west. Il y avait tous les exclus, les marginaux. La plupart des immeubles étaient vétustes, peu avaient l’électricité. Je vivais dans un appartement pas très différent de celui dans lequel on se trouve actuellement, mais c’était en permanence. Et je n’étais pas une vampire, à l’époque. J’avais froid.
Je me suis faite agresser à de nombreuses reprises, verbalement et physiquement. C’était dur.
Le pire, c’était d’avoir à me prostituer. Pas l’acte sexuel en lui-même, finalement, mais les heures et les heures passées à me geler, la nuit, sous les neiges et les tempêtes, avec ma mini-jupe pour attirer les clients.
Un soir, un homme bien sapé est venu me voir. Il avait l’air un peu bourgeois. Ce n’était pas si rare, en fait : beaucoup de types sortaient de la capitale fortifiée pour aller voir des putes. Je pense que les femmes et les amis d’un paquet d’entre eux auraient été étonnés de ce qu’ils me demandaient de faire avec ce que j’avais encore entre les jambes, vous voyez ce que je veux dire ?
Celui-là m’a amenée à côté d’une station de métro en ruine, avant de me faire monter des escaliers métalliques vers une vieille usine désaffectée depuis longtemps.
J’avais déjà couché avec un client là-bas, parce qu’il n’y avait personne, d’ordinaire. La seule fois où j’avais vu du monde, c’est quand un groupe punk industriel était venu faire un concert devant cinquante personnes.
La seule fois... avec ce soir en question : à l’intérieur de l’usine, il y avait une trentaine de personnes. La majorité était des hommes, mais il y avait aussi quelques femmes. J’ai commencé à flipper, évidemment, mais au départ je pensais que ça allait être sexuel.
J’ai réalisé que je me trompais quand je les ai vus sourire, parce que les humains n’ont pas des dents comme ça.
C’est à ce moment que j’ai vu avec horreur qu’il y avait déjà deux cadavres par terre. Je me suis mise à crier, j’ai essayé de me débattre, mais l’homme qui m’avait amenée m’a bloqué les bras. Un autre homme — enfin, un vampire — s’est approché de moi et m’a giflée pour me faire taire. Je me suis mise à sangloter tandis qu’il déchirait mon haut, exposant ma poitrine. Elle n’était pas très généreuse, mais il a quand même mordu dedans.
5
« Les vampires mordent vraiment ? demande John. J’ai toujours cru que c’était une légende.
— Vous avez raison. Les dents... bon, disons que ça fonctionne quand il n’y a rien d’autre. La plupart du temps, un scalpel ou une seringue sont plus pratiques. Ça laisse moins de marques et on en... on en perd moins.
— C’est bien ce qu’il me semblait.
— Les traditionalistes, par contre, refusent d’utiliser autre chose. Ils considèrent qu’il n’y a pas autant d’osmose avec sa proie, que ce n’est pas aussi sauvage. »
6
Je paniquais, évidemment. J’essayais de donner des coups de coude, de pied, mais l’homme qui me bloquait avait une telle force que ça ne servait à rien. Mon énergie vitale me quittait par la blessure que j’avais à la poitrine. Il y avait du sang partout sur mes vêtements, je le sentais couler, chaud et gluant, le long de mon ventre et de mes jambes. L’homme qui m’avait mordue en avait avalé une partie et un de ses camarades léchait ce qui coulait.
Une femme s’est approchée de moi par le côté et m’a pris le poignet gauche. Elle m’a mordue à son tour et a commencé à avaler le flux qui sortait de la coupure. À ce moment là, celui qui me tenait a planté ses dents dans mon cou. C’est là que j’ai réalisé que j’allais mourir. Avant, je pouvais encore me persuader qu’ils se contenteraient de me prélever un peu de sang, mais le cou, c’était fini.
J’ai perdu conscience relativement rapidement, mais ça a été bizarre. J’étais horrifiée, j’avais mal, je pleurais, mais il y avait aussi une sorte de plaisir, de soulagement. Une fois que j’ai su que j’allais mourir, que je m’y suis résignée, vous comprenez ?
7
John hoche la tête. Il sort une cigarette de son manteau et la met dans sa bouche.
« Vous permettez ? demande-t-il.
— Bien sûr. Allez-y. »
Il allume sa cigarette. Inspire une bouffée de tabac. La souffle.
En face de lui, la jeune femme a arrêté de parler. Elle cherche ses mots, ou peut-être hésite-t-elle sur ce qu’elle doit dire.
« Ce que vous dites sur le plaisir, dit John. J’ai vu ce témoignage de la part de beaucoup de personnes, même si la plupart n’étaient pas allées aussi... loin... que vous. C’est souvent comparé à un orgasme.
— Je dirais plutôt que je planais. Mais c’est peut-être aussi parce que j’avais perdu beaucoup de sang.
— Et ensuite ? Vous vous êtes réveillée ?
— Oui. J’ai fait partie de la fraction qui se relève. Il n’y en a pas beaucoup.
— Ça dépend de quoi ?
— Je crois que personne n’en sait trop rien. La plupart du temps, les victimes de vampires meurent. Parfois, certains... sont des non-morts. On sait comment éviter ça — la décapitation ou le pieu dans le cœur — mais c’est à peu près toute l’étendue de nos connaissances. Des miennes, en tout cas.
— Et votre réveil ? Il a été comment ? »
8
Douloureux.
Extrêmement douloureux.
Si j’avais pu hurler, je l’aurais fait, mais je n’arrivais pas à bouger le moindre muscle. C’est souvent le cas : il y a une période de quelques minutes pendant lequel le cerveau doit s’habituer au changement. Ce n’est pas un moment agréable, croyez-moi. C’était l’enfer, sauf que j’étais toujours dans mon corps.
Petit à petit, la douleur s’est atténuée et j’ai pu ouvrir les yeux. Je gisais par terre, maculée de sang. J’entendais mes agresseurs, mais je ne les voyais pas. Ils semblaient être dans la pièce voisine, ou peut-être à l’étage. Ils parlaient dans une langue que je ne comprenais pas. Peut-être du latin, quelque chose comme ça. C’était un de ces groupes de vampires vieux jeu.
Je suis parvenue à bouger à nouveau et j’ai essayé de me relever, remerciant le Ciel d’être encore en vie ; même si je n’y avais jamais cru.
J’espérais pouvoir m’enfuir discrètement et aller trouver de l’aide. Même dans une ville sans foi ni loi, ce n’était jamais totalement impossible de tomber sur un type honnête qui vous filerait un coup de main dans la perspective de pouvoir abuser de vous par la suite.
Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça. Je me suis écroulée par terre, lamentablement. Je n’arrivais pas à contrôler précisément mes mouvements. Je ne sentais rien dans mes doigts.
Là, j’ai réalisé avec horreur que j’étais devenue une zombie.
9
John fait tomber sa cendre dans un gobelet en plastique, tout en regardant la jeune femme qui se trouve en face de lui. Même s’il la distingue mal dans l’obscurité, il la trouve belle.
« Vous ne ressemblez pas à une zombie.
— Il n’y pas vraiment de différence entre vampire et zombie. Mis à part peut-être les goûts culinaires : certains se contentent du sang, d’autres mangent aussi les organes. Pour certaines personnes, c’est une différence de classe.
— De classe ?
— Les vampires sont les morts-vivants bourgeois ; ou aristocrates, c’est selon. Les zombies sont les prolétaires.
— Vous préférez que je vous appelle « zombie » ? » demande John.
La mort-vivante sourit et secoue la tête.
« Je m’en fiche. Pour moi, c’est juste deux mots pour dire la même chose. Mais à ce moment là, je craignais d’être devenue une caricature de zombie sans cerveau, incapable de marcher correctement. En réalité, c’était juste une conséquence de l’adaptation à mon nouveau corps. Il ne faut que quelques minutes pour réapprendre à bouger ses membres, mais plusieurs jours pour le faire aussi précisément qu’avant. »
10
J’ai finalement réussi à me relever à peu près et à boitiller vers la sortie. J’espérais ne pas avoir fait trop de bruit, que les vampires ne m’auraient pas remarquée.
Quand je suis arrivée à l’air libre, me préparant à l’épreuve délicate qui consistait à descendre les escaliers, je me suis retrouvée nez à nez avec une vingtaine de types en uniforme noir. Ils étaient armés de mitraillettes et portaient un brassard blanc à l’épaule, avec une croix rouge dessus.
Quand je dis une croix rouge, je ne sais pas si c’est clair. Ce n’était pas la croix rouge de la Croix Rouge, vous voyez ? C’était celle des templiers.
Malgré ça, même si j’avais déjà entendu parler de ce genre de groupe fanatique et qu’ils ne m’inspiraient pas trop confiance, j’ai cru qu’ils allaient m’aider.
C’était oublier ma nouvelle condition.
« C’est l’une d’entre eux ! » a hurlé le chef.
Ils ont commencé à tirer.
De manière étonnante, dès que je l’ai entendu parler, j’ai compris que ça allait mal tourner et j’ai eu un semblant de réflexe ; le seul problème c’est que, je vous le rappelle, je ne maîtrisais pas vraiment mon corps.
Dans l’idéal, si j’avais été un de ces vampires à l’agilité d’un chat, j’aurais sauté au-dessus de la rampe et me serais rétablie impeccablement quatre mètres plus bas. Là, j’avais plutôt l’agilité d’un chat à qui on aurait coupé les moustaches. J’ai essayé de passer par dessus mais j’ai foiré mon coup et les types ont commencé à me canarder.
Le mauvais côté, c’est que ça a achevé de me démolir. Le bon coté, c’est que le recul a suffi à finir de me faire basculer et que j’ai pu m’enfuir comme ça. Plus ou moins.
La suite, sur le coup, je ne l’ai pas trop comprise, parce que j’ai fermé les yeux, vaguement senti un choc qui aurait dû me tordre de douleur et entendu un tonnerre de tous les diables ; quand j’ai rouvert les yeux, un peu après, il faisait sombre.
C’est plus tard que j’ai réalisé que j’étais tombée sur une bouche d’aération de métro, que l’impact — aidé par la rouille — avait fait s’écrouler la grille et que j’avais terminé ma chute une dizaine de mètres plus bas.
Sur le coup, j’étais surtout K.O.
Quand j’ai un peu repris mes esprits, j’avais mal, il y avait des coups de feu au-dessus de moi et j’ai réalisé que, plus près, trois personnes avaient des armes pointées vers moi.
« Ça va, a fait une voix derrière eux. Je m’en occupe, on s’en tient au plan prévu. »
Ils sont repartis en courant dans le couloir et une femme s’est agenouillée à côté de moi.
« Ngrk », ai-je gargouillé.
Elle m’a regardée dans les yeux et j’ai pu voir qu’elle n’en avait qu’un de valide. L’autre était tout simplement blanc. C’était étrange, parce qu’il semblait quand même regarder quelque chose. Je pense que c’était à cause de sa façon de bouger, comme s’il suivait quelque chose que personne ne pouvait voir.
« Ngrk aussi, a-t-elle dit. Tu permets que je regarde tes quenottes ? »
Elle a introduit ses doigts sous mes lèvres et a hoché la tête en connaisseuse.
« Elles sont petites, mais ça m’a l’air de dents de mort-vivant. Mort-vivante toute fraîche, je dirais. Tu as de la chance, tu sais ? »
Je n’ai rien essayé de répondre. Je n’étais pas persuadée de partager son point de vue. Elle a semblé s’en rendre compte.
« D’accord, ce n’est peut-être pas ce que tu te dis pour le moment. Mais disons que t’as de la chance de m’être tombée dessus. Littéralement, en plus. Bouge pas, d’accord ? »
J’ai obéi. Je n’aurais rien pu faire d’autre, de toutes façons. L’essentiel de mes os avaient dû être brisés pendant la chute et j’étais déjà à moitié morte avant.
Elle est revenue, une trousse à pharmacie à la main. Elle a sorti un scalpel et une pince.
« C’est comme dans les westerns, a-t-elle dit. Il faut que je te retire les balles. »
11
« Je peux vous poser une question ? » demande John.
La mort-vivante hoche la tête et se lève.
« Allez-y. Vous voulez quelque chose à boire ? »
Le journaliste la suit du regard tandis qu’elle se dirige vers la cuisine. Il semble hésiter.
« Il y a quoi ? demande-t-il.
— De l’eau. Si ça n’a pas été coupé aussi.
— Ça fera l’affaire, je suppose.
— C’était quoi, votre question ? demande la jeune femme en revenant avec deux verres à la main.
— Je croyais que vos blessures guérissaient seules. Il faut quand même que vous retiriez les balles ?
— Normalement, non. Mais ceux qui sont confrontés à des vampires et ont les moyens utilisent des munitions en argent. Elles neutralisent nos pouvoirs et nous sont toxiques. Là, il fallait enlever celles qui n’étaient pas ressorties. »
12
La femme a commencé par se couper au poignet avec le scalpel et m’a fait boire une quantité importante de sang. Je me suis remise à planer. Le sang a cet effet-là sur nous, quand on le prend en grande quantité. Vampires, zombies, pas de différence : nous sommes tous des junkies.
Ça m’a servi d’anesthésiant, sur le coup, et je n’ai presque pas senti quand elle m’a retiré la demi-douzaine de balles qui s’étaient réparties à différents endroits de mon organisme. Mes synapses n’avaient pas non plus dû finir de se reconnecter après ma transformation post-mortem, ce qui, au moins pour la douleur, a été un soulagement. Les fois suivantes où j’ai dû me faire retirer des projectiles, ça a été plus douloureux.
Ensuite, elle m’a soutenue et m’a aidée à me lever. J’ai alors réalisé qu’il y avait un train blindé sur les rails du métro. C’était une vision surprenante, surtout que j’étais presque sûre que le tunnel était bouché un peu plus loin. Il y avait deux wagons en plus de la locomotive. L’engin était impressionnant.
Elle m’a conduite à l’intérieur et m’a fait m’asseoir sur un siège métallique. Je me suis dit que j’allais mettre du sang partout et que ça allait tacher. Vu ma situation, ce n’était pas forcément le problème le plus prioritaire, mais on ne contrôle pas vraiment le fil de ses pensées.
Une fois assise, j’ai regardé un peu la décoration. C’était un beau foutoir, il y avait des sacs et des armes un peu partout. Quelques écrans étaient disposés sur le mur et montraient des images prises par des caméras situées à l’avant, à l’arrière et sur les côtés du train. À côté d’elles, il y avait une affiche politique qui disait :
« Qu’ils soient vampires ou humains.... contre tous les oppresseurs ! »
En dessous, il y avait une étoile rouge et noire et les lettres « CS5I ». Je n’avais aucune idée de ce que ça pouvait bien vouloir dire, à ce moment.
« Bon sang, qui êtes-vous ? ai-je demandé.
— Moi ? Je m’appelle Éléonore Trotsky. Ce soir, je suis un peu une Valkyrie.
— Hein ?
— Je relève les camarades morts au combat et les envoie combattre pour le Ragnarok, a-t-elle expliqué. Ou pour le Grand Soir, en fait. Et toi ? C’est quoi, ton nom ?
— Léna.
— J’aime bien. »
Comme elle me dévisageait un peu, ce qui était un peu flippant à cause de son œil mort, j’ai cru qu’elle se demandait si j’étais une femme biologique ou pas, et je me suis sentie obligée de me justifier. Je n’aimais jamais ça, mais avec les clients, c’était nécessaire : si un de ces types payait pour me baiser et réalisait en baissant ma culotte que j’avais un pénis, il risquait de s’énerver et c’était dangereux.
« Léna, ce n’est pas vraiment mon vrai nom... quand je suis née...
— Je me moque de ce que tu as été, a coupé Éléonore. Ou même de ce que tu es. Ce qui compte, c’est ce que tu fais. Et puis, » a-t-elle ajouté en souriant, « tu crois vraiment que Trotsky, c’est mon vrai nom ? »

