Si vous l'avez ratée, retrouvez [la première partie de Révolution
avec un vampire|] dans le billet précédent.
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« Attendez une
seconde, fait John. Je n’avais pas réalisé... Éléonore Trotsky... ce n’est pas
elle qui est morte pendant l’insurrection de Barcelone, il y a deux
mois ? »
Une fraction de seconde, le visage de la mort-vivante semble
s’assombrir. Puis elle hausse les épaules :
« Elle y était, oui.
Mais on n’est pas sûrs qu’elle soit morte. On n’a jamais trouvé son cadavre.
— Enfin, c’est ce que la CS5I prétend... Tout un bâtiment
s’est effondré pendant une Assemblée Générale.
— Croyez ce que vous voulez. Quelle heure est-il ?
— Un peu plus de onze heures du soir.
— Je vais essayer de me dépêcher un peu, alors. »
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Les camarades d’Éléonore sont revenus rapidement. Ils
couraient et se sont précipités vers le train avant de monter dedans.
Ils étaient quatre, cagoulés, dans des tenues noires qui
n’étaient pas pour autant des uniformes ; c’était juste des vêtement sombres, choisis
pour ne pas être trop visibles dans la nuit.
L’un d’eux m’a pointée du doigt et a demandé :
« Elle...
— ...vient avec nous, a complété Éléonore. On n’a pas le
temps de faire autrement. Vous êtes prêts ?
— Oui. Tirons-nous. »
Ils ont refermé la porte coulissante et Éléonore s’est
glissée dans la locomotive. La porte qui la séparait de notre wagon est restée
ouverte, aussi ai-je pu voir le poste de pilotage assez fascinant ; j’ai toujours été attirée par ces rangées de
boutons et de voyants. Elle a poussé un levier et le train s’est ébranlé assez
rapidement, dans un grondement métallique. Il avait une accélération
impressionnante, ce qui s’expliquait sans doute par le nombre de wagons limité.
Les autres hommes se sont assis à côté de moi. L’un d’eux a
commencé à enlever sa cagoule, mais son compagnon a posé sa main sur son
poignet pour l’en empêcher.
« Attends, a-t-il dit en
me désignant. Il faut voir comment on fait par rapport à elle. »
Comme ils me regardaient tous, j’ai essayé de me donner
meilleure allure. Je suis parvenue à m’asseoir un peu plus droit et ai
entrepris de cacher ma poitrine avec ce qui restait de mes vêtements. Un homme
a retiré sa veste et me l’a tendue. Je l’ai remercié et ai essayé de
l’attraper, mais je n’ai pas réussi à serrer correctement mes doigts.
« Feu ! » a
alors hurlé Éléonore.
Un homme a appuyé sur les touches d’un émetteur et j’ai
entendu une explosion lointaine. J’ai essayé de regarder sur l’écran qui
montrait l’arrière du train, mais on était trop loin pour voir quoi que ce
soit.
En revanche, je voyais très bien ce qu’il y avait sur l’écran
relié à l’avant du train, parce que les phares éclairaient bien ce qui se
trouvait en face : le bout du tunnel.
Et pas le bout dans le sens où il aurait débouché à ciel
ouvert, mais un cul-de-sac, parce qu’il s’était effondré des années plus tôt.
J’ai hurlé en essayant de pointer l’écran du doigt. À côté,
un compteur de vitesse indiquait 182 km/h.
« Ça va aller, a fait un
homme sans paraître s’inquiéter.
— Non !
» ai-je crié.
La fin se rapprochait rapidement. Le compteur indiquait
maintenant 189 km/h.
Et puis il a encore monté, et il y a eu un grand moment de
silence.
C’était étrange, parce que je n’avais pas vraiment fait
attention au bruit avant, vu qu’il était régulier : c’était simplement le son du train qui roulait
contre de vieux rails.
Là, je n’entendais rien à l’extérieur. Les écrans
n’affichaient que du bruit blanc. Le compteur de vitesse, quant à lui, était
bloqué à 191,7 km/h précisément.
« Qu’est-ce que...
»
L’homme qui voulait me passer sa veste l’a ramassée par terre
et me l’a mise sur les épaules, avant de fermer un bouton devant.
« Éléonore ! a demandé un type. On peut enlever nos
cagoules devant elle ?
— Allez-y », a-t-elle
répliqué en revenant du poste de pilotage. Derrière elle, à travers la vitre
qui donnait sur l’extérieur, je ne voyais que du brouillard. « On va la tuer, de toutes façons. »
L’espace d’une fraction de seconde, j’ai pris peur, mais j’ai
vu son sourire et j’ai compris qu’elle plaisantait.
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« On m’a déjà raconté
ça, commente John. Qu’elle faisait de drôles de blagues.
— Elle a un sens de l’humour bizarre, oui. Rien que son nom,
déjà.
— Comment ça ?
»
La jeune femme hausse les épaules et avale la moitié de son
verre d’eau, avant de reprendre :
« Elle est anarchiste.
Trotsky, c’est en référence aux évènements de Cronstadt, il y a plus de deux
siècles. Trotsky avait réprimé l’insurrection ; c’était une polémique récurrente à l’époque
où elle était jeune.
— À ce propos, c’était une vampire ou pas ?
— Je ne peux pas dire.
— Vraiment ?
demande John, manifestement étonné.
— Ce n’est pas que je ne sache pas. Elle pense que ça ne
regarde qu’elle et je ne vois pas pourquoi je vous le révélerais.
— Désolé, je ne voulais pas dire que...
— Il n’y a pas de mal. On en était où ?
— Ils voulaient enlever les cagoules.
— Ah ! Oui. Ils
l’ont fait, finalement. »
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Je me suis alors rendue compte que la personne qui m’avait
passé sa veste était une femme, mais c’est à peu près tout ce dont je me
souviens d’eux, parce qu’immédiatement après Éléonore leur a demandé si elle
pouvait me parler seule.
Ses camarades ont fait un signe de tête et sont allés
s’isoler dans l’autre wagon. Une fois qu’on s’est retrouvées toutes les deux,
elle s’est assise en face de moi. Elle a sorti une cigarette de sa poche et me
l’a tendue. Une fois encore, à cause de mon incapacité à refermer mes mains,
elle a fini par terre.
« Ne t’en fais pas,
a-t-elle dit en la ramassant, puis en me la mettant dans la bouche. Ça ne
durera pas.
— On est où ?
» ai-je demandé, ce qui a provoqué une
nouvelle chute de tabac.
Elle a repris la cigarette et a soupiré.
« À moins que tu ais
vraiment besoin de fumer maintenant, je crois qu’il vaudrait en fait mieux
attendre un peu, d’accord ?
— On est où ?
ai-je répété.
— On appelle cet endroit l’Unterwelt, a-t-elle dit en se dirigeant vers la porte
coulissante.
— Unterwelt ?
— Ça veut dire le sous-monde. Quelque chose comme ça.
L’allemand, ça fait plus classe.
— De quoi vous parlez ?
— Je vais te montrer. »
Elle a ouvert. Comme à travers la vitre, je n’ai aperçu que
du brouillard. Tout était blanc, comme si on était au milieu d’un nuage. On ne
voyait même pas de sol, nulle part.
Elle a refermé et s’est tournée vers moi.
« Il vaut mieux éviter
de tomber. C’est un endroit... spécial. Si tu vois ce que je veux dire.
»
Elle m’a fait un clin d’œil, et j’ai alors remarqué que, si
elle avait toujours un œil complètement blanc, ce n’était plus le même. Je lui
ai fait la remarque et elle a hoché la tête.
« On est entre la vie et
la mort, ici. J’ai un œil qui voit de ce côté et... le deuxième de l’autre.
C’est pratique pour diriger le train, mais ça file de ces migraines...
— Entre la vie et la mort ? Un peu comme... les vampires ?
— Non », a-t-elle
répondu en se mettant un bandeau sur l’œil qui était de l’autre côté.
« Rien à voir. Les vampires restent dans
le monde des vivants. Là, c’est plus... les spectres, je pense. Je n’ai jamais
trop mis le pieds dehors mais certaines choses... enfin, il vaut mieux que le
train soit blindé.
— C’est quoi, ce train ? ai-je demandé. Vous êtes qui ? Pourquoi vous avez fait sauter
l’usine ? »
Elle a grimacé, manifestement peu enthousiasmée par l’idée
d’avoir à répondre à mes questions. Heureusement pour elle, un miaulement
venant de derrière moi lui a fait gagner un peu de sursis.
Elle est passée dans mon dos et est revenue avec un chat noir
dans les bras.
« Léna, a-t-elle dit, je
te présente Schrödinger.
— Miaou », ai-je dit en
tendant mes bras, oubliant encore une fois que je ne pouvais pas me servir de
mes mains. Éléonore a posé le chat sur mes genoux.
Je n’ai plus pensé aux questions que je me posais pendant
quelques minutes. Je suis complètement gaga dès que je vois un matou.
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John est en train de sourire. La jeune femme hausse les
épaules.
« Je sais, je sais, ça
va nuire à ma réputation.
— C’est juste que... quand on vous voit prendre la parole en
public, on a du mal à imaginer ça.
— Et le pire, c’est quand c’est des chatons. Ils sont tout
petits...
— J’avais déjà du mal à croire que Lénina, la superbe
oratrice des Assemblées Générales puisse avoir été si... si.... je ne sais
pas...
— Ignorante ?
Naïve ? Humaine ? demande la mort-vivante. Vous savez, je le
suis toujours plus ou moins. Ce n’est pas parce que j’ai appris à parler en
public que j’ai tellement changé. Évidemment, je suis un peu moins ignorante,
quand même. À l’époque, je ne savais même pas ce qu’était la CS5I. »
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« CS5I », m’a expliqué Éléonore pendant que je caressais le
chat comme je le pouvais avec mes doigts engourdis, « ça veut dire Commission Surnaturelle de la Cinquième
Internationale. L’idée, c’est que la situation actuelle fait qu’il est
impossible de défendre nos positions concernant les vampires en restant dans le
cadre de la loi. On a besoin d’une certaine spécificité dans nos moyens
d’actions.
— Comme le train blindé ?
— Voilà.
— Et c’est quoi, vos positions ?
— En gros, ce que je t’ai déjà dit : on ne juge pas par rapport à ce que tu es, mais
ce que tu fais. Un vampire qui tue un humain est un assassin comme le serait un
humain. Ni plus, ni moins.
— Mais vous, vous posez bien des bombes... »
Elle a souri.
« C’était une action un
peu... aventureuse, je dois l’admettre. Mais c’était nécessaire.
— Pourquoi ?
— Actuellement, il y a deux possibilités : soit les vampires dominent et écrasent le reste,
en se plaçant comme des dieux au-dessus de l’humanité ; soit les vampires sont exterminés, tandis
que les humains vivent cloîtrés à l’intérieur de villes forteresses gouvernées
par des dictateurs locaux.
— Vous êtes pour les vampires ? ai-je demandé.
— Tsss, a-t-elle fait. Laisse-moi finir, plutôt que de dire
des bêtises.
— Désolée.
— Nous pensons que ces deux possibilités ne sont finalement
que les deux faces d’une même pièce. Et nous pensons que, pour qu’une véritable
alternative apparaisse, il était temps de les faire sauter. Tous les deux.
Enfin, techniquement, on en a fait sauter vingt de chaque camp. Ça reste une
victoire limitée.
— Et des assassinats, ai-je dit.
— Ce n’est pas nous qui avons tiré en premier. Globalement,
et même pour ce soir.
— Comment ça ?
— Les deux camps s’en sont pris à toi, non ? Avant même de s’affronter. »
J’ai hoché la tête.
« C’est vrai. Merci, au
fait. Sans vous, je suppose que je serais morte. »
Schrödinger est descendu de mes genoux et est reparti vers
l’arrière du wagon. Éléonore a jeté un coup d’œil à mes jambes et a soupiré.
« Entre le sang et les
poils de chats...
— Mais vous voulez quoi, vous ? » ai-je
repris, ignorant sa parenthèse sur l’état de mes vêtements. « Comme véritable alternative ?
— Le socialisme, a-t-elle dit en souriant. What else ?
»
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« Une seconde, demande
Lénina. Quelle heure il est, maintenant ?
— Un peu moins de la demi.
— Il ne faut vraiment pas que je tarde. On a rendez-vous à
minuit trente.
— Vous allez vraiment le faire ? demande John.
— Vous étiez à l’Assemblée Générale, non ? demande la mort-vivante en terminant son
verre d’eau. Vous avez vu ce qui a été voté.
— Mais quand même... prendre l’Élysée... »
La jeune femme a un sourire radieux, dévoilant deux canines
supérieures légèrement proéminentes.
« Ouais, dit-elle.
Putain, il y a deux ans, je ne pensais même pas que je pourrais remettre un
jour les pieds à Paris. Bon, j’en étais où, déjà ? »
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« Nous sommes contre
toutes les oppressions, m’expliquait Éléonore. Et il se trouve qu’elles sont
généralement liées. Regarde, toi par exemple.
— Moi ? ai-je
demandé, un peu surprise.
— Avec la paranoïa contre les vampires, on garde les monstres
hors des villes. Mais finalement, une fois qu’on a construit un mur, pourquoi
ne pas mettre de l’autre côté tous les gens qu’on ne peut pas
cadrer ? Comme les putes et les
travelos, par exemple ?
— Hé ! ai-je
protesté, parce que je n’aimais pas le terme.
— Résultat, tu te retrouves obligée de vendre ton corps,
vulnérable au premier connard venu. Et finalement tu te retrouves.... vampire.
La boucle est bouclée. »
J’ai baissé la tête. J’avais du mal à réaliser ce que j’étais
devenue.
« La peur et la haine
enrichissent les vendeurs de canons et de systèmes de surveillance. Tout est la
faute des vampires, c’est bien commode, pas vrai ? Ça justifie tout. Les morts-vivants sont un
danger pour la démocratie ? Pour
protéger la démocratie, il faut une dictature.
— Mais tout de même, ai-je protesté. Les vampires...
»
Je n’ai pas terminé ma phrase, me rappelant que j’en étais
moi aussi dorénavant une. Il y a des vérités qui ont vraiment du mal à se faire
un chemin dans votre cerveau.
« Tu m’as l’air d’une
fille plutôt sympa, a dit Éléonore. Pour commencer, tu n’as pas essayé de
bouffer mon chat. Pourtant, si on se met à t’expliquer que tu es un monstre, à
te chasser, à te laisser seule, livrée à toi-même, avec le meurtre comme seule
solution pour survivre, je ne suis pas sûre que tu ne deviennes pas un monstre
à ton tour.
— Peut-être », ai-je
admis en baissant la tête, un peu abattue.
La révolutionnaire s’est assise à côté de moi et a posé une
main sur mon épaule.
« J’ai dit « si ». Avec des
« si », Paris serait enfermée dans une bouteille et pas
derrière une muraille.
— Vous allez faire quoi de moi ? Maintenant que j’ai vu vos
visages ?
— Je ne sais pas. Tu feras ce que tu veux. Mais il y a un
truc qu’on oblige les gens dans ton cas à faire... »
Elle s’est levée et a ouvert un tiroir. Elle m’a tendue une
brochure reliée, puis l’a retirée avant que je ne puisse lever la main.
« On va te forcer à lire
ça, mais ça attendra que tu récupères l’usage de tes doigts.
— C’est quoi ? De
la propagande ?
— Ouais, a-t-elle dit en souriant. Il y a de ça. »
Elle s’est rassise à côté de moi et a enlevé quelques-uns des
poils de chats qui s’étaient collés sur mes bas.
« C’est surtout,
a-t-elle ajouté en poursuivant son activité, que ça peut t’être utile. Pour
l’instant, tu ne réalises sans doute pas trop, mais dans quelques jours l’idée
d’être devenue un vampire va te tourner dans la tête et tu ne sauras pas
comment gérer ça. Il n’y a pas de remède miracle, mais ça peut donner des
pistes pour répondre à quelques unes de tes questions. »
J’ai incliné la tête. Effectivement, une brochure ne serait
pas de trop. À vrai dire, même un manuel en dix tomes, je n’aurais pas craché
dessus.
« Cela dit », a ajouté Éléonore, qui m’enlevait toujours un à un
les poils de chat, « j’ai l’impression que
tu as déjà merveilleusement réussi une première transformation et qu’une
seconde ne devrait pas te poser problème ».
Je me suis mise à rigoler. Elle n’a pas eu l’air de
comprendre pourquoi. Je lui ai expliqué :
« Je pensais qu’avec la
brochure, tu voulais me « draguer
» au sens imagé, me recruter. Maintenant,
je me demande si ce n’était pas plutôt au sens propre. »
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« Bon, dit Lénina. Je
suis désolée, mais il faut que j’y aille. De toutes façons, ça commençait à
devenir un peu trop intime.
— Attendez !
proteste le journaliste. Vous deux...
— Je ne sais pas si ça vous regarde. »
John sourit et éteint le magnétophone. Puis il regarde à
nouveau la jeune femme avec un air complice.
« Vous pouvez me le
dire. Vous avez rejoints la CS5I parce que... Trotsky et vous... »
Lénina hausse les épaules, manifestement un peu gênée.
« Ça a peut-être joué un
rôle, admet-elle.
— Alors, s’il vous plaît... je vous promets que ça restera un
secret entre nous...
— Quoi ?
— Tout à l’heure, vous avez évoqué les rumeurs selon
lesquelles elle serait encore en vie... vous devez savoir si c’est vrai ou pas,
je suppose ? »
La jeune femme baisse la tête, arborant soudainement un air
lugubre. Elle se reprend aussitôt pour montrer une expression neutre, mais le
journaliste a sa réponse.
« Merci, en tout cas,
dit-il. J’espère qu’on pourra se recroiser...
— Ça risque d’être... compliqué... », explique la jeune femme, l’air pensive, en enfilant
son manteau. « Cela dit, vous pourriez
m’accompagner.
— Je ne sais pas si ce serait très prudent...
— Ça devrait aller. On va juste, quoi ? Prendre l’Élysée ? Ça ira comme sur des roulettes. »
John a un petit sourire nerveux et secoue la tête dans un
signe de dénégation.
« Vous vous êtes tous
donnés rendez-vous pour planifier l’assaut sur l’Élysée. Vous y allez comme à
un pic-nique. Et il y a dix minutes, vous parliez de caresser un
chat ?
— Du calme. Je suis sérieuse quand je dis que ça va bien se
passer. La plupart des dirigeants se sont tirés quand le vent a commencer à
tourner. Vous ne voulez pas venir ?
Au niveau journalistique, ce serait intéressant. Plus que de savoir ce que je
pense d’Éléonore. »
John secoue une nouvelle fois la tête.
« Non, vraiment. Je
préférerais éviter.
— D’accord. Comme vous voudrez. Au revoir.
— Au revoir. »
L’homme regarde la jeune femme partir, puis attrape sa veste
pour sortir à son tour. Il est satisfait : la soirée a été riche en informations.
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John déverouille la porte de chez lui et entre. Il enlève
ses chaussures, puis ouvre un placard et pose son manteau sur un
cintre ; mais au lieu de refermer
la porte, il pousse la cloison du fond, qui pivote et mène vers un escalier mal
éclairé.
Il descend et arrive dans une petite pièce qui ne contient
pour ainsi dire qu’une table en bois chargée de matériel électronique et un
fauteuil.
Il s’assoit sur ce dernier et tape un numéro sur un émetteur,
avant de décrocher le combiné. Le petit écran indique « connexion établie », puis «
chiffrage en cours ».
« Oui ? » dit
finalement l’homme. « Bonjour, monsieur.
C’est John.
— ...
— Elle a mordue à l’hameçon. Ma couverture de journaliste
était parfaite.
— ...
— Oui, dit-il en sortant le magnétophone de sa poche. J’ai
l’enregistrement. Je vous l’envoie tout de suite. Il y a des informations...
intéressantes sur elle.
— ...
— Non, elle ne savait rien sur Trotsky. Elle n’a pas voulu me
dire si c’était une mort-vivante ou pas. Mais si elle était en vie, je pense
qu’elle aurait eu des nouvelles. Elle n’avait pas l’air joyeuse.
— ...
— D’accord, je vous envoie l’enregistrement. Au fait, vous
êtes au courant pour l’Élysée ?
— ...
— Je sais que ce n’est qu’un symbole, mais quand même...
— ...
— Vous avez raison, sans elle, la CS5I ne sera plus une
menace.
— ...
— Vous pensez que ça va suffire à arrêter la
révolution ?
— ...
— Bien, je vous fais confiance. Si vous me dites que les
choses vont revenir à la normale, je vous crois.
— ...
— Oui, je vous envoie ça tout de suite. Au revoir, monsieur.
»
John raccroche le combiné et sourit. Les nouvelles sont
plutôt bonnes, se dit-il en sortant le câble qui permet de relier le
magnétophone à son PC.
Mais avant qu’il ne puisse le brancher, quelqu’un a passé son
bras sous sa gorge et le fait basculer en arrière. John s’écroule par terre,
sur le dos. Une botte vient se poser fermement sur son thorax, l’empêchant de
se relever.
« Tsss, fait l’ombre qui
se trouve au-dessus de lui. Lénina est gentille, mais elle parle trop.
»
John plisse les yeux et essaie de distinguer les formes. La
silhouette semble en train de visser un silencieux sur un pistolet.
« Qui... qui êtes
vous ? Je vous en prie, ne me tuez
pas !
— Ce n’est pas à moi qu’il faut en vouloir », réplique la femme en le fixant dans les yeux. John
remarque alors qu’une des orbites est complètement blanche et se met à
paniquer. « C’est à cause d’elle que tu en
sais trop.
— Je vous en supplie... Pitié...
— Pitié ? À cause
des types pour qui tu bosses, j’ai passé un mois dans ce putain d’Unterwelt. Ça m’a un peu mise sur les nerfs.
— Mais vous n’êtes pas comme eux, pas vrai ? Je sais que vous ne feriez pas ça... Parce
que si vous me tuiez, vous deviendriez pareille ! »
Éléonore parait hésiter. Puis elle écarte son arme.
« C’est vrai,
admet-elle. Je n’avais jamais vu ça comme ça. Je ne peux pas le faire, tu as
raison. »
John parvient à reprendre un peu sa respiration, légèrement
soulagé. Mais d’un geste vif, la révolutionnaire déplace à nouveau son arme et
lui loge une balle dans le front, produisant uniquement une petite détonation
étouffée. Elle a le sourire joyeux de celle qui a fait une bonne blague.
Il faut l’admettre, elle a un sens de l’humour bizarre.